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Full text of "Lettres sur l'Islande"

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LETTRES 



SUR 



L'ISLANDE 



•r^ 



■ swr- 



37. 



Î2J 




LETTRES 



SUR 



^ISLANDE 



I>ll*RIM£IlIE DE H. FODRmER ET C'', 

AOK DS SliaK, «. l4 BIS. 



LETTRES 



SUR 



L'ISLANDE 



PAR X. MARMIER. 




PARIS, 

FÉLIX BONNAIRE, ÉDITEUR, 

10, RUB DES BEAUX-ARTS. 



Ï>CCC XXXVI c. 



9^S 



l^^ 



M. VILLEMAIN, 



SSG&iTAIRX PEEPiTVXI. OB L*AGAIV]&MZE F&ÀITÇAZSX. 



/ 



• 



INTRODUCTION 



hem juillet de l'année 1 833 , un brick de 
guerre appareillait dans le port de Dun- 
kerque, pour se diriger vers les mers du 
Nord; et les habitans de la ville saluaient à 
son départ et accompagnaient de leurs vœux 
ce bâtiment qui allait protéger leur pêche 
parmi des peuplades étrangères et explorer 
des côtes lointaines. C'était le brick la LU- 
loise, commandé par M. Jules de Blosseville. 

Tout jeune encore, M. de Blosseville s'é- 
tait acquis un nom honorable dans la marine. 
Élève de première classe, il avait fait, en 



a 



U INTROBUCTIOI^. 



1 822 , avec M. le capitaine Duperrey, le beau 
voyage de la Coquille. Enseigne de vaisseau, 
il parcourut, en 1827, sur la Chevrette^ les 
mers de l'Inde. En 1 828 , il fut nommé lieu- 
tenant de vaisseau , puis il passa trois années 
dans TArçhipel. Dès 3Qn prçujief voyage, il 
s'était distingué par son amour de la science, 
par son zèle pour le travail. M. Lesson, 
membre de l'Institut, qui était attaché comme 
naturaliste à l'expédition de la Coquille , a 
écrit sur lui quelques lignes que nous pre- 
nons plaisir à citer. 

c( En trois années de mer, dans les pas- 
sages les moins connus du globe, Blosseville 
montra à quel degré d'intelligence du métier, 
de hardiesse de coup d'œil et de connais- 
sances pratiques, son heureuse aptitude 
pouvait le faire parvenir. C'est dans un carré 
d'état-major, par le contact perpétuel des in- 
dividualités, parle frottement des angles de 
chaque caractère que s'établit la plus juste 
appréciation de la valeur intrinsèque d'un 
homme; et l'opinion des camarades et de 
ses chefs fut unanime. Pour M. de Blosseville, 
riche d'illusion et de courage , il restait in- 



nnnooDcncnf* ttt 

différent à ces malités haineuies, à oe8 
ombrageux dénigremens, qui, a bord, ae 
font jour dans les chuchotteries de Vamour- 
propre et de la jalousie. Après les heures de 
service il se renfermait dans vaM étroite ctK 
bine; et là, en présence des travaun des 
grands navigateurs et des cartes des plus 
célèbres hydrographes de TËurope^il amas^ 
sait un trésor de science; hardi et aventu- 
reux, il était toujours le premier à s'élancet 
avec les sauvages, à les accompagner seul, 
souvent sans armes, dans leurs pirogues et 
dans leurs villages/ Que dé fois il est resté 
plusieurs jours à 'leur merci , loin du bord 
et de toute protection! Sa confiance ou plu** 
tôt sa témérité n'a jamais été trompée, tant 
son coup d'œil jugeait avec sagacité du de*- 
gré de confiance qu'il devait accorder à ces 
hommes. Seul, avec une boussole de pochd, 
un léger plomb de sonde maniable, un eom^ 
pas portatif, son sextant, dans des pirogues 
de sauvages y il levait le plan des côtes ^ soih 
dait les havres et enrichissait l'expédition 
de travaux qu'une susceptibilité inquiète ne 
.lui avait pas permis de faire avec les embar- 



IV nrrRODUCTioN. 

cations du vaisseau. C'est ainsi qu'il a levé 
les plans, aujourd'hui gravés, de l'île de 
-Maurua, la grande baie des Iles, etc., etc., 
travaux aussi consciencieux que remar- 
quables. Dans toutes les relâches il s'abou^- 
chait avec les capitaines étrangers, lisait leurs 
journaux, tirait un savant parti de leur 
expérience; et c'est à de telles sources qu'il a 
puisé les matériaux des deux mémoires qu'il 
a publiés sur la Nouvelle-Zélande, et en 
tête desquels, avec cette candide loyauté, 
apanage de son beau caractère , il a placé le 
nom du pilote Ëd wardson , qui les lui avait 
communiqués , comme pour les îles de l'Ar- 
chipel de la mer Mauvaise , découvertes par 
le capitaine Dibbes , il les a publiés sous le 
nom du marin anglais. A cet âge , qui ne 
connaît pas l'égoîsme , Jules de Blosseville 
se livrait avec la même ardeur à la récolte 
des objets d'histoire naturelle; il les remet- 
tait aussitôt à ceux chargés de les rassembler 
dans l'intérêt de la mission , tandis que plus 
d'un de ses collègues les conservait pour les 
vendre à son arrivée à Paris (i). » 

F fanée littéraire ^ noyfemhre iS^6, 



INTRODUCTIOÎT. V 

Dans le voyage de la Chevrette^ cette ar- 
deur pour le 'travail , cette aptitude pour la 
science , ne se démentirent pas. On vit alors 
M. de Blosseville faire tour à tour avec une 
rare précision des observations magné- 
tiques , des observations de météorologie et 
de marée , des recherches géologiques. 
M. Arago présenta en 1 829 , à l'Institut , un 
rapport sur le résultat scientifique de ce 
voyage ; le nom du jeune lieutenant de fré- 
gate s'y trouve cité à chaque page. 

De retour à terre, M. de Blosseville tra- 
vaillait à mettre en ordre ses notes de voyage ; 
il recueillait ses souvenirs; il racontait ses 
émotions. Dans sa ville natale de Rouen, 
commp sur le banc de quart de sa frégate, 
il poursuivit sans cesse ses études de marin. 
Quand il avait achevé son journal de bord , 
il reprenait l'histoire des grandes décou- 
vertes et la vie des navigateurs célèbres. 
Nous avons lu de lui , dans la Revue desDeuay 
Mondes (i) deux articles qui nous ont vive- 
ment intéressé : l'un sur Georges Powell , 



1 



VI llfTRODUCTIOir. 

capitaine du Rambler^ qui fut tué par les in- 
sulaires de Varnoo ; l'autre sur l'histoire des 
explorations de FAmérique. Le premier est 
le récit naïf d'une aventure romanesque, 
dramatique , dont M. de Blosseville connais- 
sait parfaitement le héros. Le second forme 
une œuvre sérieuse, étudiée, écrite avec 
talent et chaleur. On voit que celui qui 
a tracé ces tableaux de voyage s'était pas- 
sionné pour les pilotes aventureux dont il 
raconte l'histoire. S'il eût vécu au 1 5® et au 
i6® siècle, au temps où l'on comptait chaque 
année par une découverte , il eût été de ceux 
qui se jetaient dans un frêle bateau pour 
s'en aller au-delà des mers chercher une rive 
inconnue, planter leur étendard dans un 
nouveau monde. 

A cette époque, M. de Blosseville eût 
voulu tenter une longue exploration dans 
la Nouvelle-Zélande. Une rencontre fortuite 
tourna ses pensées d'un autre côté et décida 
de. son sort. En 1 832 , il trouva à Patras un 
officier de la marine anglaise, dont il avait 
fait la connaissance à Paris dans le salon de 
M. Arago; c'était le capitaine Franklin- 



onmoBvoTioir. tu 

Fendant trois années de suite (i)) Mi Fran-* 
klin avait nariguë dans les mers polaires* 
£n Tentendatit raconter ses excursions pe* 
rilleuses, ses belles découvertes^ M^ de Blossd^ 
ville se passionna pour les mêmes dangers 
et ambitionna la même gloire* 

Il revint en France , étudia avec ardeur 
rhistoire de la navigation septentrionale, 
l'histoire du Groenland ^ et demanda à s'en 
aller dans le Nord. Il avait d'abord obtenu 
l'autorisation de s'embarquer sur un bald.- 
nier français pour visiter la baie de Baf* 
fins. Mais on n'en équipa cette année-là aa-" 
cUn; il résolut alors de partir avec un navire 
anglais. L(s entraves qu'il rencontra dans 
rexécntion de ce projet l'obligèrent à y re- 
noncer ; il crut devoir alors abdiquer toutes 
ses espérances; il se résigna à retourner 
au port» Déjà il avait pris congé de sa 
famille , déjà il avait dit adieu à ses amis , il 
allait se mettre en route pour Toulon , quand 
la chambre de commerce de Donkèrque prîa 
le ministre de k marine d'envoyer su^ les 

(i) i8a5, i8a6, 1827. 



viii mTRODUcnoir. 

côtes d'Islande un bâtiment de guerre pour 
protéger la pèche. Le même jour l'amiral 
de Rigny accueillit le vœu de la députation 
de Dunkerque et signa Tordre qui s^pelait 
M. de Blosseville à prendre le commande- 
ment du navire désigné pour cette nouvelle 
^ navigation. 

M. de Blosseville partit , et il emmena 
avec lui trois officias jeunes aussi et in- 
struits : MM. Lepelletier d' Aulnay, Rulhière, 
Lieutier ; M. Garnier l'accompagnait en 
qualité de chirurgien , et M. Lancrenon en 
qualité d'agent comptable. Nous citons avec 
tristesse les noms de ces hommes dont le 
sort est maintenant un douloinjeijx mystère. 
Peut-être la France les citera-t-elle un jour 
avec orgueil! 

Au mois d'août i833, M. de Blosseville 
adressa au ministère de la marine un rap- 
port sur ses premières excursions, avec un 
croquis de la côte orientale du Groenland 
qu'il avait visitée. Il était alors à Vapna- 
fiord (i); il touchait à l'époque de l'année 

(i) Gète orientale dislande. 



INTRODlTCTIOir. IX 

OÙ, selon M. de Lœvenhorn , il est moins dif- 
ficile d'atterrir au Groenland. Il aurait 
voulu débarquer à terre , essayer de péné- 
trer jusqu'au lieu occupé par les anciennes 
colonies danoises; il était heureux, plein 
d'espoir. La dernière lettre que son frère a 
reçue de lui est datée du 6 août. Depuis ce 
temps , on n'a plus eu aucune nouvelle de 
la Lilloise , aucune nouvelle des personnes 
qui composaient l'équipage. 

En i834 , le brick la Bordelaise reçut 
l'ordre d'aller à la recherche de nos mal- 
heureux compatriotes. 11 partit au prin- 
temps, aborda en Islan4e, et revint au mois 
de septembre sans rapporter aucun rensei- 
gnement. 

L'année suivante, M. Tréhouart prit le 
commandement delà corvette la Recherche^ 
et partit de Cherbourg au mois d'avril pour 
faire les mêmes perquisitionar. Le 1 1 mai, il 
était en Islande. MM. Gaimard et Robert, 
qui l'accompagnaient , débarquèrent à Rey- 
kiavik , et parcoururent une grande partie du 
littoral, dans un but scientifique, et dans le 
but de chercher à recueillir dans la cabane 



X iirrtiODuoTiôir. 

du pécheut*, dans la chaumière du paysan y 
, quelques notions sur la Lilloise. 

Pendant ce temps , M. Tréhouart pour- 
suivait ses investigations sur les côtes nord- 
ouest et nord de l'Islande. Le i^' juillet il 
s'avança du côté de la banquise qui s'étend 
du cap Langanœs au <îap Farvel ; il côtoya 
pendant plusieurs semaines cette ligne 
de glaces à quelques encablures de distance; 
il voulait pénétrer au milieu de ces monta- 
gnes flottantes. Plus d^une fois il crut y dé- 
couvrir un passage , mais , après avoir lou^ 
voyé avec peine au milieu d'un bassin 
^ tortueux, il se voyait tout à coup arrêté 
par un nouveau rempart , obligé de revenir 
en arrière , ou de chercher une autre issue» 
A^ès toutes ses tentatives et tous ses efforts , 
il se trouva à quinze lieues de distancé de 
la plage découverte sur la côte orientale du 
Groenland, par le capitaine Graah. Mais 
cette découverte , le capitaine Graah l'avait 
faite dans des canots d'Esquimaux, et laRe- 
cherche ne pouvait suivre les mêmes défilés, 
passer par la même route. Le cap Farvel 
était Moqué par les glaces. L'été touchait à 



niTBODIICTIOlf. XI 

sa fin. M. Tréhouart qui , dans cette peiiible 
exploration, avait fait preuve d'une fermeté 
rare , craignant d'exposer à des périls pres- 
que certains l'équipage qu'il commandait, 
se décida à revenir en France. Tout ce voyage 
s'était fait sans qu'on recueillît aucun indice 
sur la Lilloise. 

En i836, /a Recherche appareilla de nou- 
veau pour l'Islande , et M. Tréhouart qui, 
l'année précédente, avait si noblement rem- 
pli son devoir, devait commander encore 
cette expédition. 

On résolut alors de donner au voyage de 
la Recherchée un nouvel intérêt, en y adjoi- 
gnant une mission scientifique. Les Danois^ 
les Suédois , les Anglais avaient tour à tour 
visité l'Islande pour étudier ses monumens 
littéraires, ses phénomènes naturels. Les 
Allemands, les Hollandais avaient publié sur 
la topographie, l'histoire et la mythologie 
de l'Islande, des livres d'un haut intérêt; et 
nous, nous ne connaissions encore cette 
contrée hyperboréenne que par les récits 
des voyageurs étrangers, par des traduc- 
tions. Un seul Français, M. de Trémarec, 



XII INTAÔDtrCTÏON. 

avait tenté de les décrire /mais il y avait 
passé à la hâte , efr soq rQcit ne présente 
qu'un petit nombre de notices forfr courtes 
et fort incomplètes. Un autre Français, 
M. de la Pereyre, pendant un séjour qu'il 
fit à Copenhague, recueillit syp^rès des sa vans 
danois des notions sur l'Islande ; mais son 
livre n'est autre chose quelle résultat de quel- 
ques conversations inachevées , de quelques 
lectures superficielles et sQuvent fautives. 
Au mois de septembre i835, MM. Gai- 
mard et Robert étaient revenus en Finance 
avec une riche moisson d'objets d'art et dlhis- 
toire naturelle ; ils avaient ouvert le-livre de 
l'Islande à la première page, ils voulaient 
voir les autres ; ils avaient gravi la cime du 
Snaefels, ils voulaient connaître celle de 
l'Hécla; ils avaient étudié les mœurs, la 
physionomie , l'aspect de la nature sur tout 
son littoral, ils voulaient continuer leurs 
observations de l'autre côté. Leurs récits in- 
térèssans, curieux , sin cères, ne tardèrent pas 
à faire des prosélytes. Au mois de mai 1 836 , 
. cinq passagers nouveaux allaient suspendre 
leurs hamacs aux lambris de la Recherche. 



DfTRODUCTION. XIÎI 

Ils faisaient partie d'une commission orga- 
nisée par Tordre de M. le ministre deJa ma- 
rine, destinée à étudier l'Islande sous ses 
divers points de vue , et présidée par M. G ai- 
mard , qui le premier avait conçu l'idée de 
cette expédition, et qui, pendant tout le 
temps qu'elle a duré, a fait preuve d'un grand 
dévouement et d'un zèle infatigable. M. Ro- 
bert devait poursuivre ses études géolo- 
giques; M. Lottin était chargé des obser- 
vations d'aiguille aimantée; M. Angles, des 
observations de météorologie; M. Meyer, à 
cpii nous devons plusieurs beaux tableaux 
de marine , emportait sa palette , et M. Bé- 
valet devait dessiner les objets d'histoire na- 
tucelle. L'Académie française voulut bien 
m'accorder un mandat littéraire : je le reçus 
avec reconnaissance. Il est bien vrai cepen- 
dant que j'aurais pu trouver, à Paris, 
à la Bibliothèque du Roi, une grande partie 
des trésors poétiques que j'allais chercher 
si loin. Il est bien vrai aussi que toute la lit- 
térature islandaise a été transportée à Co- 
penhague, que les savans danois l'ont fouillée 
jusque dans ses derniers replis, et que, quand 



xrv nrTROBucnoir. 

rétranger s'en ir^ut de village en village, de 
maison en maison , quêter les manusorits , il 
ne trouverait pas une malheureuse strophe, 
pas une pauvre ^ga qui n'eût été déjà 
recueillie par Magnu&sen, commentée par 
Bafn, analysée par Millier. Mais c'est une 
chose importante de voir le pays dont on 
étudie l'histoire, de vivre parmi les hommes 
dont on veut connaître la langue. Il y a entre 
la poésie d'un peuple et la terre qu'il habite, 
et la nature qui l'entqure, et le ciel sous le- 
quel iWit , une alliance intime , alliance que 
peu de livres révèlent, et qu'il faut avoir 
observée sur les 4ieux mêmes pour la bien 
sentir. Ainsi je partis avec joie , et à ceux qui 
me parlaient des sagas de la Bibliothèque du 
Roi, et des manuscrits amassés à Copen- 
hague, je répétais ces vers de Gotfthe: 

Vfer das Dichten iviU Tersteten 
Muss in's Land der dichlung gehen. 
Yfev die Dichter wiU verstehen 
Mus in Dichter's Laender geben (i). 

(i) Celui qui veut comprendre la poésie doit aller dans la terre de 
la poésie. Celui qui veut comprendre les poètes doit Tistter le pays 
des poètes, ( Le Divtm. ) 



Quelques jours après notre arrivëe en 
ïsl^aidej la RecfierchecfvittB. Reykiavik. Elle 
visita les diverses parties de l'île où abor** 
dent les pêcheurs français et se dirigea vers 
la côte orientale du Groenland. Je dois 
à Tamitié de M. Méquet , qui a fait avec 
distinction cette campagne , en qualité de 
lieutenant de frégate , quelques notes sur le 
voyage de la Recfàerche à Frederickshaab. 
Je oroia pouvoir les placer dans oette introït 
duction. 

Le 29 juin, l'équipage s'aperçut du Toi<- 
sinage des glaces, à la couleur de la mer 
verte et foncée. Le ciel était pur, l'horizon 
étendu. A midi, la vigie signala une glace 
flottante* Une heure après on en comptait 
un grand nombre. La nuit vint ; l'obscurité 
était profonde ; le bâtiment mit en panne. 

Le lendemain , au lever du soleil , on dé» 
couvrit du haut des mats l'immense espace 
occupé par la banquise; cette banquise n'est 
point, comme on se le figure généralement, 
une mer de glaces unie , compacte. C'est un 
amas de blocs gigantesques chassés par la 
tempête,, emportas par. le courant, qui 



XVI iirrRODucTioif. 

flottent comme les vagues, s'agglomèrent, 
s'attachent l'un à l'autre, et quelquefois se 
disjoignent. A une certaine distance^ on ne 
' distingue pas, il est vrai, leurs açpërités, 
et toutes ces lignes échancrées, tortueuses, 
irrégulières , apparaissent comme une sur- 
face plate et continue. Mais à mesure qu'on 
en approche, ces glaces se dessinent sous 
les formes 4es plus étranges, les plus va- 
riées. Les unes projettent dans les airs leurs 
pics aigus, comme des flèches de cathé- 
drales ; d'autres sont arrondies comme une 
tour, crénelées comme un rempart. Celle-ci 
ouvre ses flancs aux flots impétueux qui la 
fatiguent, elle se creuse, se mine, s'élargit 
comme une voûte, et ressemble à une arche 
de pont; celle-là se dresse fièrement au mi- 
lieu des autres comme un palais de roi ; elle 
a ses murailles de granit , sa colonnade , sa 
terrasse italienne, et le soleil qui la colore , la 
rend éblouissante comme un de ces temples 
d'or où demeuraient les dieux Scandinaves. 
Souvent aussi au milieu de cet océan désert, 
sous ce rude ciel du nord , on retrouve des 
formes de végétation empruntées à d'autres 



INTRODUCTIOX. XVII 

climats. On aperçoit des plantes qui sem- 
blent se balancer sur leur tige; des arbres 
qui penchent vers les vagues leur feuillage ; 
des animaux qui dorment sur leur lit de 
glace. Quelquefois les Européens ont vu 
dans cette nature fantastique l'image des 
lieux qu'ils venaient de quitter. Des mai- 
sons construites symétriquement^ alignées 
comme dans une rue, leur apparaissaient 
de loin. Des bancs à dossier semblaient les 
appeler à prendre du repos; des tables 
se dressaient devant eux. Ni les bouteilles 
au long col, ni les verres, ni la nappe 
effrangée, rien n'y manquait. Mais un in-- 
stant après l'image trompeuse disparaissait 
comme par enchantement, et une autre 
image venait la remplacer 

Ce qui ajoutait encore à l'effet produit' 
par tant de points de vue bizarres, c'est l'ad- 
mirable couleur de ces glaces , c'est le bleu 
transparent, le bleu limpide et velouté qui 
les revêt. A côté de ces tons de couleurs si 
purs, si lumineux, l'azur du ciel paraissait 
pâle et l'émeraude de la mer était terne. 

Mais pour ceux qui devaient la franchir, 



XVIII INTRODUCTIOir. 

cetteb anquise avait un aspect effrayant. 
De loin le regard du matelot contemplait 
ces remparts de glace, élevés l'un derrière 
l'autre comme des chaînes de montagnes. 
On n'entrevoyait pas un espace libre, 
pas un chemin ; seulement de temps à 
autre une gorge étroite comme un défilé. 
C'était là qu'il fallait s'engager, c'était là 
qu'il fallait faire manœuvrer le bâtiment. 

Le capitaine > M. Tréhouart donna 
l'exemple du courage et de la patience ; il était 
le chef de cette périlleuse expédition; il en 
devint l'ame et la vie. Pendant tout le temps 
que la Recherche passa dans les glaces , on 
le vit nuit et jour au milieu de l'équipage, 
calculant les écueils, dirigeant les man- 
œuvres, gouvernant son navire avec la 
sagacité d'un vieil officier et l'intrépide 
énergie d'un vrai soldat. Si la Recherche^ 
n'a pas péri dans la banquise, c'est à 
lui qu'on le doit , c'est au zèle qu'il avait su- 
communiquer à tous ceux qui l'entouraient. 
Pendant huit jours, la Recherche louvoya 
au milieu des passages sans issue, des gorges 
perfides de la banquise , à chaque instant 



INTRODUCTION. XiX 

arrêtée par une nouvelle montagne, sur- 
prise par un nouveau* danger. Un matin ^ 
une glace flottante vint la heurter, et lui 
enleva quatre pieds de son étrave. Il n'en 
fallait guère plus pour la faire sombrer ; elle 
arriva cependant à vingt lieues de terre, 
mais les glaces Tempêchaient d'aborder. De- 
puis plusieurs jours, un brouillard continuel 
n'avait pas permis de prendre la hauteur 
du soleil. Des courans, dont on ne peut cal- 
culer la force, entraînaient le bâtiment, et 
les officiers ignoraient leur véritable posi- 
tion. 

Un coup de vent du nord leur fraya uu 
passage. Les glaces furent emportées avec 
vitesse. Le 5, au matin, la Recherche man- 
œuvrait plus à l'aise; les blocs flottants 
avaient disparu. Il ne restait autour du bâ- 
timent que des masses gigantesques, Içis 
unes semblables à des montagnes , d'autres 
à des ^édifices en ruines. Le soir un cri de 
joie retentit au haut des huniers. Un ma- 
telot venait d'apercevoir la terre du .Groen- 
land. Le calme arrêta le navire pendant la 
nuit , mais le lendemain la brise fraîchit , et 



XX INTRODUCTIOir. 

après quelques heures de navigation on dé- 
couvrit très bien Ift côte élevée, spacieuse 
et couverte de neige. 

Cependant personne ne connaissait le 
point où il fallait aborder; on tira quel- 
ques coups de canon dans Tespoir d'at- 
tirer des Groënlandais , puis on attendit. 
Tout à coup l'oeil exercé des marins dis- 
tingue à rhorizon un point noir; ce point 
grossit , s'avance, et l'on aperçoit un Esqui- 
mau daçs sa pirogue. Il s'approche avec 
une sorte d'hésitation , mais aux signes d'a- 
mitié qu'on lui adresse il se rassure et vient 
se placer au pied du bâtiment. Les officiers 
lui crient : Frederikshaab ! et il répond 
Pa-mi-ut. Impossible de se comprendre. Le 
capitaine lui remet Une lettre du gouver- 
neur d'Islande pour le chef de l'établissement 
danois de Frederikshaab , lui montre le ri- 
vage et lui fait signe de la porter. L'Esqui- 
mau baisse la tête, agite sa rame et le voilà 
parti. 

En quittant le bâtiment il veut montrer 
son adresse: il se fait chavirer dans sa 
pirogue, il se relève d'un coup de rame; il 



INTRODUCTION. XXI 

lance un harpon à une longue distance , puis 
il fuit avec la rapidité de Toiseau. 

Douze heures se passent, douze heures 
d'anxiété. Le capitaine se demandait si l'Es- 
quimau l'avait compris, et après cette jour- 
née d'attente, ne le voyant pas revenir, il 
allait aviser au moyen de reconnaître la 
terre , quand on vit arriver un grand nombre 
de kaiak. Un Groënlandais apportait une 
lettre du chef de l'établissement danois ; il de- 
vait servir de pilote à nos compatriotes, et la 
Recherche entra dans le bassin de Frede- 
rikshaab, tantôt à la voile, tantôt remor- 
quée par son embarcation ou par des piro- 
gues groënlandaises qui l'escortaient avec 
une étonnante légèreté. A dix heures dusoir, 
elle était dans le port, amarrée à de fortes 
encablures. Les officiers oubliaient leurs in- 
quiétudes et les matelots chantaient sous le 
ciel groënlandais leur chanson de Bretagne 
ou de Normandie. 

Frederikshaab est un établissement de la 
Société de commerce de Danemark. On y 
arrive par un canal de deux lieues de lon- 
gueur, très étroit^ formé d'une haie continue 



XXn INTRODUCTIOir. 

de petites îles. Le sol est constamment cou- 
vert de neige; la température dans les jours 
d'été à o®. Sur la côte, on aperçoit un petit 
fort en terre, portant le pavillon danois; 
rhabitation du chef de rétablissement , con- 
struite avec une certaine élégance , meublée 
avec goût, confortable, une chapelle en 
terre, et cinq à six huttes d'Esquimaux, 
vqilà tout. Un navire danois vient à peu 
près toutes les années apporter à cet établis- 
sement les denrées européennes et prendre 
en échange l'huile, le phoque, le poisson, 
les peaux de lièvres blancs et de renards. 
Un prêtre qui demeure à vingt lieues de là 
vient aussi une fois par an faire un sermon 
à cette pauvre peuplade, baptiser les en- 
fans, sanctionner les mariages. Le reste du 
temps, les habitans de Frederikshaab vivent 
dans une ignorance complète du monde ex- 
térieur, dans une solitude absolue. 

Le chef de l'établissement, M. Mœller et 
sa jeune femme, qu'il avait été chercher en 
Danemark deux années auparavant , accueil- 
lirent nos compatriotes avec la plus tou- 
chante cordialité. Un employé subalterne 



INTKODUCTIOW. XXStl 

de la société, M. Kauffeld, ne fut ni moins 
obligeant, ni moins empressé. 

La Recherche séjourna là quinze jours. 
Les officiers explorèrent les environs tan- 
tôt pour faire des recherches d'histoire na- 
turelle y tantôt pour observer les moeurs , la 
physionomie , le caractère des habitans. Sur 
les montagnes ils trouvaient la gelinotte, 
le lièvre blanc, le renard bleu; ils péné- 
traient dans la hutte du Groënlandais , ils 
s'asseyaient à son foyer. 

Les hommes sont d'une taille au-dessous 
de la moyenne^; ils ont les yeux noirs, 
petits , perçans , les pommettes saillantes , le 
teint cuivré. M. Méquet leur trouva beau- 
coup de ressemblance avec les Indiens de 
l'Amérique méridionale, lés Galibis, qu'il 
avait vus quelques mois auparavant. 

Les femmes ont des cheveux noirs relevés 
à la chinoise ; leur figure est douce , souvent 
jolie. 

Les hommes et les femmes portent le 
même costume, une camisole en double peau 
de phoque ou de renne, le poil en dedans le 
poil en dehors, des culottes en peau de pho- 



XXSy INTRODUCTION. 

que, et de grandes bottes fourrées en peau de 
lièvre ou de renard ; tous ces vêlemens sont 
cousus avec des boyaux de poisson, taillés 
avec art, ornés de petites bandes de peaux 
de différentes couleurs^ quelquefois de 
grains de verre. Celui des femmes, surtout, 
est fait avec une sorte de coquetterie ; elles 
ont de plus que les hommes un capuchon 
qui leur pend derrière le dos, et dans le- 
quel, en voyage, elles placent leur enfant^ 
afin d'avoir les mains libres et de ramer. 
La hutte des Esquimaux n'est autre chose 
qu'un mur en pierre élevé à deux ou trois 
pieds de terre et recouvert en peaux de 
phoque; elle est formée par im rideau de 
lanières de peaux transparentes qui y laisse 
pénétrer un peu de clarté. Au milieu de 
cette hutte on aperçoit une lampe de forme 
ovale, en pierre du pays; elle sert tout à 
la fois à tes éclairer, à chauffer leur de- 
meure, et à cuire leurs alimens. L'hiver, ils 
se creusent des habitations plus solides 
dans les blocs de glace qu'ils taillent comme 

le roc. 

Les habitans de cette malheureuse con- 



OTTRODUCTION. XXV 

trée n'ont d'autre ressource que la pêche , 
et le phoque compose toute leur richesse; 
le phoque les nourrit , les habille , les chauffe , 
les éclaire, et leur donne de quoi acheter^ 
auprès de l'agent de la compagnie danoise , 

les diverses denrées dont ils ont besoin. Si 

• 

les phoques venaient à quitter les cotes du 
Groenland^ il est certain que toute, cette 
population serait condamnée à mourir. La 
Providence leur envoie aussi par les cou- 
rans de la Sibérie les troncs d'arbres avec 
lesquels ils fabriquent leurs harpons et une 
partie de leurs ustensiles. La Providence 
n'oublie jamais ceux qu'elle semble le plus 
complètement abandonner ; elle a placé sur 
ce sol humide du Groenland les plantes 
anti-scorbutiques; elle a donné à l'Islande le 
lichen , préservatif de la phtisie. 

Les Esquimaux vont à la pêche dans leur 
kaiak. C'est un canot en peau de phoque, 
très étroit, aminci aux deux bouts, léger 
comme une écorce de liège, glissant sur 
l'eau comme un patin sur la glace. L'homme 
se place au milieu de cette frêle embarca- 
tion; il y entre jusqu'à la ceinture; il y est 



XXVI INTRODUCTIOir. 

lié , et il la fait manœuvrer avec lui comme 
une partie de lui-même. Ce n'est plus un 
batelier ordinaire , ce n'est plus le pêcheur 
dans sa barque , c'est l'homme avec des na- 
geoires, l'homme devenu poisson: Il tient 
d'une main une rame plate à deux pelles 
avec laquelle il exécute les mouvemens les 
plus rapides, les manœuvres les plus étranges, 
il a à côté de lui ses flèches, son harpon. 
Ainsi armé, il s'élance sur les vagues impé- 
tueuses , court à la poursuite des phoques , 
et ne craint pas même d'attaquer la baleinç. 
Quelquefois aussi il a recours à la ruse , il 
endort l'oiseau de mer par ses sifflemens, 
et quand il le voit arrêté , battant de l'aile , 
la tête immobile, le regard fixe, il lui lance 
une de ses flèches , et rarement il manque 
son coup. 

Les Esquimaux ont encore une autre 
embarcation qu'ils appellent umiak; c'est 
leur grand bateau de voyage, leur yacht, 
leur navire ; ils s'en servent pour aller d'une 
peuplade à l'autre , pour porter leurs den- 
rées à la colonie. Les femmes s'y em- 
barquent avec leurs enfans; elles emportent 



Il^TTRODUCTIOir. XXVII 

avec elles les ustensiles de ménage, les 
piquets pour construire la tente. Dès que 
l'umiak aborde sur la côte, le Groën- 
landais prend ses piquets, déroule ses 
peaux de phoque, et voilà sa demeure faite ; 
toute la famille couche là. Une petite 
planche de quelques pouces de hauteur sé- 
pare seulement les jeunes filles des femmes 
mariées. 

La nouvelle de Farrivée de la Recherche 
se répandit rapidement dans les habitations 
voisines de Frederikshaab , et l'on vit ac- 
courir dans leurs umiaks une quantité 
d'Esquimaux empressés de voir le grand 
vaisseau dont on leur avait parlé et d'échan- 
ger leurs richesses groënlandaises contre 
des denrées européennes ; ils donnaient avec 
joie pour un pantalon de matelot , pour ime 
veste bleue, leurs camisoles et leurs culottes 
de peaux de phoque. Les hommes n'avaient 
besoin que d'un signe pour se dépouiller à 
l'instant; mais les femmes hésitaient; un 
instinct de pudeur luttait en elles, avec le 
désir de suivre l'exemple de leurs maris: 
cependant elles finissaient presque toujours 
par céder ; elles se retiraient à l'écart, ôtaie nt 



XXVm INTRODUCTION. 

leurs vêtemens et les apportaient avec un 
timide sourire au matelot. 

Dans le cours de ces relations journa- 
lières, nos compatriotes furent plus dune 
fois frappés de Thonnêteté, de Fintelligence, 
de la discrétion des Esquimaux , et il n'est 
pas \m mousse de la Recherche qui ne se 
plaise encore à faire leur éloge. 

Malheureusement le but pour lequel ce 
bâtiment avait été à Frederikshaab ne fut 
pas rempli. M. Mœller ne put donner à 
M. Tréhouart aucun renseignement sur 
la Lilloise y et toutes nos investigations en 
Islande et au Groenland pourraient nous 
faire désespérer du sort de nos malheureux 
compatriotes, si Ton devait désespérer avant 
le temps d'une noble entreprise soutenue 
avec courage. 

Le 20 août notre bâtiment était de retour 
à Reykiavik, et le 27 septembre, après une 
longue et pénible navigation , nous revîmes 
les côtes de France. 

J'ai cru devoir raconter avec tous ces 
détails le voyage de la Recherche. Qu'il me 
soit permis maintenant de dire quelques 
mots du Kvre que je publie. 



nrrRODiTCTioir. xxix 

Ces Lettres sur Fis lande ont été écrites , 
en partie pendant mon séjour à Reykiavik, 
en partie depuis mon retour à Paris , d'après 
des notes prises sur les lieux mêmes. Tout ce 
qui a rapport aux mœurs , à la description 
du pays, est vrai. J'ai dépeint ce que j'ai vu, 
sans y rien ajouter et sans y rien changer. 
Quant à la partie littéraire de cet ouvrage je 
ne m'en exagère pas à moi-même l'impor- 
- tance. Je sais qu'elle aurait pu être plus lon- 
guement développée; les Danois ont écrit 
sur ce sujet des volumes entiers et n'ont pas 
épuisé la matière. Nous n'avons point en- 
core de traduction complète de l'Ëdda, 
point de traduction des sagas, point de 
grandes études sur la poésie des scaldes, 
sur les historiens du nord, sur la langue is- 
landaise, cette belle et forte langue qui a 
régné dans les trois royaumes Scandinaves. 
Je sais que tous ces travaux sont à faire; je 
crois même qu'ils intéresseraient, sinon la 
majorité du public, au moins un grand 
nombre d'hommes éclairés. Mais, d'un côté, 
j'avoue que je ne me sentais pas encore de 
force à les entreprendre ; de l'autre , il m'a 



XXX INTRODUCTION* 

paru prudent de ne pas offrir d'abord au 
public un ouvrage très étendu; il n'y a 
pas long-temps que nous avons commencé 
à tourner nos regards vers le nord. Avant 
de vouloir en expliquer catégoriquement la 
science et l'histoire, il est peut-être néces- 
saire d'indiquer par aperçu les points prin- 
cipaux sur lesquels l'attention doit se porter. 

Ce livre n'est donc qu'un récit de voyage 
sans prétention , im tableau rapide de quel- 
ques faits notables, dignes d'une longue 
étude, et si je ne me trompe, peu connus en 
France; c'est l'abrégé d'un livre important 
qui se fera par le concours de quelques 
hommes plus sa vans et plus expérimentés 
que moi, et qui sera complété par des tra- 
vaux d'art et d'histoire naturelle. 

En terminant, je remercie l'Académie 
française qui a bien voulu me prêter, dans 
cette excursion Scandinave, l'appui de son 
puissant patronage. Je remercie ceux qui 
m'^nt aidé de leurs conseils , soutenu de leur 
amitié dans des études que j'ai entreprises 
avec crainte, que je poursuivrai désormais 
avec courage. 



DOGUMENS HISTORIQUES. 



ISLANDAIS. 

Arœ. Landnamabok. Skalholt^ in-i, 1688. 

— Schedœ Skalholt, in4, 1688. 

Biœm. Annalar (publiées avec la traduction latine). 

Hrappsey , in-4 , 1774. 
Espolin. Islands Arbœkur. Copenl^aguey in-4^ 1821. 
Krakas Maal (avec la traduction latine et dan.) Co? 

penh.,in-8, 1826. 
Kongs-Skug-Sio (avec la traduction latine et dan. )* 

Sorœ, in-4, 1768. 

Nockrer.M^g-Frooder Sœgu blendingà, 1 vol. in-4. 

Hoolum, 1756. 
Rymbegla ( avec la traduction latine). Copenh. , in-4j| 

1780. 

r 

Sœmund. Edda, publiée avec la vie de Sœmund, par 
Arne Magnussen , et la traduction latine du texte 
islandais ; Ire partie, Copenh., in-4^ 1787; 2® 
partie 9 1818, traduite en partie en danois, par 



XXXII DOGtnilENS HISTORIQUES. 

Sandvig ; en allemand par Van der Hagen , 
Grimm, Herder, Grœter; en anglais par Her- 
bert et Prowett. 

Snorri Sturleson. Heimskringla , publié avec une 
trad. latine et suédoise , par Peringskiold. Stock- 
holm, in-fol. , 1697; avec une traduction latine et 
danoise, par Schsening, Copenh. , in-fol » 1777. 

-»Edda^ publiée avec une trad. latine et danoise, par 
Resenius. Copenh. , in-4 , 1665 ; avec une traduc. 
latine et suédoise, par Gœransen, Upsal, in-4, 
174ë ; trad. en danois par Rask et Nyerup, en alle- 
mand par Schimmelmann et par RUhs ; en anglais 
par Percy; en français par Mallet. 

Stephensen (Magnus). Eptirmœli atiandu Aldar fra 
Eykonnuni Islandi Leiragaard. in-12, 1806. , 

— Trad. en allemand, Island, im-18^. Jahrhundert. 

— - Et en danois^ Copenh. , in-8, 1808. 

EgilsSaga, publiée avec la trad. latine. C!openh. , 
in-4, 1809. 

Eyrbyggia Saga (avec la trad. latine). Copenh. , in-4> 
1787. 

Fomaldar Sœgur, publié par Rafn. 3 vol. in-8. Co- 
penh., 1830. 

Fornmanna' Sœgur. 11 yol. in-3- Copenh., 1825. 

Hervarar Saga ( avec la trad. lat. ). Copenh. , in-4 , 
1778. 

Hungurvaka Saga (avec la trad. lat). Copenh., iu-8 , 
1778. ' ^ 

Islandske Sœgur. Copenh. » in-S j 1830. 



DOGUMXH6 HISTORIQUES. XXXni 

Kristûi Saga ( arec la trad. latine )« .Copenh. , voA , 

1778. . 
Sagan af Gunnlaugi Onnstungu (avec la trad. lat). 

Copenh. , in-4 » 1775. 
Sagan af Niali (atec la trad. latine )< Copenh, in4, 

1772» 1809. 
Sturlunga SagÀ. Copenh., in«i, 1822. (1)< 

LATINS. 

Blefkenii Islandia. Lngd. , in<4y 1607. 
BrynioUen.Periculumrunologicum. Copenh., in<-8% 

1828. 
Sinarsen. Sciagra^hia Historiœ litter. Islandicas. 

Copenk. , in*8 / 1 777. 
Finsen [Finnus Johannœ^)^ Hidtoria ecclesiastica 

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Johnsen (Âmgrim). Brevis eommentarius de Islandia. 

Hooliun, in-8, 1592. 
Cr^ogaea deu rerum ïslandicarudi libri tres.-Ham- 

^ bourg , in-4 , 1 609. 
Spécimen Island. historictun. Amsterdam , in-4, 

1643. 

(i) Je n'indique ici que les priDcipaleâ sagas ^ celles qui sont le plus 
essentielles à eoàsnlttr , et celles qui ont d'abord été publiées par là 
Société royale de Copenhague. On trouve une liste complète des àagas 
en tête de Touvrage de Troïl sur l'Islande , dans un des livres da 
Torfesen. 5mej Djrnastorum et regum Dama* Copénk' 4*^, Z7oay et 
dans la Seiagraphia d'Einarsen. 



XXXIV OOGUMEirS HISTORIQUES. 

Kœhler. Prolusio de scaldis. Aitdorf, in-i, 1735« 
Sibbern. Idea Histor. litterar. IslandorutD, dans les. 

Moniun. anecdotadeDreier, tom. 1, p. 17ô. 
Snorresen (John). Tractatus historico-physicus de 

agricultura Islandorum. Copenh., 1757. 
Stephanius (Stephan). De regno Daniœ, Nonreg^œ r 

insulisque adjacentibus. Elzévir, in-12y 1623. 
Thorlacius. Antiquitatum borealium obs^rvationes 

miscellanœ. Gopeiih. , 1788-89. 
Thorlacius ( Thorlak ). Dissert, de uldmo Heclœ in- 

cendio. Gopenh. , in<4 , 1694. 
Thorlaksen (Thord). Dissertatio chorographico-his- 

toricade Islandia. Wittemberg, in-4» 1666. 
Yettersten. De poesia scaldorum. Upsal , in-8 , 1717. 
Ziegler (Jacob).Schondiay seu descriptioGroenlandiae, 

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DANOIS. 

Claussœn (Peder). Norges og omliggende OEers Bes- 

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Finsen (Hans). Efterretninger om Tildragelserne ved 

Bierget Hekla i aaret 1766. Gopenh. , in-8. 1767. 
Brève om Âgerdyrkningens Mulighed i Island. 

Gopenh. > in-8, 1772. 
Grundtvig. Nordens Mythologie. Gopenh. , in-12 , 

1808. 
Horrebow Tilforladelige Efterretninger om Island. 

Gopenh. , in-8, 17Â2. 



JaoohscD. Eficnccnin^ om de i IsUnd. ildsproileadc 

Bier^[^. Copmn. , 1TS7. 
Magnossen Rnn - Indlrdning tfl Foreigsaipgqr OTer 

denoddre Edda. 
Den œldre Edda oTcrsat. 4 tqI. in^lS. Copenh. ^ 

1821-1822. 
MœinîcheD. XordiskeFolks, Orertroe» Guder* Co» 

penh. iii-12» 1800. 
Mûller (P. £.). Saga biblioth^ nsed Annuerkmnger. 

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Ola&en et Biame Paulsen. Reise igieunem Island. 

Sorœ, m4, 1772. 
Ola&sen (J*). Om Nordens garnie DiglekoQ8t« 

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N jenip. Udsigt over nordens œldste poésie. Copenh», 

1798. 
Àllg. Wœrterbuch der scandinavischen Mythologie. 

Copenh., 18(6. 
Dansk-norsk-litteratur — ^Lexicon. Copenh., in-4 , 

1818. 
Petersen. Det danske, norske, og svenske sprogs 

Historié, 2 vol. in-8. Copenh, 1829. 
Rask. Veiledening til. det Islandskc sprog, Copouh., 

in-12, 1811. 
Undersœgelse om det garnie nordiske eller hlandsko 

sprogs Oprindelse. Copenh., in-8, 1818. 
Stephensen (Olaf). Kort Underretning om den la- 

landske Fœrelse fra 874 til 1788. Copenh. 1798. 



XXXVI DOCUMEN s HÏSTORIQUBS. 

Suhm (P.F.).Oin de nordiske Folks celdste OprindelM. 

Copenh.y 1770. 
Thorsten9en(Bengt). Efterretning om den Jordbrand 

som Aar 1 724 og fœlgende Aar har grasieret i 

Bierget Krôfla. Copenh.y in-8^ 1726. 
Thorsteinson. Om Kongelïge og andre offentlige 
A%ifterilslaiid. iii-8*€opMk.9 1819. 



SUEDOIS. 

Biœrner. Indledning til de Yfverboma Oœtersgamla 
Hafder Kœnnedom. Stockholm , m-fol. , 1738. 
Troïl., Bref itBrande en Resa til Uandi in«8- Upsal , 

1777. 



ALLEMANDS. 

Anderson. Nachrichten von Island > m-8. Ham- 
bourg, 1746. 

Gliemann. Geograpkisches Be8chreU>ung von Island. 
Altona, in-8. 1824. 

Mone. Geschichte des Heidenthums im nœrdlichen 
Europa. 

Millier. Ueber die Aechtheit der Asalehre. Copenh. , 
in-S, 1811. 



BOCUlCBirS HISTOaiQUBS. ZXXYU 

Schlœzer. IsIcBndische Utteratnr und Geschichte. 

In-8, 1774. 
Stolir. Von dem Glauben» dem Wissen, und der 

Dîchtang der aken Scandinavien. Copenh » in-Sf 

1815. 

HOLLANDAIS. 

Bletkenii. Historié van Lap en Fmland. Hier is by- 
gevoegt de beschryVning ran b en Grœnland. 
Leauwardeui in-S» 1716. 

ANGLAIS. 

Barrow (John). A visit to Iceland in the sununer of 

1894. in«8. Londres, 1835. 
Henderson. Travel inicelaud. Edimbourg, 1819. 
Hook^* Journal of a tour in Iceland. Londres» in-8, 

1813. 
Blackenzie. Travek in the Island of Iceland. Edim* 

bourg, 1811. 

Wheaton. History of the Northmenn. Philadelphie , 
in-8^ 1831. 

ITALIEN. 

Graberg. Saggio istorico su gli scaldi ; in-8. Pise , 
1811. 



xxxvin 



DOCUMENS HISTORIQUES. 



FRàNÇMS. 



Ampère (J.J.). Littérature et Voyages. Paris, in-8, 
1832. 

Depping (G.-B.). Introduction à THisloire de Nor- 
mandie. Rouen , in-S, 1836. 

Eyriès. Abrégé des Voyages modernes. (T. 7.) 
Paris, 1822 à 182t. 

Histoire naturelle de Tlslande , du Groenland , du 
détroit de Davis. Traduit de Tallemand de M. An- 
derson. Hambourg , in-8, 17ôO. 

Lindblom. Lettres sur Tlslande , trad. du suédois. 
Paris, in-8, 1781. 

Mallet. Introduction à l'Histoire de Danemark. Co- 
penhague , in-4, 1 7 5 5 . 

La Pereyre. Relation de l'Islande, 1 vol. in-8. Paris, 
1663. 

Kerguélan.- — Trémarec. Relation d'un voyage dans 
la mer du Nerd. Paris , m-8, 1771. 

Voyage en Islande, traduit du danois d'Ola&sen et 
^Paulsen. Paris , 5 vol. in-8, 1802. 



LETTRES 



SUR L'ISLANDE. 



L 



REYRIAVIK. 



Une traversée de neuf jours nous a conduits 
à Reykiavik. Le ai mai nous regardions fuir 
derrière nous les cotes de France; le 3o au 
matin le pilote du pays , couvert d'un manteau 
de peau de phoque , nous guidait vers la ca- 
pitale de l'Islande, une capitale de 700 ha- 
bitans, une ligne de maisons danoises au bord 
de la mer, et les cabanes islandaises sur les 



2 LETTRES SUR L'ISLANDE. 

côtés. A voir de loin ces maisons en bois, abri- 
tées entre deux collines, posées l'une à la suite 
de l'autre le long de la rade, on dirait autant 
de bateaux pêcheurs ancrés sur la grève et at- 
tendant le retour de la marée.pour se remettre 
à flot. Grâce pourtant à ces habitations danoises, 
* l'impression que l'on éprouve en entrant à 
Reykiavik est moins triàte (Ju'on pourrait se 
l'imaginer d'après les relations de plusieurs 
voyageurs. On passe encore par certains degrés 
de civilisation avant d'en venir à Taspect réel 
du pays. Les ornemens de luxe, dont les mar- 
chands danois aiment à s'entourer, cachent* 
comme un rideau la nudité des demeures islan- 
daises , et les maisons bâties en bois nous pré- 
parent graduellement à voir la cabane sauvage 
qui s'élève à quelques pieds de terre, avec ses 
murailles de tourbe et son toit de gazon. Mais 
ce dont nulle civilisation étrangère ne peut faire 
grâce au voyageur qui arrive ici pour la pre- 
mière fois , c'est l'odeur nauséabonde qui le 
saisit au moment où il pose le pied sur le sol 
de l'Islande. Cette odeur le poursuit partout et 
s'attache à tous les objets dont il se sert; c'est 
le résultat de cette quantité de poisson que les 



j 



LETTRES SUR L'ISLANDE. Z 

Islandais font sécher en plein air , le résultat de 
la malpropreté au milieu de laquelle vivent ces 
malheureux, et des matières souvent corrom- 
pues dont ils se nourrissent. 

L'histoire de Reykiavik ne remonte pas très 
haut. Il y a soixante ans , ce n'était guère qu'iïù 
village dé pécheurs. Mais sa situation est bonnes 
sa rade, protégée par plusieurs petites îles, passe 
pour l'une des rades les plus commodes et les 
plus sures qui existent, et non loin de là se 
trouvent des bancs de pèche justement renom- 
més. Peu à peu les négocians danois y établi- 
rent leurs factoreries , et la ville acquit chaque 
r année plus d'importance. Aujourd'hui c'est la 
résidence du gouverneur , de l'évêque, du mé- 
decin généi^al du pays , du président du tribunal. 
On y trouve une bonne école et une biblio- 
thèque de huit mille volumes. Â une lieue de 
là est l'école universitaire de Bessestad; à peu 
près à la même distance , l'ancienne imprimerie 
de Hoolum , transportée à Vidœ. Je ne fais 
qu'indiquer ceci en passant, j'y reviendrai plus 
tard spécialement. 

Malgré cette concentration d'établissemens 
publics , Reykiavik n'est qu'une pauvre bour- 



4 LETTRES STJK L'ISLAimE. 

gade. On la croirait bien à Tabri de toute révo- 
lution , de toute idée ambitieuse; et cependant 
elle a eu aussi ses jours d'orage politique , son 
protecteur et sa constitution. Quand les futurs 
historiens de l'Islande retraceront les annales 
de cette contrée, ils diront comment la terre 
d'Ingolfr, la terre républicaine des émigrés nor- 
végiens, a eu l'idée un beau jour de redevenir ce 
qu'elle était, de renverser le joug de toute sou- 
veraineté étrangère et d'arborer sur les côtes sa 
bannière nationale. Yoici le fait : au mois de 
juin 1809, un négociant anglais, M. Phelps, 
équipa deux bâtimens chargés de denrées pour 
l'Islande, et se mit à la léte de sa cargaison avec 
un Danois nommé Jorgensen , qui devait lui 
servir d'interprète. Le commerce de l'Islande 
était alors , comme il l'est encore aujourd'hui, 
exclusivement réservé au Danemark. Mais le 
Danemark élait en guerre avec l'Angleterre, 
et M. Phelps espérait peut-être profiter de cette 
époque d'agitation pour échanger en toute li- 
berté ses tonnes de sucre et ses balles de café 
contre le suif et le poisson desislandais. Ses deux 
navires entrèrent à pleines voiles dans la rade 
de Reykiavik. Il jeta l'ancre, s'annonça comme 



LETTRES SUR L'ISLANDE. 5 

négociant anglais et attendit. Mais plusieurs 
jours se passèrent , et pas un Islandais ne parut. 
M. Phelps, qui se tenàilsur son gaillard d'avjaiiit, 
la lunette à la main , comptant bien voir arriver 
Tune après l'antre toutes les embarcations du 
pays j fut singulièrement désappointé quand il 
s'aperçut que pas un canotier ne se dirigeait de 
son côté, que pas un paysan ne venait lui de- 
mander une once de tabac. Alors il apprit que 
le comte Tramp, gouverneur d'Islande , avait 
rendu un arrêté par lequel il défendait formel- 
lement, à tous les habitans du pays, d'entrer 
en relation avec les Anglais. A cette nouvelle, 
M. Phelps fut saisi d'une violente colère. Il y 
allait de l'honneur de sa nation et de la vente de 
ses marchandises ; et , quand il vit le pavillon 
britannique , ainsi méprisé, et ses denrées pro- 
scrites , il prit une résolution héroïque. U arma 
douze matelots et ordonna au capitaine de son 
bâtiment d'aller, sans autre forme de procès , 
s'emparer du comte Tramp. C'était un dimanche. 
Les habitans de Reykiavik étaient réunis sur la 
place et autour de l'église. Le capitaine anglais, 
brave comme César, s'avance au milieu de la 
foule , entre chez le gouverneur , lui montre ses 



6 LETTRES SUR L'ISLANDti. 

douze hommes, leurs baïonnettes, et le déclare 
prisonnier de guerre. Tout cela se passa sans 
rumeur et sans effusion de sang. Les Islandais 
restèrent dans la rue, bouche béante , et le soir 
même , leur gouverneur couchait à bord du bâ- 
timent anglais. Le lendemain on vit paraître 
une magnifique proclamation. L'autorité du 
gouvernement danois était abolie ; l'Islande re* 
devenait libre et indépendante. M. Jorgensen , 
interprète de M. Phelps , prenait le titre d'Ex- 
cellence et se déclarait protecteur de l'Ile , gé- 
,néral en chef des armées de terre et de mer. 
L'ancien sceau national fut remplacé par les deux 
initiales du nouveau gouverneur , et l'oriflamme 
bleue portant trois morues flotta sur le clo- 
cher. Après avoir ainsi annoncé la révolution 
survenue dans le pays , Son Excellence M. Jor- 
gensen descendit à terre, et pour montrer 
qu'il n'était pas si novice dans l'art de gouverner 
les hommes , il commença par confisquer la 
caisse de TÉtat à son profit; puis il chercha à 
rallier à lui les personnages les plus influens de 
Reykiavik. Aux uns il promit des places de ma- 
gistrat, aux autres des pensions. Il se proposait 
aussi d'accorder de nouvelles immunités au 



tETXaES SUR L'ISLANDE. 7 

clergé y et les prêtres , touchés de ses sentimens 
religieux , signèrent une adhésion à. toutes les 
mesures prises par lui. Pour compléter sa 
royauté , il lui manquait encore une garde ; en 
faisant , par ordre de F autorité , une perquisi- 
tion dans toutes les maisons de Beykiavik , on 
finit par réunir cinq fusils , trois épées , six ca- 
potes en drap et deux casques. M. Phelps four*- 
nit le reste de l'équipement, et huit hommes, 
armés de pied en cap, paradèrent chaque jour 
sous les fenêtres du protecteur. Lui-même était 
leur général et leur fourrier. Chaque matin il 
haranguait pompeusement leur patriotisme, et 
chaque soir il livrait à leur appétit une double ra- 
tion de bière et de poisson sec Non content d'une 
telle milice , M. Jorgensen voulut avoir un fort. 
Par ses ordres on éleva sur la côte une muraille 
épaisse. On déterra cinq vieux canons que les 
Danois avaient oubliés jadis dans le pays , on les 
plaça sur le rempart, et dans un conseil de guerre 
auquel assistaientle maçon deReyki^vik, comme 
directeur des fortifications, et le charpentier, 
comme ingénieur, la ville fut déclarée impre- 
nable par mer et par terre. Après cela , M. Jor- 
gensen parcourut le pays pour prévenir l'émeute 



8 LETTRES SUR LISLANDE. 

• 

et se concilier Taffection de ses nouveaux sujets. 
Il voyageait à cheval, suivi de cinq hommes.Trois 
d'entre eux criaient sur toute la route : we le 
protecteur! et dei^x autres aiguillonnaient , de la 
pointe de leurs piques, l'enthousiasme un peu 
lent des Islandais. Grâce à ces sages précautions, 
il traversa une grande partie de l'île au milieu 
des explosions de joie de toute la population , et 
si à son retour il ne trouva point d'arc-de- 
triomplie à Tentrée de sa capitale , c'est que sa 
modestie s'y refusa. 

Le règne du protecteur durait déjà depuis 
deux mois. Un événement fatal vint l'arrêter 
au moment où il tendait chaque jour de{)lus en 
plus à s'affermir. Au mois d'août , un bâtiment 
de guerre anglais , commandé par le capitaine 
Jones, arriva dans un petit port voisin de Rey- 
kiavik, à Havnefîord. Les marchands danois, 
dont le protecteur avait mis les magasins sous 
le séquestre^ portèrent leurs réclamations à 
M. Jones. Le comte Tramp , qui était toujours 
retenu prisonnier à bord du navire deM.Phelps, 
lui adressa aussi ses plaintes. Le capitaine, qui, au 
milieu de tous ces conflits , représentait l'auto- 
rité légale, commença une enquête sérieuse sur 



LETTRES SUR LISLÂITOE. 9 

toot ce qui s'était passé , et après avoir entendu 
les griefs des uns et des autres, il enleva à M. Jor- 
gensen sa garde et son sceptre, et ordonna à 
M. Phelps de conduire Tex-prolecteur d'Islande 
et le comte Tramp en Angleterre. Les anciens 
magistrats de Reykiavik reprirent leurs fonc* 
tions. Les anciennes lois furent mises en vi- 
gueur, et, quelques jours après cette comédie 
mercantile, la vflle avait repris son attitude 
habituelle, et le bourguemestre, assis sur son 
siège de chêne, gouvernait, comme par le passé, 
au nom du roi de Danemark. 

Notre première visite , en arrivant ici , était 
due au gouverneur, M. de Krieger, et nous ne 
baurions trop nous louer de l'accueil qu'il nous 
fit. Il a voyagé en France et en Italie , il parle 
français facilement, et il s'est fait notre guide et 
notre interprète avec une grâce charmante. 

Le lendemain nous allâmes voir avec lui l'é- 
vèque^ qui habite une jolie maison au bord de la 
mer. Autrefois il y avait deux évêchés en Islande, 
l'un à Hoolum, l'autre à Skalholt. Tous deux ont 
été réunis à Reykiavik en 1797. M. Steingrimr 
Jonsson, qui occupe aujourd'hui le siège épisco- 
pal , est un homme âgé , fort instruit, autrefois 



10 LBITRES SUR L*ISLANDB. 

professeur de théologie à. l'université de Besses- 
tady et qui a conservé dans. ses nouvelles fonc 
tions les goûts studieux qui l'animaient dans;sa 
carrière de professeur. J'ai trouvé chez lui une 
belle bibliothèque d'ouvrages étrangers, une 
riche collection de sagas islandaises y d'éditions 
rares et de pièces manuscrites ayant rapport à 
l'histoire du pays. 

M. Steingrimr nous reçut avec toute la cor- 
dialité des hommes du Nord. Tandis qu'il nous 
faisait les honneurs de son salon , tandis qu'il 
nous montrait avec empressement ses livres et 
ses manuscrits , parlant tour à tour latin avec 
l'un de nous, danois avec un autre, anglais avec 
un troisième, sa fenime préparait elle-même le 
café, le vin de Porto, et la bière choisie qu'une 
maîtresse de maison islandaise tient toujours 
en réserve pour les étrangers. Cette visite avait 
d'ailleurs un intérêt particulier pour l'évéque 
et pour nous. M. Gaimard lui avait envoyé la 
veille divers présens au nom du roi et du mi- 
nistre de la marine , et nous assistions à Tin* 
stallation de ces objets dans le salon épiscôpal. 
Je ne saurais vous dire avec quelle joie naïve 
le digne vieillard contemplait la selle en velours 



lETTRES SUR L'ISLAKIffî. 11 

qui lui était de8tiDée , et les tasses en porce- 
laine de Sèvres rangées sur son armoire. Ce fut 
bien autre chose quand un de nos compagnons 
de voyage tira le cordon d'une pendule que 
nous avio»s aussi apportée, et que l'instrument 
caché dans la boîte commença à jouer l'ouver- 
ture de Zampa , et l'une de nos walses les plus 
populaires. Alors il courut avec un bonheur 
d'enfant appeler sa femme; avec sa femme vint 
la fille d'un de ses amis j et les servantes , qui 
n'osaient entrer, s'avancèrent jusque auprès de 
la porte; derrière elles , le garçon de ferme se 
dressait sur la pointe des pieds pour apercevoir 
le magique instrument. Tout cela formait un 
tableau d'intérieur plein de grâce, dont Wilkie 
eût voulu peindre les détails, et Greuze les 
bonnes et candides physionomies. Nous pas- 
sâmes ainsi deux heures à visiter les trésors lit- 
téraires de Tévéque , à parler avec lui de l'Islande 
qu'il connaît bien , de son histoire qu'il connaît 
encore mieux, et nous sortîmes enchantés de 
son hospitalité. 

Cette hospitalité^ nous l'avons, du reste, re- 
trouvée partout , avec moins de luxe extérieur, 
mais avec la même générosité. Partout où nous 



i2 ' LETTRES SUR Ll^LATTDE. 

nous sommes présentés , dans la maison de Ton* 
vrîer comme dans celle du riche bourgeois, 
nous avons vu l'Islandais empressé de nous 
tendre la main , de nous faire entrer dans sa de- 
meure, et sa.femme courant en toute hâte cher- 
cher ce qu'elle avait de meilleur à nous offrir. 
Ces jours derniers nous visitions à quelques 
lieues d'ici la maison d'un paysan. A côté delà 
chambre qu'il occupait , on nous en montra une 
autre avec quatre lits réservés pour les voya- 
geurs qui viennent souvent, pendant l'hiver, 
lui demander asile, et près de la cuisine, une 
forge où il a lui-même ferré maintes fois gra- 
tuitement le cheval du passant. Après nous 
avoir fait servir du lait et du café, il monta à 
cheval et nous guida à travers les landes rocail- 
leuses où nous voulions aller, passant le premier 
les rivières enflées , et prenant nos chevaux par 
la bride pour les soutenir au milieu de l'eau. 
Quand il nous quitta après quatre heures de 
marche, nous nous gardâmes bien de lui offrir 
de l'argent, car pendant que nous étions dans sa 
maison, lui ayant témoigné le désir d'acheter 
une Bible islandaise de Hoolum et une édition 
ancienne du Landnamabock que je trouvai dans 



I 



LETTRES SUE L'ISLAM)E. 18 

sa bibliothèque y il avait voulu me les donner , 
mais non en recevoir le prix. A Reykiavik, 
nous avons joui du même accueil. Les Islandais 
aiment les étrangers. Ils sont flattés qu'on vienne 
les voir de si loin ; puis ils avaient gardé un bon 
souvenir de M. Gaimard et de son compagnon 
de voyage 9 qui étaient déjà venus ici l'année 
dernière; enfin, nous leur apportions beau- 
coup de choses utiles dont ils n'avaient pas 
encore appris à se servir. 

Mais ce qui ne serait 'ailleurs qu'un trait de 
caractère louable, devient ici une œuvre diffi* 
cile, une véritable vertu. Quand ces pauvres 
gens vous apportent une jatte de lait , une tasse 
de café, ils se privent souvent du nécessaire. Ils 
sacrifient en un instant ce qu'ils ont obtenu avec 
beaucoup de peine ; ils donnent à l'étranger ce 
qui était réservé pour une occasion solennelle 
pour leurs fêtes de famille. Hélas! tout ce qu'on 
a dit de la misère des Islandais n'est point exa* 
géré; et à Reykiavik même, là où l'affluence 
des étrangers, le mouvement du commerce, 
pourrait servir à la pallier, cette misère éclate 
encore de toutes parts. Il y a ici, comme je l'ai 
déjà indiqué , deux populations distinctes, les 



14 LETTEBS 9UR L*KLA.ia)E. 

marchands daaois, les pécheurs et paysans is« 
landais* Les marchands viennent chaque année 
avec leurs bâtimens chaînés de denrées étran- 
gères. Us arrivent au mois de mai, et s'en re- 
tournent , pour la plupart, au mois d'août. 
Quelques-uns seulement passent ici l'hiver. Ils 
ont des habitations élégantes et jouissent d'une 
vie confortable. Derrière ces maisons danoises, 
bâties à grands frais avec des planches et des so- 
lives apportées de la Norvège, on Aperçoit une 
construction grossière, une muraille de tourbe 
et de mousse, portant un toit de gazon qui s'en 
va^ en pointe comme une tente. C'est la cabane 
islandaise, le bœr. Il n'est plus ici question d'art * 
ui d'élégance. La seule chose que l'on ait eu en 
vue en construisant ces demeures massives, c'est 
de mettre les habitans à l'abri du froid. La mu- 
raille est épaisse de quatre à cinq pieds, recou- 
verte en terre et fermée hermétiquement de tous 
côtés; une porte étroite au milieu, un carreau 
de fenêtre à côté, une ouverture au'-dessus du 
toit. L'intérieur est divisé en quatre com'parti-^ 
métis , le soi entièrement nu , et l'espace si res- 
serré qu'à peine peut-on s'y mouvoir . Ici le pê- 
cheur prépare ses filets et ses lignes; là deux 



LETTKES SUE LlSLAlfDB. 15 

mauvais tonneaux , gâtés par l'humidité ^ ren- 
ferment ses provisions. Dans la cuisine pendent 
ses pantalons en peau de phoque et son manteau 
en cuir épais. Deux pierres posées Tune sur 
l'autre composent le. foyer , et des ossemens de 
baleine ^ des têtes de cheval desséchées , servent 
de siège. On n'entre là qu'en courbant la tête ; 
on ne peut s'y tenir debout. Au dehors appa- 
raît un enclos où le paysan n'a pu faire croître 
un peu d'herbe qu'en creusant long-temps cette 
terre ingrate. C'est là qu'il récolte du foin pour 
l'hiver. Quelques-uns y joignent un petit carré 
de jardin. Le gouvernement danoié leur edvoie 
chaque année les graines nécessaires. Ih sèment 
leurs légumes au commencement de juin; et s'ils 
ne la recueillent pas au mois d'août , la moisson 
court grand risque d'être perdue. Si à cette ha- 
bitation le pécheur joint encore un bâtiment en 
planches de quelques pieds carrés j pour faire 
sécher le poisson , il peut se regarder comme un 
être privilégié. La plupart feint sécher le produit 
de leur pêche en plein air sur les murs; mais du 
moins ils peuvent être bien sûrs que personne 
n'y touchera. Nuit et jour, ime quantité de mo- 
rnes sont ainsi étalées au bord du chemin , et 



16 LETTRES SUR L'ISLANDE. 

jamais on n'a eu d'exemple de voL De temps 
en temps , auprès de ces misérables demeures , 
on rencontre, il est vrai^ quelques habitations 
plus vastes , mieux aérées et mieux bâties , ap- 
partenant à des paysans riches y qui y sans vou- 
loir changer le mode de construction nationale, 
ont du moius cherché à le rendre aussi commode 
que possible; mais ces habitations sont en petit 
nombre. 

La vie du pécheur islandais est une vie de 
privations et de souffrances continuelles, une vie 
de lutte contre la nature et les élémens. Au mois 
de février, quand la terre est couverte de glaces, 
quand le ciel brumeux de l'Islande n'annonce 
que des orages , quand les rayons d'un soleil 
pâle percent à peine à travers un crépuscule 
obscur qui ressemble à une nuit sans fin, le 
pêcheur quitte sa famille, sa chaumière. Il laisse 
à sa femme le soin de filer la laine, de préparer 
le beurre ; à ses enfans , celui de garder les bes- 
tiaux. Il s'en va avec sa ligne, le long du golfe , 
commencer sa laborieuse existence. Là se trou- 
vent quelquefois réunis jusqu'à trois et quatre 
mille pêcheurs, et, dahs tout le pays, les habita- 
tions ne sont plus, occupées que par des femmes 



lETTRBS SUR LISLANDE. 17 



et des enfans. Chaque nuit les pécheurs consul- 
tent Taspect du ciel ; si Thorizon leur présage une 
tempête, ils restent à terre; sinon, ils se lèvent 
à deux heures du matin et s'embarquent, après 
avoir fait leur prière, sans doute une prière 
comme celle du matelot breton : « Mon Dieu , 
protégez-moi ; ma barque est si petite , et la mer 
est si grande! ^ Et toute la journée les pécheurs 
jettent à la mer leurs lignes et leurs filets , et 

m 

vers le soir ils s'en reviennent avec dés bateaux 
reniplis jusqu'au bord ; car , si le sol islandais 
est ingrat pour eux , la mer du moins les traite 
avec libéralité. Mais ces pauvres gens n'ont sou- 
vent pour toute fortune que leur frêle nacelle, 
et quand ils approchent de la cdte , souvent on 
les voit se jeter à l'eau pour la tirer eux-mêmes 
à terre et l'empêcher de se heurter trop violem- 
ment contre les rochers. Les femmes les at- 
tendent à leur retour pour recevoir le poisson 
et le préparer. On coupe toutes les têtes pour 
les faire sécher. C'est là ce que le pêcheur ré- 
serve pour lui; presque tout le reste est destiné 
à être vendu. La pêche dure jusqu'au mois 
d'avril, quelquefois jusqu'au mois de juin. 
Quand le pécheur est rentré chez lui , il compte 



'A 



Ig LETTRES StXR L'ISLANDE. 

ses richesses j rassemble ses provisions > fes pois- 
sons qu'il a fait sécher, le dt^ap (vadmdl) que 
sa femme a foulé , la laine et le beurre que Ton 
a conservé. Les marchands danois de Reykiavik 
et de Havonefird sont là qui l'attendent , et il 
leur porte le fruit de son travail. Il y a une 

grande foire à Reykiavik au mois de juin. Les 
paysans islandais y viennent de quarante et cin- 
quante lieuesi portant avec eux leur tente pour se 
reposer, le poisson pendu à l'arçon des selles, et 
les autres denfées enfertnées dans des sacs de 

laine. Il n'est pas rare alors de voir arriver,àla file 
l'un de l'autre , des caravanes de cent cBievaux f 
toUs chargés de provisions. 

Le commerce qui se fait entre les Danois et 
les Islandais est en grande partie un commerce 
d'échange. Les Islandais livrent leurs denrées et 
reçoivent de la farine, du sel , du café , de l'eau- 
de-vie , quelques meubles de luxe , car la civili- 
sation avec ses rafûnemens a déjà commencé à 
s'insinuer dans le pauvre bœr , et tel paysan qui 
autrefois buvait sa bière dans un vase de 
bois grossièrement travaillé , veut aujourd'hui 
prendre son café dans une tasse de porcelaine^ 
Quelquefois ils demandent à recevoir ime par-* 



LETTRES SUR L'ISLANDE. 19 

tie de ce qui leur est dû en argent , et cela ne 
s'opère pas sans quelques négociations , car il j 
va de l'intérêt des Danois de payer tout en mar- 
chandises. L'argent n'est ^as d'ailleurs pour eut 
une chose nécessaire ; ils acquittent ordinaire* 
ment leurs impôts avec tant de Hvres de pois* 
son y et tant d'aunes de vadmâl. Ils paient de la 
même manière leurs domestiques et leurs ou* 
vriers , et ceux d'entre eux qui amassent quel* 
q\ï&&species^ les laissent paisiblement reposer 
au fond d'une caisse. Us ignorent encore l'art de 
placer leur argent dans des spéculations de 
commerce , ou de le prêter à usure. Cependant 
ils n'entament pas leur marché avec les Danois 
sans prendre certaines précautions. U y a, près 
deReykiavik, une grande plaine où le paysan 
dresse d'abord sa tente avant que d'entrer en 
ville. Il laisse là ses chevaux , ses denrées , ses 
domestiques , puis, après avoir fait dévotement 
sa prière , comme lorsqu'on va tenter un péril- 
leux voyage , il prend le chemin de la cité et vi- 
site, l'un après l'autre, tous les marchands. 
Chacun d'eux lui fait ses offres , et lui présente 

I. Monnaie danoise et islandaise, qui tant à pea près 5 fr. 5o c. 



âO LETTRES SUK L'ISLAM)E. 

un verre d'eau-de-vie. Le paysan boit Teau-de-vie 
et note soigneusement les diverses propositions 
qu'on lui adresse. Sa tournée faite y il va re- 
joindre sa caravane. Il passe une soirée entière 
et une nuit à consulter sa mémoire et son car- 
net. Si sa femme est avec lui y il lui demande son 
ans ; et 9 le lendemain, il s'^n va, suivi de toutes 
ses richesses, chez le marchand en qui il a le plus 
de confiance. Mais souvent , le résultat de ces 
transactions avec les Danois , c'est qu'une fois 
l'échange fait , le pauvre pêcheur islandais, qui 
tout l'hiver a supporté la faim, le froid, la fa- 
tigue , se pâme de joie à la vue d'un baril d'eau- 
de-vie. Alors sous la tente où ils sont installés, 
sur le port , dans les rues, les malheureux Islan- 
dais boivent pour oublier ce qu'ils ont souffert , 
puis ils boivent de nouveau pour oublier sans 
doute ce qu'ils sont encore destinés à souffrir. 
Quand'ils en sont là, au lieu de faire du bruit 
et de se battre , ils se prennent la main , et s'em- 
brassent avec effusion de cœur; puis ils montent 
à cheval et se mettent en route. Mais dans leur 
état d'ivresse , ou ils oublient de prendre ce qui 
leur appartient, ou ils nouent mal leurs sacs, 
et ils arrivent ordinairement chez eux dans le 



LETTRES SUR L'ISLANDE. 21 

plus triste état. Les richesses sont loin ^ et le 
propriétaire se réveille. Un de nos amis en a ren- 
contré un qui s'en allait ainsi avec ses rêves de 
bonheur , Toeil enflammé , la tête tombant sur 
la poitrine. A l'arçon de sa selle pendait un 
baril d'eau-de-vie qui coulait d'un côté, et un 
sac de café qui coulait de Tautre; et le bienheu- 
reux Islandais , fermant l'oreille à toutes les re- 
montrances , continuait paisiblement sa route. 
Une demi-heure après , le sac à café et le ton- 
neau devaient être parfaitenlent vides. 

C'est ainsi que se terminent souvent ces 
voyages de commerce , et le pêcheur rentre chez 
lui* pour vivre d'un peu de beurre rance et de 
têtes de poisson séchées au soleil. Sa boisson 
ordinaire est du lait mêlé avec de l'eau {hlandd). 
Ceux qui sont riches boivent de la bière prépa- 
rée par k maîtresse de la maison. Il se chauffe 
avec de la tourbe qu'il façonne lui-même, et 
broie entre deux pierres l'orge dont ^1 a besoin. 
Au mois d'août , il fauche l'herbe de ses enclos ^ 
c'est là sa seule récolte. Encore s'estime-t-il heu- 
reux quand cette récolte est assez abondante 
pour lui permettre de garder ses troupeaux. 
L'année dernière les habitans de Reykjavik ont 



ââ LETT&1SS SUE L'ISIiANDf. 

été obligés de tuer une partie de leurs vaches et 
de leurs chevaux , faute de foin pour les nourrir- 
Leç Islandais sont graves et silencieux. C'est 
peut*étre de tous les peuples celui qui a le 
moins le sentiment de la musique et de la danse. 
A les voir 9 on dirait qu'ils sont tous sous le 
poids de cette nature austère au milieu de 
laquelle ils sont nés. De toutes parts , leurs yeux 
ne rencontrent qu'un tableau sinistre , des sou- 
venirs de calamité ou des sujets de terreur , une 
terre aride et volcanique , de la cendre et de la 
lave y et pas une fleur, pas une plante (i); une 
mer orageuse et des montagnes de glace. Nous 
avons parcouru pendant plusieurs jours , à ilne 
assez grande distance de Reykiavik, cette cou* 
tré.e sauvage , couverte de rochers vomis par les 
volcans. On ne trouve, pour tout chemin, 
qu'un sentier brisé à chaque instant , ou par 
les rivières qui débordent , ou p^r l'eau fétide 
des inarais* L'Islandais seul peut s'aventurer s^u 



I . Le gouverneur nous faisait admirer un soir, dans son jardin, 
l'arbuste unique de Reyliiayik , un sorbier. Il y a cinq ans qu'il est 
planté y et il a deux pieds de haut. Chaque bourgeon qui pousse sur ses 
rameaux est un évèoement ; mais quand il arrivera à la hauteur du 
mur qui le protège , il monrhi. 



LETTRES 8tTE L'ISUUSTDE. S) 

milieu de ces landes désertes , comme les navi<* 
gateurs au milieu de l'océan ; l'étranger s'y per- 
drait. De temps en temps seulement, on aper- 
çoit une pyramide en pierre placée comme un 
phare pour indiquer la routifià suivre pendant 
l'hiver, et de loin en loin aussi , un bâtiment en 
pierre, adossé contre une montagne et construit 
successivfsment par les paysans. Le premier qui 
fait halte dans un lieu commode et abrité contre 
le vent , pose la base de l'édifice ; un autre ar- 
rive qui continue l'œuvre de son prédécesseur ; 
puis up troisième travaille sur le même plan , et 
chaque paysan qui vient là passer une nuit croit 
devoir payer à ceux qui l'ont précédé , à ceux 
qui le suivront , le tribut d'une heure de tra- 
vail. Le monument se trouve ainsi achevé. Les 
Islandais qui voyagent savent où il faut le cher- 
cher; ils se dirigent là le soir avec leurs che- 
vaux et s'endorment entre ces quatre murs. 
C'est la tente du désert, c'est le caravansérail 
des montagnes du Nord. Quelquefois, après 
avoir traversé pendant plusieurs heures ce sol 
fangeux et mouvant des marais , ou cette terre 
calcinée des collines , on est surpris d'apercevoir 
tout à coup un espace de verdure et un toit de 



24 LETTRES SUR L'ISLÀICDE. 

gazon d'où s'échappe un nuage de fumée. Cest 
une ferme, un bœr. Cest là que demeure la fa- 
mille du paysan, isolée du monde entier , visitée 
parfois, dans les beaux jours, par quelques voya- 
geurs , et abandoiyiée l'hiver à elle-même. Cinq 
ou six bœr comme celui-là, disséminés à travers^ 
les campagnes, composent une commune ayant 
son maire et son pasteur; en cherchant plus loin, 
on trouverait une cabane en terre avec une croix 
au-dessus: c'est l'église. Puis, il faut dire adieu 
à ces pauvres oasis, et continuer sa route le long 
de ces montagnes dont les cimes échevelées 
attestent encore l'éruption violente qui les a 
brisées. La plupart des volcans qui ont été en- 
flammés autrefois sont maintenant éteints ; quel- 
ques-uns le sont depuis si long-temps, qu'on 
n'a même pas gardé le souvenir de leurs der- 
nières éruptions. Mais on marche encore sur 
des bassins que l'on dirait éjteints de la veille , 
sur une cendre épaisse , sur une terre rouge qui 
ressemble aux débris d'un four à chaux. Au 
haut d'un de ces cratères, j'ai trouvé Yarabis 
toute seule, élevant sa tige fragile et ses blan- 
ches corolles sur cette terre nue et calcinée. La 
dernière rose de Thomas Moore était moins 



LETTKE5 SUR L'ISLANDE. 25 

isolée; la pauvre marguerite de Robert Bums, 
moins à plaindre. 

Toùscesvc^agesse*fentayecdes chevaux d'une 
raceparticùlière^dés chevaux petits comme ceux 
dé la CQrse , forts et adroits comme ceux des Py- 
rénées, agiles comme les poneys de l'Irlande. La 
nature les a donnés comme une compensation à 
cçUe pauvre terre d'Islande^ car ils sont doués 
d'une patience, d'une douceur, d'une sobriété 
admirables. Le voyageur peut sefier à eux, quand 
il g«avit les montagnes, quand il traverse les ma- 
rais. L'instinct les guide à travers les sinuosités 
les plus tortueuses et le sol le plus fangeux. Là 
où ils posent le pied , le terrain est sûr. S'ils tâ- 
tonnent, c'est qu'ils cherchent leur route; s'ils ré- 
sistent àlabride , c'est que le cavaWer se trompe. 
Quand ils ont voyagé tout le jour , l'Islandais les 
lâche le soir au milieu des champs , ils s'en vont 
ronger la mousse des rochers , et reparaissent le 
lendemain, frais et dispos comme la veille. Quand 
vient l'hiver, le sort de ces pauvres bêtes est 
bien triste. Le paysan , qui n'a jamais assez de 
foin pour nourrir tout son troupeau, garde seule- 
ment un ou deux chevaux , et chasse les autres 
dans la campagne. C'est grande pitié que de les 



26 LETTRBS SITU VlSLÈSS^t. 

voir alors errer au hasard pottf: chei^cher Un peu 
de Viourriture et un abri. Us grattent le sol avec 
leurs pieds pour trouver sôus la neige qûelijues 
touffes de gazon. Us s'en vont au bord de la 
mer mâcher les racines flottantes, les fucilï; 
quelquefois on les a vus ronger les planches hu- 
mides des bateaux. Lorsque le printemps ar- 
rive, beaucoup d'entre eux ont péri , et ceux gyi 
survivent au¥ rigueurs d^l'hiver, à la disette, sont 
tellement maigres et exténués qu'à peine peuv;ent< 
ils se sou tenir . Mais dès que la neige est f ondm et 
que l'herbe pousse, ils reprennent leur vigueur. 
Les moutons sont comme les chevaux, al^an- 
donnés dans les champs. La nuit ils se réfugient 
dans quelque caverne; le jour, lorsque le vent 
du nord souffte avec violence, ils $e serrent l'un 
contre l'autre le dos tourné au vent, 1^ tê^^ a» 
centre , et forment une phalange arrondie et 
compacte sur laquelle l'orage a peu de prise. 
Outre le froid et la famine , ils ont à redouter en* 
core les inondations. Il y a en face de Reyfcis^vik 
une petite île fort basse, où un paysan avait 
conduit, au commencement de l'hiver dernier^ 
un troupeau de moutons. Le printemps venu , 
il alla le ehen?}ier et ne trouva plus rien : Ub> 
vagues de la mer avaient tout enlevé. 



IBZTBES SVh VlStÀJXDE, «7 

Que les agronomes eties men^&bresduclub des 
Jockeys vantent les belles races de mérinos, et les 
familles pur sang de chevaux anglais ! Celui qui 
étudie la nature ^us ses divers aspects doit une 
belle page k ces panvres et chétifjp animaux qui, 
suc u^e terre ingrate cami|)e celte d'Islande, 
partagent toutes les privions cloute la misère 
de rhommç. Pour moi, dussé-^je faipe vire ceux 
qui n'ont jamais compati aux soufïranafs des 
aMH|ua> j'avouerai que, dans mes excursions 
ep l^nde^ j'ai souvent pressé entre mes mains , 
avec attendrissement) la tête de mon cheval qui 
me portait si patiemment à travers les sentiers 
rocailleux 9 qui n'abusait ni de mon ignorance 
des chemins, ni de ma maladresse de cavalier; 
et lorsqu'il m'arrivait de le frapper , à le voir 
pencher humblement le cou et reprendre une 
nouvelle allure, je me sentais saisi d'une sorte 
de remords comme lorsqu'on commet une in* 
justice. . 

Si cette tare islandaise porte presque partout 
une empreinte de désolation, souvent aussi elle, 
présente un aspect grandiose , un caractère au* 
btime. Au*dessus d'une des collines d^ Rey^* 
vik s'élève un observatoire où les iiw*chaiid& 



S8 LETTRES SUR L*IStANBE. 

vont replacer pqur déoouvrir au loin leurs vais- 
seaux. Là 9 j'ai souvent admiré le vaste panorama 
qui se déroulait autour de moi; souvent le soir 
à onze heures , le soleilétait encore sur l'horizon, 
et ses rayons enflammés se balançaient dans la 
mer comme une qplonne de feu; la mer était 
calme , seulement une brise légère plissait en se 
jouant lesvaguesbleuesy qui retombaient ensuite 
avec i0ollesse comme une nappe d'argent , ou 
scintillaient comme des étoiles. A travers c^gplfe 
dislande s'élèvent , de distance en distance , des 
îles couvertes de gazon , ettout autour on aperçoit 
une enceinte de montagnes dont le sommet se 
perd dans les nuages. Celles qui sont le plus près 
de terre ont une couleur bleue limpide que je 
ne sais comment définir. Ni les montagnes de la 
Suisse que j'ai parcourues avec les premières 
impressions de la jeunesse, ni les Alpes que j'ai 
long-temps contemplées , ni les Pyrénées dont 
j'ai gravi les cimes les plus élevées , n'ont cette 
teinte si claire j ces tous lumineux que le peintre 
admire sans pouvoir les exprimer. Plus loin l'as- 
pect des montagnes change ; à leur base, elles se 
confondent avec Veau de la mer ; à leur sommet, 
elles se revêtent d'une couleur de pourpre et 



LETTRES SUR LISLÂNDE. 29 

d'opale y elles ont un manteau de neige qui 
éblouit , et des pointes de glaces qui ressemblent 
à une couronne de diamans ; et quand le eiel est 
clair, quand , à l'extrémité du golfe , le Stideïels 
se lève sous le disque du soleil avec sa tête éter- 
nellement chargée de frimas , il apparàk au*^ 
dessus des vagues comme un nuage d'or. En ce .f 
moment toute cette partie de l'Islande a Taspect 
d'une contrée méridionale. La Méditerranée 
n'est pas plus limpide que cette mer du Nord , le 
ciel du midi n'est pas plus beau . Tandis que par- 
tout ailleurs l'obscurité enveloppe la terre , le 
jour le plus pur sourit à la chaumière de l'Islan- 
dais, i^lors les enfans du pécheur montent sur 
leu r toit de gazon, et passent là de longueslieures 
comme sur une terrasse italienne. J'ai rencontré 
ainsi un soir deux enfans, un frère et une sœur, 
assis au haut de la cabane de leur père ; la jeune 
fille , avec ses blonds cheveux flottant sur les 
épaules , s'appuyait sur son frère ; un mouton 
jouait autour d'eux, et devant la porte de la 
cabane, la grand'mère tournait une quenouille 
chargée de laine. On eût dit une idylle de Théo- 
crite, un poëme d'André Chénier , transportés 
dans ces froides régions du Nord, et l'imagina- 



30 LETTRES SUR LlSLA]n)E. 

tion du peintre n'eût pu inventer tin groupe 
plus gracieux^ au milieu d'un paysage plus 
imposant. 

 quelque distance de la ville > on peut rêver 
le déserl , 1^ solitude la plus absolue. Toutes les 
«QaisCfns d»paraissent entre les colline^ qui léà 
abritent , et l'on n'aperçoit que la mer ^ les mon- 
tagneé et le ciel. Là règne ^le silence des lieux 
inhabités. Pas une voix humaine ne se fait en» 
tendre^ pas un chant d'oiseau ne s'élève datis 
l'air f pas une feuille ne soupire. Tout est calme, 
repos , sommeil ; et si après avoir contemplé ce 
tableau oriental , on reporte ses regards sur cette 
terre si nue, sur ces landes rocailleuses qu'on a 
à ses pieds , on dirait que la nature a jeté là par 
grandes masses tous les élémens d'une création 
splendiAe y et ne s'est pas donné là peine d'adie- 
ver son œuvre. 

l^e pourrait-on pas attribuer à ces magni* 
fiques scènes de la nature /à ces contrastes si 
vivement tranchés ^ l'amour que les Islandais 
portent à leur pays ? Quand ils ont été attristés 
pendant six mois par l'aspect d'une nuit conti-" 
nuelle , un jour continuel vient aussi pendant six 
moi» les récréer. Quand ils ont regardé avec 



emmi l^ur terre ccniTerte de lave et de rochers, 
ils péuv^it saluer avec enthousiAsme labelle mer, 
les majestueuses montagnes qui se découvreilt 
à leurs yeiix. Quand la tempêté a ébranlé leur 
cabane et baitu pendant plusieurs heures leur 
fragile chaloupe^ n'est-ce pas potlr eux une 
grande joie qiie de Toir les vagues se calmer et 
les nuages s'entr'ouvrir pour faire place à Tatur 
du del? Une pèche heureuse , une saison féconde 
leur fait oubUer de longues journées de fatigue 
etdé soufirance. Un rayon de soleil est pour eux 
une aurore de bonheor : c*eÀt un signe bienfai- 
sant de la nature ; c^est le sourire d'une mère 
avar^ qui les a traités avec rigueur et qiii semble 
s'attendrir. 

Peut-être aussi n'aiment-ik tant leur payd que 
par les peines qu'ib j trouvent, par les efforts 
auxquels ils sont condamnés. Les voyageurs 
ont observé que les habitans d'une contrée 
ingrate restent fixés sur leur sol, tandis que 
ceux des plaines les plus riantes s'éloignent sou- 
vent sans regret ¥st^cfe uneloi de la Providence? 
est-ce un instinct de la nature? est-ce l'effet de 
ce sentiment de vanité humaine qui fait que 
nous nous attadions davantage aux choses qui 



/ 



nous ont le plus coûté ? Quoi qu'il en soit , nous 
voyons chaque année des populations entières 
quitter les belles campagnes du Wurtemberg , 
de l'Alsace, pour s'en aller au loin chei^ch^r une 
habitation étrangère, une terre inconnue, et 
l'Islandais reste sur la colline de lave où il est 
né, dans le pauvre enclos de gazon qui lui 
donne ^ peine de quoi Bourrir ses brebis et son 
cheval. On a souvent essayé d'arracher les Islan- 
dais à leur pays , et presque toujours ces tenta* 
tives ont amené d'effrayans exemples de noistal- 
gie. J'en citerai un entre autres. Un Islandais 
avait été transporté en Angleterre ; il y était 
depuis plusieurs années, et peu à peu l'impres- 
sion de douleur qu'il avait éprouvée en s'éloi- 
gnant de sa patrie s'était effacée. On ne l'enten- 
dait plus regretter ni sa ferme, ni ses mon- 
tagnes ; il parlait une autre langue , et vivait 
d'une autre vie. Un jour, tandis qu'il était dans 
un état de calme si complet en apparence, quel- 
qu'un vint à prononcer devant lui un mot islan- 
dais , et soudain , à ce mot jeté au hasard, voilà 
toute une chaîne de souvenirs qui se réveille 
dans son esprit ; il pleure , il tombe malade , et 
ses amis sont obligés de le ramener. 



UBTTRES SUR LISLANDE. 33 

Les Islandais sont d'une taille moyenne. J'ai 
vainement cherché dans leur physionomie le 
caractère spécial que je croyais y trouver. Ils 
ressemblent, par leur teint clair et leurs che- 
veux blonds , aux Allemands et aux Danois. Ils 
avaient autrefois un costume national. Ils l'ont 
modifié peu à peu, et maintenant leur jaquette 
de vadmal, leur long gilet de drap paraissent 
taillés sur le même modèle que la veste et le 
gilet des paysans d'Alsace. 

Les femmes sont généralement gracieuses 
et jolies. Elles ont de beaux cheveux blonds , 
soyeux, qu'elles laissent flotter sur leurs 
épaules, et des yeux bleus qui donnent une 
grande expression de douceur à leur phy- 
sionomie. Elles ont, pour la plupart, conservé 
l'ancien vêtement du pays; ce vêtement est élé- 
gant, et quelquefois riche. Il se compose, pour 
les jours ordinaires , d'un corset en drap noir 
à manches plates , plissé par derrière, étroite- 
ment serré à la taille, et d'une longue robe de 
même étoffe. Elles portent, autour du cou, une 
cravate cjn soie , et sur la tête un petit bonnet 
noir orné d'une longue frange verte qu'elles 
n'étalent pas sans une certaine coquetterie. Les 



34 LETTRES SUS. LlSLANDB. 

jours de fête le corset noir est enrichi de galons 
en argent par devant et par derrière; le bas de 
la robe est couvert de bandes de velours. Au 
bout des manches pendent des boutons d ar- 
gent artistement travaillés ; la ceinture est for- 
mée d'un cercle d'argent chargé d'omemens^ 
de feuilles de chêne et de plusieurs plaques 
taillées en cœur et en losange sur lesquelles les 
jeunes filles font graver leurs initiales et celles 
de leur fiancé. Ce jour-là, elles cachent soi- 
gneusement leurs cheveux et s'enveloppent la 
tête d'un mouchoir en soie au haut duquel s'é- 
lève un morceau de toile empesé qui se re- 
courbe comme le cimier d'un casque de dragon. 
C'est probablement de cette vieille coiffure 
Scandinave que provient celle des femmes nor- 
mandes. Il a fallu bien des jours de pêche et 
bien des livres de poisson pour payer tout(es 
ces broderies de velours et ces ceintures d'ar- 
gent; mais elles se transmettent d'une généra* 
tion à l'autre, et le dimanche, quand les filles 
de pécheurs s'en vont à l'église portant ainsi 
l'héritage de deux sièdes , on les prendrait pour 
de grandes dames. 



IL 



LE GETSf a ET L'HECLA. 



En arrivant à Reykiavik, notre intention était 
de n'y passer d'abord que quelques jours. Nous 
voulions profiter des vraies semaines d'été pour 
faire notre excursion dans les districts les plus 
éloignés de l'Islande. Mais un voyage ici ne 
s'organise pas si facilement. Il n'y a pas de bu- 
reau de diligence où l'on puisse aller retenir sa 
place pour partir le lendemain , pas de grandes 



36 LETTRES SUR L'ISLANDE. 

routes où Ton conduise tout à son aise voiture 
et bagage 9 pas de village où Ton espère s'arrêter 
de temps à autre. Il faut, avant départir, tout 
prévoir et tout disposer, comme si on s'aven- 
turait à travers une contrée entièrement déserte. 
Il faut emporter sa tente et ses provisions ; car, 
passé Reykiavik et quelques pêcheries danoises, 
situées sur la côte , on ne trouve plus que de 
loin en loin le pauvre bœr, étroit et sale, et 
dénué de ressources. Au commencement de 
juin , il est toujours assez difficile de se procu- 
rer ici de bons chevaux. Pendant l'hiver on ne 
leur donne qu'une chétive ration; ils dépérissent 
jusqu'à ce qu'au printemps on les reconduise 
dans les pâturages, et il faut qu'ils y restent 
quelques semaines pour reprendre leurs forces. 
Cette année la disette de fourrage avait forcé 
les paysans à en tuer plusieurs , et ceux que l'on 
nous présenta étaient d'une maigreur à faire 
pitié. Enfin, après nous étrç adressés à plu- 
sieurs marchands , nous finîmes par réunir le 
nombre de chevaux de selle et de bagage qui 
nous étaient nécessaires, et le no juin nous 
étions en route pour le Geyser. 
Je ne fatiguerai pas votre attention par le dé- 



LETTRES SUR L'ISLANDE. St 

tail journalier de notre voyage ; mais je voudrais 
pouvoir VOUS peindre , comme je l'ai vue, cette 
nature étrange et souvent grandiose. Certes, 
pour celui qui est habitué aux divers aspects 
d'une terre plus civilisée , pour celui qui veut 
voir des villes, des monuméns, de grandes 
masses de peuples réunis sur un même point , 
cette contrée serait triste à parcourir ; mais une 
fois qu'on a fait abstraction des choses qui , ail- 
leurs , nous sembleraient d'une nécessité abso- 
lue , une fois qu'on est décidé à prendre l'Islande 
telle qu elle est , à la chercher là où elle existe 
réellement, à Fétudier dans ses misères et ses 
beautés , elle pré3entê à chaque pas une source 
féconde d'observations. Ainsi, lorsque, dans le 
cours du voyage , nous avions fait les haltes né- 
cessaires pour le peintre et le géologue, c'était 
pour nous un singulier plaisir de nous en aller 
chevauchant à travers ces landes sauvages, de 
noter l'un après l'autre tous les chaiigemens 
d'aspect qui s'offraient à nos yeux, et tous les 
accidens de la journée. Tantôt nous nous trou- 
vions jetés au milieu d'une plaine marécageuse 
où l'on ne découvrait pas une trace de chemin, 
sur un sol fangeux et vacillant , où quelquefois 



38 LBTTEES SUR LISLAKDE. 

nos chevaux enfonçaient jusqu'au poitrail. Tan- 
tôt nous marchions sur des couches de lave, 
ou sur un sol couvert de cendre que le vent 
chassait par tourbillons. Dans quelques-uns de 
ces champs de lave, les vieillards du pays se 
souvenaient encore d'avoir vu des pâturages 
VQTts et des habitations; mais une nuit le volcan 
avait éclaté, et le lendemain tout était enfoui 
sous des blocs de pierre et des monceaux de 
cendre. Autour de ce lieu de dévastation, on 
apercevait de longues lignes de montagnes sté- 
riles, sillonnées par des bandes de neige qui 
descendaient sur leurs lElancs rocailleux. Nous 
marchions ainsi pendant pinceurs heures sans 
découvrir un seul vestige de culture, sans ren- 
contrer un être vivant, un arbuste, un brin 
d'herbe. Mais quelquefois , au milieu de cette 
enceinte de rochers volcaniques , nous étions 
tout à» coup arrêtés par l'aspect d'un lac bleu 
enfermé dans cette terre aride, comme une 
coupe d'argent pour l'oiseau des montagnes 
qui vient y rafraîchir son aile , pour le voyageur 
qui y trouve une eau pure et limpide. Quelque* 
fois aussi nous apercevions , à une assez longue 
distance , l'endos vert et les murs de gazon du 



LEITUS SCR. LlSLàI!a>E. 39 

bQer.Noas nous dirigions à la hâte de ce coté; 
notre guide frappait, avec le manche de son 
fouet , trois coups à la porte , et le paysan Tenait 
nous recevoir, et la jeune fille islandaise, timide 
et curieuse, s'avançait, avec ses cheveux blonds 
sur Tépaule , pour nous offrir une jatte de lait. 
Cétait un de nos délassemens de voyage dVn- 
trer dans le boer, si pauvre qu'il fût, et de cau- 
ser avec le paysan, assis sur une tête de cheval 
dans sa cuisine enfumée. L'intérieur de ces ha* 
bitations est d'ailleurs curieux à observer. 
Comme elles sont toutes éloignées l'une de l'au- 
tre, et, pendant plusieurs mois de l'année , pri- 
vées de communications , il faut que le; proprié- 
taire £aisse en sorte d'avoir dans son étroit 
domaine ce dont il se sert habituellement. Ainsi 
sa demeure est divisée en cinq ou six compar- 
timens rangés sur la même ligne. Dans l'un est 
la cuisine et la chambre oît il couche avec ses 
domestiques , dans un autre la laiterie , dans un 
troisième la forge , les instrumens de menuise- 
rie. C'est lui qui ferre ses chevaux , qui fabrique 
ses meubles. On a remarqué que les Islandais 
ont une aptitude particulière pour tous les ou- 
vrages d'industrie. Cette aptitude a dû se déve- 



40 LETTRES SUR L'ISLANDE. 

lopper par la nécessité où ils sont de pourvoir 
sans cesse eux-mêmes aux choses dont ils ont le 
plus pressant besoin. Avec la corne fondue, ils 
fabriquent des boucles pour leurs brides et des 
cuillères. Avec la laine ils tissent leurs draps, ils 
tressent leurs cordes. Dans la même chambre, 
une femme carde, foule et teint la laine desti- 
née à faire une pièce de drap. Us fabriquent 
avec des os de baleine , des aiguilles , des bou- 
tons , des manches d'instrumens. Un morceau 
de lave leur sert de marteau , et un bloc de 
pierre, d'enclume. Dans les premiers mois d'hi- 
ver, avant le temps de la pêche , la plupart des 
paysans passent leurs longues veillées à ces 
travaux mécaniques. Il en est qui, à force de 
patience , parviennent à faire des sculptures en 
bois et des œuvres d'orfèvrerie remarquables. 
Nous avons'vu un meuble islandais sculpté par 
un paysan avec un rare talent. L'œuvre finie , 
l'artiste avait écrit son nom au bas ; mais le bœr 
où il vivait l'a seul connu : combien d'hommes 
doués de grandes facultés restent ici sans déve- 
lopper leur génie , et meurent sous un de ces 
toits de gazon sans être connus! 

Dans quelques parties de l'Islande, on décou* 



LETTRES SUR L18LANDE. 41 

vrè d'heure en heure des habitations de paysans 
rangées au bas d'une coltine; dans d'autres, 
nous passions des jours entiers sans en aperce- 
voir une seule. Tout, autour de nous, avait 
l'aspect du désert; tout était morne, sombre^ et 
l'on n'entendait que le cri aigu du pluvier, ou 
parfois le bruit d'une troupe de cygnes qui s'en- 
volaient à notre approche. Avec le souvenir du 
paganisme Scandinave, nous eussions pu les 
prendre pour des Valkyries qui s'en allaient 
présider à quelque grande bataille (i). Dans ces 
plaines abandonnées , on éprouve un vrai sen- 
timent de joie, quand, par hasard, on vient à 
rencontrer une autre caravane. Alors les paysans 
islandais descendent de cheval et vont s'em- 
brasser, puis ils s'asseoient sur une pierre et se 
racontent les nouvelles du pays. Celui qui vient 
de l'intérieur sait si la pèche est bonne , si les 
chevaux ne sont pas malades. Celui qui vient 
de Reykiavik est un personnage important. Il 



z. Le« Scandinaves croyaient que les Walkyries se changeaient 
parfois en cygnes. Les trois femmes que Veland et ses frères trou- 
Tèrent un jour dans une rivière étaient des Walkyries. Elles avaient 
déposé à terre leur vêtement ; et pour les empêcher de fuir, les trois 
frères s'emparèrent de ce vêtement. 



-^'^ LBTTRK 6UR VISLANIXE. 

sait le prix courant des marchandises, et quel 
est le marchand danois le plus accommodant. 
Il sait ce qu'on pense de la paix etde la guerre, 
ce que fait Tévéque et ce que dit le gouverneur. 
Il répète de point en point tout ce qu'il a ap- 
pris , et voilà le journal en plein air, la gazette 
officielle de l'Islande. 

Ce qui varie à chaque instant le paysage dans 
une contrée où il n'y a ni forets, ni champs de 
blé , ni prairies , ce sont les montagnes qui tan- 
tôt étendent leur longue chaîne jusqu'au bord 
de la mer, tantôt s'élèvent par grandes masses 
comme des forteresses , ou s'élancait dans les 
nues comme des flèches de cathédrale. Leur 
couleur change sans cesse , selon le ciel qui les 
couvre, et l'heure à laquelle on les observe. Le 
matin on les voit surgir comme des vagues 
bleues au-dessus de l'horizon ; le soir, le soleil 
les inonde de ses rayons, et les fait resplendir 
eomm§ des dômes dorés. Souvent , après une 
longue journée de marche, soit par un effet de 
mirage ou de réfraction , soit par Feôet de notre 
imagination, nous voyions ces montagnes se 
dessiner devant nous comme les remparts qui 
entourent une ville de guerre , et oubliant qu'il 



LETTRES fiUtl VfôLàNDE. M 

n'y a dans ce pays ni ville ni remparts, nous 
avancions avec un indicible mélange de joie et 
d'inquiétude. Déjà nous distinguions la pointe 
des clochers, le faite des maisons ; il nous sem- 
blait entendre la rumeur de la foule, quand 
tout à coup notre cheval allait se heurter contre 
une pierre , et nous n'apercevions plus devant 
nous qu'une masse- de lave. Ces effets de réfrac- 
tion apparaissent fréquemment dans le Nord. 
Scoresby, dans son Voyage au Groenland^ en 
èite des exemples étonnans. Au milieu des glaces 
flottantes qui entouraient son navire, souvent il 
a vu se dresser devant lui des maisons et des 
remparts , des tours bâties efn forme de minarets 
et de longues lignes d'édifices pareilles à des 
villes orientales. Un jour il reconnut dans la ré- 
fraction des nuages lé vaisseau de soû père, 
dont il était éloigné de plus de trente milles. Il 
nota riieune à laquelle il avait fait cette obser- 
vation, et, quelques jours après, son père lui- 
même la confirma. Il y tvait, il y a quelques 
années, à llle de France , un homme qui an- 
nonçait plusieurs jours d'avance, par la dispo- 
sition des nuages , l'arrivée des navires. 

Du sommet de ces montagnes nous redeseen- 



U LETTRES SUR. I/ISLANDE. 

dions dans les champs de sable volcanique , le 
long des grandes rivières que nos chevaux tra- 
versaient à la nage , ou sur la grève , auprès des 
baies où viennent aborder le bateau pêcheur 
et le navire marchand , et chacun de ces chan- 
gemcns de site nous offrait un nouveau tableau 
et de nouvelles impressions. Un matin , nous cô- 
toyions ainsi les bords de la mer. Les vagues se 
déroulaient siu* la grève comme des nappes 
d'argent, et venaient baigner les pieds de, nos 
chevaux. Un peu plus loin elles s'élançaient avec 
impétuosité contre une ligne de brisans, et fai- 
saient jaillir dans l'air des gerbes d'eau perlée, 
des flots d'écume étincelans. Toute la plage était 
déserte, mais l'hirondelle, dans son vol gracieux, 
rasait du bout de l'aile les vagues du rivage, et 
l'on voyait briller au-dessus de l'eau les yeux 
chatoyans du phoque, cette meermaid du 
moyen-âge. A quelque distance de là s'élevait la 
chapelle en bois construite sur la dune. C'était 
un dimanche. Les pécheurs, réunis autour du 
prêtre , avaient entonné leur chant religieux , et 
ce chant arrivait à notre oreille comme le son 
d'une voix plaintive et solennelle , et c'était une 
admirable chose que le calme de cette frêle 



LETTBES SUR L'ISLANDE. 45 

église au bord de la mer agitée , Taspect de cette 
croix au milieu de la solitude , et l'harmonie de 
ces voix religieuses passant à travers le bruit 
des vagues et les sifflemens du vent. 

Tout ce qu'il y a de grave et de poétique dans 
ces diverses contrées de l'Islande , s'accroît en- 
core si l'on y passe avec les divers souvenirs his- 
toriques qui s'y rattachent ; car chacune de ces 
baies, de ces vallées,' de ces montagnes, a sa 
place marquée dans les anciennes sagas , ou dans 
les annales modernes. Souvent cette histoire est 
triste.; c'est le récit d'une éruption de volcan, le 
tableau d'une famine , d une épidémie et de tous 
ces fléaux qui ont traversé l'Islande à chaque 
siècle; mais en remontant plus haut, elle se 
nevêt d'un caractère héroïque qui lui donne un 
singulier prestige* C'est le temps des Jarls et des 
Scaldes, le temps des mythes religieux et des 
combats à main armée. Ici Ingolfr, le premier 
colon de l'Islande, retrouve les pénates qu'il 
avait jetés à la mer pour lui indiquer le lieu 
où il devait aborder; là vivaient les Sturles ; 
aillcmrs est la montagne célèbre dans la saga de 
Niai. Dans cet.humble bœr qu'on trouve auprès 
du Geyser, Arae Frode,'le premier historien de 



46 LËXT11E6 SUR L'ISLANDE. 

r&laQde, écrivait son Landnama Bok et ses 
Sitkedœ. Dans cet autre y non loin de Breida- 
bolstadr, Sœmund chantait FEdda. Il n'y a plus 
ici, il est vrai, de monumens primitifs; les uns 
.ont disparu avec le temps, les autres ont été 
trans|iortés à Copenhague. Mais l'histoire est là 
qui indique à chaque pas, Fendroit qu'il faut 
voir et le nom qu'il faut y chercher. 

.Le lieu le plus célèbre de l'Islande, c'est 
Thingvalla (1). C'est là que, dans les premiers 
temps de la république, les principaux habitans 
du pays avaient organisé un gouvernement cen- 
tral ; c'est là que chaque année se tenaient ces 
assemblées générales , ces althing^ - espèces de 
champ-de-mars , où l'on venait délibérer sur les 
affaires publiques et promtilguer les nouvelles 
lois. Là, en Tan looo, le christianisme fut 
adopté à la majorité des voix. Là venaient les 
grands juges, et les deux évéques, et les chefs 
des différens districts. On réglait les impôts, ou 
lisait à haute voix les principaux contrats de 

(i) J'emploie ici le mot mis en usage par les étrangers. Le vrai 
mot islandais estTliiug-voUr, au pluriel Thingvallr (C/iflw/?J ^m Thing), 
Les I^andaSs écrivent Thing avec le caractère nmîqae et •ngki- 
siàion dont les Ang^îs ont £ût leur th. 



lATTBXS 8Ua L'ISLAUBi. 47 

vente et de mariage, car c'était à la fois une 
assemblée politique et une assemblée de famille. 
Quand le lœgmadr avait parlé pour tout le pays, 
le sysçelmadr parlait pour son canton. Les prê- 
tres tenaient leur synode, le tribunal supérieur 
jugeait les procès criminelft. Non loin du tertre 
de gazon où il veïiait siéger, est le rocher où 
Ton décapitait les hommes, le lac où l'on jetait 
dans un sac les femmes condamnées à mort, et 
le bûcher où l'on brûlait les sorciers. Les assem* 
blées de Thingvalla commençaient ordinaire- 
ment aa mois de juillet et duraient quelques 
senàaînes. Les deux chefs de Fakhing occupaient 
une petite maison en pierre dont on voit eneore 
le» vestiges, les autres campaieni; sous des tentes, . 
Pendimt le temps delà répubUcpie, le président 
de l'assemblée était le lœgmadr élu par le peuple. 
Plus tard , quand l'Islande fut réunie au Dane* 
mark, le gouverneur nommé par le roi s'em*» 
para successivement des différentes, attribu* 
tions d}x lœgmadr , et il ne lui resta plus que 
son caractère d'homme de loi et son droit de 
juridiction. Les comices de l'althing ont duré 
"huit siècles. Us ont passé tour à tour par le 



48 LETTBES SUR L'ISLANDE. 

paganisme Scandinave . et le christiafiisme , par 
la ferveur catholique des premiers temps et la 
reformations par la république et la monarchie. 
Une ordonnance du roi de Danemark les a sup- 
primés en 1800; le tribunal supérieur, le gou- 
verneur, l'évêque, sont aujourd'Iiui àReykiavik. 
G'.est dans le fond d'une coulée de lave, entre 
les masses gigantesques de rochers, que se te- 
naient les séances de l'althing. A voir ce vallon 
étroit, isolé au milieu des montagnes^ resserré 
par ces lourdes murailles de pierre , on dirait 
que la nature avait disposé ce lieu exprès pour 
les orageuses assemblées d'un peuple de pirates 
et de guerriers. Lorsqu'on arrive à Thingvalla, 
par la route de Laxelv, on descend dans ce 
vallon comme dans un abîme, par une pente 
tortueuse, par un sentier fompu qui ressemble 
à un lit de Jtorrent. A droite, les rochers s'in- 
clinent vers le lac, comme s'ils suivaient encore 
la pente que leur imprimait le volcan enflammé ; 
à gauche, ils s'élèvent comme de hauts rem- 
parts, et se dessinent k l'horizon sous les formes 
les plus étranges. D'un côté , le vallon est fermé 
par ce chemin où l'on n'avance qu'avec peine , 



V 



LETT&ES SUR VÏSLANDE. 49 

de Fautre par une cascade. Tout autour on 
n'aperçoit que des montagnes rouges, une plaine 
semëe de quelques arbustes chétifs, un grand 
lac, et au bord du lac la pauvre église de Thing- 
valla. Le soir, quand ce paysage est éclairé 
par les doux reflets d'une lumière argentée, 
quand tout est calme , et qu'on n'entend que la 
chute de l'eau , et le léger frôlement de quelques 
toufSes de mousse chassées par le vent, c^est 
Fun des lieux les plus romantiques qu'il soit 
possible de voir; et si, au milieu de cette soli- 
tude profonde, on se représente les grandes 
réunions d'autrefois, les tentes blanches dressées 
dans le vallon, les juges assis sur les blocs de 
lave , les chefs de chaque cohorte marchant sous 
leur bannière , et le peuple dispersé à travers 
les rochers , je ne sache pas de tableau plus 
digne d'occuper le pinceau du peintre et la 
plume dç l'historien et du romancier. 

Tandis que nous étions campés sous notre 
tente au milieu du vallon , nous vîmes venir à 
nous un homme dont l'extérieur et les vétemens 
portaient l'empreinte de la misère, qui nous 
demanda dans un langage barbare, mêlé de 
latin , de danois et d'islandais , si nous voulions 



4 



60 LETTRES SUR L*ISLlIiB£. 

acheter du lait et dti poissoB. C'était le prêtre 
de Thingvalla. Le sort des prêtres dans ce pays 
est triste , plus triste encore que celui des pfê- 
très d'Irlande , sur lesquels on s'est si sauvent 
apitoyé. Ils ne reçoivent rien 4u gouvernement. 
Us ont pour tout bien la jouissance de la ferme 
qui appartient à l'église ^ et le quart des dîmes 
payées par leur paroisse. Si la veuve de leur 
prédécesseur vit eacore , ils sont obligés de lui 
abandonner une part du produit de la ferme. 
Si la vieillesse ou les infirmités les empêchent de 
faire leur service, oq leur donne un chapelain 
avec lequel ils partagent encore leur mince re- 
venu. Ils ont une certaine taxe pour les diverses 
cérémonies du culte , mais cette taxe est très 
légère , et les paysans la paient avec du beurre 
et du poisson. Il y a certaines églises où le pro- 
duit \ de la dîme , du casud et de la ferme ne 
rapporte pas plus de 20 ^ 3o thalers (60 ou 
90 francs ) ; celle de Thingvalla est de ce nom- 
bre. Les prêtres ne peuvent plus exiger de cor- 
vées de leurs paroissiens. La seule- prérogatives 
dont ils jouissent encore , c'est de pouvoir pla- 
cer à la fin de l'automne, dans chaque bœr, un 
mouton que le paysan s'engage à nourrir pen- 



IXTtBXS SUA L1SLANDK. Si 

dant l'hiver^ et à leur rendre au printemps. Ne 
pouvant vivre avec ce peu de ressources , le 
prêtre est obligé de travailler comme le plus 
pauvre habitant de son district; il cultive sa 
ferme , il ferre ses chevaux, il va à la pèche, il 
est , pendant six jours de la semaine ^ pécheur 
et paysan. Le septième il revêt le surplis et prê- 
che ses paroissiens. Le malheur est qu'avec cette 
^ie de labeur, le prêtre finit par s'assimiler aux 
bateliers avec lesquels il passe une partie de son 
•temps. En travaillant comme eux, il pr^^d Tha» 
bitude de boire de l'eau-^-viè comme evau II 
oublie lui-même sa dignité de prêtre, et le di- 
manche , ^'il prêche k patience et la sobriété, 
Dieu sait comment il doit être écouté. 

La demeure du prêtre de Thingvalla était plus 
•sale, plus misérable que toutes les demeures de 
paysans que nous avions visitées jusque-là. 
Dans une chambre obscure, humide, sur le sol 
nu y nous trouvâmes deux lits qui ressemblaient 
à des grabats. C'était le sien, celui de sa femi^e 
et de ses enfans. Â côté , il y avait ses provisions, 
qui se composaient de quelques pains de suif, 
d'un peu de seigle et de lait. Une vieilli^ femme 
cardait de la Laine dans une autre chambre , et 



52 ' LETTRES SUR L'ISLANDE. 



un lépreux broyait le seigle sous une pierre. La 
lèpre est une maladie fréquente dans ce pays , 
mais les Islandais ne redoutent pas l'approche 
de ceux qui en sont affectés. Ils la regardent 
comme une maladie héréditaire , mais non con- 
tagieuse. Si le malheureux lépreux de la vallée 
d' Aoste était venu daiis ce pays , il aurait pu y 
trouver des amis et une sœur. 

Nous couchâmes le soir dans l'église. C'est le 
refuge habituel des voyageurs , qui , dans les 
mauvais temps ^ ne pourraient reposer sous une 
tente. L'église n'est dtf reste que comme un ap- 
pendice de la ferme du prêtre. C'est là qu'il vient 
écrire, c'est là que sa femme étend la laine; et 
le tribut que les étrangers lui paient pour y pas- 
ser une nuit ou deux , il le garde pour lui. 

Le lendemain nous étions en route pour le 
Geyser, et nous nous arrêtions avec surprise au- 
près du cratère de Trenton, dont le sommet, 
chargé de scories de lave, est comme une che- 
minée ouverte prête à lancer encore la flamme 
et la cendre. De là, çn ne marche qu'à travers 
un sol clévasté, jusqu'aux sources chaudes 
de Laugarvatn. Nous voyageâmes tout le jour et 
toute la nuit. Le matin, au lever du soleil , nous 



r-v 



LETTRES SUR VVSliÀIXDJi. 53 

passions sur une mauvaise planche la large 
cascade de Bruara , et deux heures après nous 
étions au milieu des vapeurs du Geyser. La tem- 
pérature avait changé complètement. Le ther- 
momètre était descendu de i a degrés à o, et un 
vent violent soufflait dans la plaine. 

Les sources bouillantes du Geyser sont situées 
sur une colline , au-dessus d'une plaine maré- 
cageuse, formée par une ceinture de mon- 
tagnes noires qui donnenit à toute cette contrée 
un caractère de deuil et de tristesse. Au milieu 
le mont Hécla lève sa tête blanche , et à l'extré* 
mité apparaît le Blàafial, plus chargé de neige 
encore que THécla. Le grand bassin du Geyser 
est entouré d'une croûte épaisse de silice, 
taillée par parcelles comme une écaille de tortue. 
Il a i6 mètres de largei^r et 2 3 de profondeur. 
Près de là est \e Strockr (i) qui partage avec le 
grand bassin l'admiration des voyageurs. Mais à 
chaque pas sur la colline, on rencontre une 
quantité d'autres sources , celles-ci larges et pro- 
fondes, ouvrant leur bassin de silice rose, et 
leurs cavités bleues comme l'azur du ciel ; celles- 

(i) Geyser vient de Geys (Jweur), Strockr en islandais signifie 



54 lETT&fiS SUK L'ISLANDE. 

là commençant à peine à sortir de terre, et; 
fumant à travers le gazon qui les recouvre 
à demi. De chaque côté, l'eau de ces sources se 
répand sur le sol qu'elle pétrifie , et la vapeur 
qui s'échappe de la chaudière ardente s'en va 
comme des nuages de fumée à travers la plaine. 
Aussi je comprends maintenant la naïve pensée 
de ce vieil auteur du Kongs-Shugg- Sio (i) , qui , 
ne sachant comment expliquer cette chaleur 
souterraine, écrivait , dans sa candide ignorance, 
que toutes ces sources étaient autant de four- 
naises où le démon faisait bouillir les damnés. 
Le Geyser ne jaillit pas régulièrement. Il est 
soumis à l'influence de la pluie, dû vent, des 
saisons. Nous avions établi notre tente entre les 
sources mêmes , afin de voir l'éruption de plus 
près, et nous l'attendions avec impatience dès le 
moment de notre arl-ivée. Le jour, nous crai- 
gnions de nous écarter, la nuit nous veillions 
chacun à notre tbUr, afin de donner le signal à 
nos compagnons de voyage. Plusieurs fois nous 
tûmes réveillés par les cris de celui qui montait 
la garde. Le bassin du Geyser commençait à 

(i) LiVrë isittidais curieox , écrit an douzième siècle , traduit en 
latin sous le titre de Spéculum régale^ imprimé à Sorœ fvii^t^y in-4. 



Lsrnu» SUA l*islandb. 55 

s'agitet". On entetidait un bruit souterrain pareil 
à celui du canon , et le sol tremblait comme s'il 
eût été frappé par des coups ^ de bélier. Nous 
courions en toute hâte au bord de la colline ; 
mais le Geyser, comme pour se jouer de nous , 
montait jusqu^au-dessus de sa coupe de silice , 
et débordait lentement comme un vase d'eau 
qu'on épanche. Enfin, après deux jours d'at- 
tente , nous fîmes jaillir le Strockr, en y faisant 
rouler une quantité de pierres et en y tirant des 
coups de fusil. L'eau mugit tout à coup comme 
si elle eût ressenti dans ces cavités profondes 
l'injure que nous lui faisions , puis elle s'élança 
par bonds impétueux , rejetant au dehors tout 
ce que nous avions amassé dans son bassin , et 
couvraht le vallon d'une nappe d'écume et d'un 
nuage de fumée. Ses flots montaient à plus de 
quatre-vingts pieds au-dessus du puits, ils étaient 
chargés de pierres et de limon; une vapeur 
épaisse les dérobait à nos regards, mais, en 
s'élevant plus haut , ils se diapraient aux rayons 
du soleil, et retombaient par longues fusées 
comme une poussière d'or et d'argent. L'érup- 
tion dura environ vingt minutes, et deux heures 
après , le Geyser frappa la terre à coups redou- 



56 LETTRES SUR L'ISLANDE. 

blés y et jaillit à grands flots, comme Teau du 
torrent , com me l'écume de la mer, quand le vent 
la fouette, quand la lumière l'imprègne de toutes 
les couleurs de Farc-en-ciel. 

Nous assistions alors à l'un des phénomènes 
naturels les plus curieux qui exigent ; mais ce 
qui a rendu notre séjour au Geyser plus intéres- 
sant encore , ce sont les observations de géologie 
et de météorologie faites par deux de nos com- 
pagnons de voyage. M. Robert a recueilli autour 
de ces sources brûlantes des échantillons curieux 
de lave et de silice, et M. Lottin s'est assuré 
par une épreuve réitérée que la température des 
sources bouillantes du Geyser s'élevait à plus de 
cent degrés. 

Une fois notre travail achevé, nous re- 
ployâmes notre tente, et nous partîmes pour 
Skalholt en saluant gaiement le Geyser, comme 
des moissonneurs saluent le champ où ils ont ré- 
colté. 

Quand on parle de l'Islande, l'un des pre- 
miers noms sur lesquels se reporte d'abord la 
pensée, c'est celui de Skalholt. C'est la vieille 
capitale de cette fièrie aristocratie des Jarl, qui 
auraient voulu faire de chacun de leur village 



/ 



tETTRES SUR 1/ISIiÂjniE. 57 

une capitale. C'est la véritable Athènes de ces 
landes du Nord , qui , dans les premiers siècles 
du moyen-âge, portèrent sur leur couche de 
pierre plus de fleurs de poésie que les contrées 
méridionales. Le premier siège épiscopal de 
rislande fut établi à Skalholt , ainsi que la pre- 
mièreécole. Là fut aussi, pendant une vingtaine 
d'années, l'imprimerie (i). Là ont vécu des 
hommes justement célèbres , des orateurs, des 
philosophes , des hi^oriens ; cet Isleifr qui com- 
mença, en Tan loS^, ses fonctions de premier 
prélat de l'Islande, par assembler autour de lui 
une troupe d'enfans, à qui il enseignait les 
belles-lettres; ce Gissur, qui, au commence- 
ment du xii" siècle , avait visité les grands états 
de l'Europe , et parlait la langue de tous les pays 
où il avait voyagé , si bien qu'à son retour on lui 
donna le surnom de Flos Peregrinationis ; 
Thorlstkr, Férudit, et Finnsen, le savant auteur 
de \ Histoire ecclésiastique. Deux fois l'église 

(i) De 1684 à 1704. Elle était venue de Hoolum , elle y retourna. 
Entre antres bons livres imprimés à Skalholt dans oe court espace de 
temps y il faut compter le Landnama Bok , la saga du roi Olaf^ les 
ffarmonies'épangéliques, la Grammaire latine, le livre de ^Althing. 
Nous avons rapporté en France quelques-uns de ces livres, qui sont 
à présent 9 en Islande même , de vraies nuretés. 



58 LETTRES SUR L'ISLANDE. 

métropolitaine de Skalholt fut brûlée j et deux 
fois rebâtie à grands frais sur un plan plus 
large. L'évêque donnait alors des fêtes aux- 
quelles il invitait huit cents personnes , et cha- 
cune d'elles, en s'en allant, recevait quelque 
présent. Plus tard , lorsque l'école de Hoolum fut 
fondée^ celle de Skalholt cotlserva encore sa prér 
rogative. En l'an i joo, on enseignait dans cette 
école le latin , la grammaire , la poésie , la mu- 
sique. C'est plus qu'on n'en savait alors dans 
d'autres grandes villes du reste de l'Europe. Au 
xn® siècle , dans une de ces écoles , l'évêque qui 
la dirigeait surprit un des élèves lisant Y^rù 
d'aimer, d'Ovide; et comme l'histoire rapporte 
qu'à la vue de ce livre l'évêque entra dans une 
sainte colère, on peut supposer que puisque le 
digne prélat en connaissait si bien les dangers , 
lui-même autréJFois l'avait lu. 

En 1 5 52, le roi de Danemarck établit un 
nouveau règlement pour ces deux école». Il 
donna aux évêques la jouissance de quelques 
biens que la réforraation avait enlevés au clergé, 
et leur imposa l'obligation de pourvoir à l'en- 
tretien des élèves. Mais trop souvent les évêques,^ 
au lieu de remplir noblement Içur devcHlr, -«'a- 



LETTRES SUR L'ISLANDE. 59 

bandonnèrent à un indigne sentiment de cupi- 
dité. Ils prenaient pour eux le revenu des biens 
qui leur étaient confiés , et dépensaient pour 
les élèves le moins possible. Plusieurs fois le roi 
leur écrit pour les rappeler à leur devoir. 
Finnsen rapporte , dans son Hutoire ecclésias- 
tique^ une lettre qui montre dans quels minces 
détails il fallait entrer, et quelles précautions on 
était obligé de prendre pour garantir les pauvres 
élèves stipendiaires de l'avarice des prélats. 
Permettez-moi de vous citer quelques passages 
de cette lettre vraiment caractéristique , et pour 
le tetnps où elle fiit écrite , et pour le pays au- 
quel elle s'adresse. 

ce L'évêque , » dit le chancelier, qui p^rle au 
nom du roi, «entretiendra, pour l'amour de 
« Dieu, une bonne école et vingt-quatre éco- 
« liers : il aura un professeur et un maître; 
« il donnera au premier 60 thalers par an 
ce (i6d francs), en beurre, poisson, vadmal, ou 
« argent, comme 11 voudra. Il lui donnera de 
« plus quatre moutons vieux (4 garnie faar; 
a le chancelier avait sans doute peu r que l'évêque 
« ne donnât des agneaux) , trois mesures de fa- 



60 tETTRES SUR L'ISLANDE. 

a rîne j une de sel j une de beurre , deux cents 

oc poissons et du lait. 

a II donnera au maître 20 thalers par an- 
ce Il sera obligé de donner aux élèves une 

ce bonne boisson et de bons alimens: aux plus 

« grands y à chaque repas 9 le quart d'un gros 

«c poisson , ou la moitié d'un poisson ordinaire ; 

oc aux plus petits, le quart d'un bon poisson et 

a du beurre. 

<c Les repas devront être préparés à une heure 

ce précise 9 de manière que les élèves ne négli* 

ce gent pas leurs leçons. 

a Si Dieu voulait que quelques-uns d'entre 

« eux devinssent malades, l'évêque devra les 

« garder, pour en prendre soin, et leur faire 

a servir du poisson frais , du lait et de la soii^e. 

a Chaque année, à la Saint-Michel , il fournira 

aux élèves des vétemens : aux grands, dix au- 

cc nés de vadmal; aux autres, sept aunes. 

et II leur donnera de la lumière pour étudia 

« le soir et pour se coucher. 

a II ne pourra, sous aucun prétexte, les dé* 

« tourner de leurs leçons pour les employer à 

a quelque travail que ce soit , et sera obligé de 

« les garder été et hiver. » 



LETTRES SUR L'ISLANDE. 61 

Malgré toutes ces précautions , les écoles ne 
furent pas mieux entretenues. Les maîtres et les 
élèves se plaignirent. Les évéques aussi se 
plaignirent de ne pouvoir satisfaire aux obliga- 
tions qu'on leur imposait, et, en 1746, ils ob- 
tinrent une ordonnance qui, tout en leur con- 
servant le même revenu ( i ) , réduisait à huit 
mois de Tannée le temps des études. En 1797^ 
la réunion des deux évêchés de Hoolum et de 
Skalholt en un seul entraîna celle des deux 
écoles. La nouvelle institution, basée sur de 
nouveaux réglemens , fut d'abord établie à Rey- 
kiavik; de là elle a été transférée à Besesstad 
dans l'ancienne maison du gouverneur, et elle 
y est restée. 

ïïous arrivions dans la capitale primitive de 
l'Islande avec tous les souvenirs de son histoire, 
rêvant à ses riches évêques, à ses réunions de 
savans; et lorsqu'au détour d'une colline le 
guide me dit : <k Voilà Skalholt ! » je ne pouvais 

(1) Ce revenu montait à a^Soo tbalers ( 7,5oofr. ) pour Skalholt, 
qui devait avoir viogt-quatre élèves, et a,ooo thalers pour Hootan, 
qui n'en avait que seize. C'était à celte époque une somme considé- 
rable pour rislande. Les évéques recevaient en outre plusieurs élèves 
riches qui payaient le prix de leur pension. 



62 L£TTR£S SUR VîSLASDE. 

croire que le malheureux groupe de ipaisons 
que j'apercevais devant moi fut cette vieille cité 
dont je m'étais fait un autre t£)bleau. C'était 
pourtant bien Skalholt: un pauvre bœr de 
p£iysan3 y habité par trois familles , qui se parta- 
gent la même laiterie et la même cuisine; une 
église en bois y étroite et mal bâtie , voilà Skal- 
holt. Le cimetière seul atteste qu'il y avait là 
autrefois une métropole. U est tracé dans des 
proportions plus grandes que Féglise et le bœr. 
Les morts ont mieux gardé que lesvivans la 
place où fut le siège épiscopaL Près du cimetière 
sont les Ruines de l'ancienne école , .et l'endroit 
où le paysan a bâti sa triste cabane est pelui 
même où l'évêque avait autrefois sa diamepr^. 
L'église aussi a été reconstrqite sur un plan plus 
vulgaire, et dans des dimensions beaucoup plu^ 
petites. Elle a cependant conservé quelques restes 
de sa fortune première , plusieurs beaux livres, 
plusieurs ornemeris d autel précieux, des /cha- 
subles richement travaillées, et un calice en 
vermeil, qui, à en j|4gerpar.sespiselure$,par 
3es médaillons peints sur émail , doit remonter 
aux premiers temps de la renaissance de l'art- Si 
je ne me trompe, c'est le calice dont il est parlé 



I^TTRES SUE |.*I6LAKBE. flS 

daflft riiistcHre ecdésiastique d'Islande , qui fîit 
apporté à Skalholt par Té véqn^ Klangr, en 1 153. 
Ce qu'il y a ensuite de plus remarquable dans 
cette église, ce sont des inscriptions de tombeau. 
Une , entre autre$ , m'a frappé par son expres- 
^on poétique: elle fut faite pour la fille de Tévéque 
Yidalin^qui, lui aussi , peut être ipis au nombre 
des hommes distingués de l'Islande ( i ) . 

Je vais dans la tombe profonde, 
Heureuse épouse du Seigneur. 
Mon nom B*élait pas de ce mpnde » 
. n est dans un monde meilleur. 

La mort apport^ à mon eofipji^e 
Le fooid baiser qui fait souffrir. 
Mais gaiement là-haut je m'élance y 
Je revis pour ne plus mourir. 

Adieu donc, lumière infidèle. 
Paie reflet d'un jour plus pur. 
D'id la lumière étemelle 
M'apparait dans ce ciel d'ainir. 

Nous visitâmes tout Skalholt et toutes ses 
ruin^y et chaque pa^ que nous faisions sur ce 



(^ fl a laisfé plM^fn^ recueils d« sermons, un recnef 1 4f dîseoif rs 
et^d^ poésies latines , et un livre de religion mtilulé : PostUia evan^ 
geUcOy qui se Jrouye dans toutes les maisons islandaises. Il avait été 
^'alxird proliisfear aT^cnledeSkaUuilt.II mouna«a 1720. 



•4 lOTTRES SUR L'ISLAUDE. 

soi poétique ajoutait à nos déceptions. Nos rêves 
du passé furent interrompus par un incideilt 
qui ne pouvait guère les égayer. Le cheval qui 
portait nos provisions avait pris une autre route 
que la notre. Nous demandâmes du pain au 
propriétaire du bœr ; mais les Islandais ne man- 
gent pas de pain. Pour le remplacer, la femme 
du paysan nous fit, avec de la farine de seigle, 
ime espèce de galette, comme on en prépare 
ici dans les occasions extraordinaii^es , une ga- 
lette qui n'est ni pétrie ni cuite: Quand nous 
en eûmes mangé, nous fûmes touà malades; 
mieux valait encore faire diète; et nofus par- 
tîmes tous de Skalholt plus affamés qu'en y 
entrant. * 

Delà à l'Hécla, nous avions une longue journée 
à faire , et deux larges rivières à traverser ; mais , 
de distance en distance, nous voyions la tête 
blanche du cratère se dessiner comme un crois- 
sant entre les brunes sommités des antres Monta- 
gnes, et alors nous redoublions le pas et nous mar- 
chions avec ardeur. Si le long de notre chemin 
nous avions été frappés de toutes les tracés' si- 
nistres des éruptions de volcans, quand nous 
arrivâmes aux environs de l'Hécla, il nous sem- 



lETTEES SUR L'ISLANDB. - .' M 

bla que nous n'avions rien vu. C'est là qu'il faU 
lait venir chercher Faspect de la ruine et de la 
désolation. Partout le sol bouleversé, partout la 
terre enfouie sous ce déluge de feu ; des blocs 
de lave comme des murailles, des montagnes 
de cendre engendrées par le cratère, et vomis- 
sant à leur tour d'autres montagnes, voilà ce 
que nous contemplions avec un sentiment d'ef- 
froi et de stupéfaction. Cette fois, nous ne pou- 
vions plus suivre en droite ligne notre chemin. 
Il fallait passer autour des masses de pierres , se 
glisser entre les rochers, éviter les crevasses. Nous 
courions des bordées sur cette terre de volcans, 
comàic un navire qui a le vent contraire, et qui 
marche vers le port en le perdant de vue. A 
chaque pas, un rempart de roc, une rivière 
formée par la neige des montagnes , ou un ma- 
rais baigné sans cesse par la rivière. Nous re- 
gardions de temps à autre THécla , dont le soleil 
dorait alors la robe blanche, et qui, du haut 
de sa crête glacée, semblait se moquer de notre 
fatigue et de nos efforts. Enfin, après avoir fait 
4e longs détours dans le même cercle à travers 
la cendre et la pierre calcinée , nous arrivâmes 
dans une jolie vallée, abritée entre des rochers, 



66 LETTRES SUR LISLANDE. 

coupée par un ruisseau < Au fond y nous aper- 
çùmesune ferme, un enclos de gazon. C'était 
bien un Eldorado au milieu d'une terre aride , 
une oasis dans le désert, si jamais il en fut. 
Nous établîmes là notre tente , après seize heures 
de marche. Nous étions au pied du cratère. 

Le lendemain , nous partîmes avec un homme 
du pays pour faire cette ascension de lllécla , 
quit, dès notre arrivée en Islande, avait été 
notre rêve le plus beau. Le temps était sombre, 
mais nous craignions qu'un autre jour il ne de- 
vînt plus sombre encore. Nous gravîmes à che- 
val les premières aspérités. A mesiU'e que nous 
avancions, nous pouvions suivre, de distance 
len distance , tous les élémens d'une éruption : 
d'abotd la piet'rê ponce, poreuse et légère, qui 
monte à la surface du Cratère , comme l'écume 
à la surface de Téau , et s'envole au loin comme 
la cendre chassée par le vent; puis la scorie 
broyée , tordue entre les masses de lave dont elle 
s'échappe, comme la crasse des lingots de fer; 
puis la lave plus ferme et plus compacte ; puis 
le basalte serré, luisant, poli comme le marbre; 
puis enfin l'ôbsidien, noir comme le jais , bril- 
lant comme le verre, dégagé de tout alliage 



USTTHES SDK LlSLAia)E. 67 

étranger, et sortant du cratère pur comme 
l'acier. 

Après deux heures de marche , nous mîmes 
pied à terre , et alors vint la fatigue. Gomme il 
avait fallu nous précautionner contre la neige et 
le froid, nous portions de grosses bottes et de 
lourds vétemens. Le chemin était escarpé, ra- 
boteux , montant en droite ligne; nous mar«- 
chions en courbant le dos, et en nous appuyant 
sur nos genoux. Bientôt nous arrivâmes au pied 
d'une montagne hérissée de pointes de basai te 
et de blocs de pierres détachés du sol. Là, rien 
ne soutenait nos efforts; quand nous posions 
le pied sur un roc, il s'écroulait sous nous; 
quand nous croyions marcher en avant nous 
redescendions avec les pierres qui suivaient l'é- 
branlement que nous leur donnions et nous 
entraînaient dans leur chute: Pas un arbuste 
ja'était là pour nous servir d'appui, pas une 
plante à laquelle nous puissions nous cram- 
ponner. Tout ce roc escarpé était comme une 
muraille nue et vacillante, qui semblait s'en 
aller en morceaux quand nous essayions de la 
gravir. A chaque instant , il fallait nous arrêter 
pour nous reposer et reprendre baleine, QueU 



68 LETTRES SUR L'ISLANDE^ 

ques-uns de nos compagnons de voyage qui 
avaient été sur des montagnes beaucoup plus 
élevées, nous disaient n'avoir jamais éprouvé 
une telle fatigue. Pour moi , je me couchais tout 
au long sur les rochers de basalte, et en éten- 
dant les jambes sur cette pierre froide , j'éprou- 
vais une douleur comme si on me les eût brisée^. 
Lorsque enfin nous fûmes arrivés au sommet 
de cette pointe aiguë, nous en vîmes s'élever 
une seconde devant nous ; et après celle-ci une 
troisième, car toute la montagne n'est qu'une 
longue suite de pics escarpés étages l'un sur 
l'autre, et fuyant comme des gradins. 

Pendant que nous accomplissions ainsi péni- 
blement notre ascension , le ciel s'était assombri. 
Le vent sifflait, la pluie toniba à flots, et, un 
peu plus haut , cette pluie était de la neige. Alors 
une brume épaisse enveloppait la montagne; 
un rideau de nuages nous serrait dans ses som- 
bres replis, et nous ne distinguions plus rien 
autour de nous. Notre guide , las et découragé, 
refusait d'aller plus loin. Nous n'étions encore 
que sur le premier cône de THécla; nous vou- 
lions continuer notre route jusqu'aubout. Après 

avoir employé toute notre éloquence de voya- 



LETTRES SUR LISIANDE. 69 

geurs, nous finîmes par le décider à nous mener 
jusqu'au pied du second cône; là, nous deman* 
dames à aller au milieu, puis au-dessus, et enfin 
sur la cime de THécla. L'orage avait cessé. Un 
rayon de lumière perçait à travers les brouil- 
lards; mais c'était ce rayon de lumière qui ne 
sert qu'à £iire mieux ressortir l'obscurité. Nous 
distinguions au-dessous de nous les montagnes 
comme des masses confuses , la plaine couverte 
d'une brume épaisse , et à travers cette brume, 
cette plaine, ces montagnes, le soleil voilé par 
les nuages projetait de loin en loin une lueur 
vague , une teinte blafarde. El tout était morne, 
silencieux comme le désert, profond comme 
l'abîme. Pas un cri ne se faisait entendre ; pas 
un être vivant, pas une plante ne se montrait à 
nos yeux. On eùl dit la nature morte, entourée 
par la nuit, plongée dans le chaos. 

Tçut à coup le rideau de nuages se déchire, 
l'azur du ciel reparaît, les rayons de soleil écla- 
tent dans l'espace. Le long de la vallée, le vent 
balaie le brouillard, qui s'entr'ouvre, s'éclaircit, 
et s'en va par lambeaux, léger et transparent 
comme un voile de gaze. D'un côté , nous voyons 



70 LETTRES SUR L'ISLANDE. 

reparaître toutes les montagnes qui environnent 
lHécla , avec leur crête rouge et leurs bords 
cendrés; de l'autre, les Snœfial, qui portent 
dans les nues leurs épaules de neige et leurs pics 
de glace, brillans comme des pointes de lance 
aux rayons du soleil. A nos pieds , la plaine se 
déroule au loin avec les lacs d'eau limpide , qui 
parsèment sa robe verte comme des diamans, 
et les deux rivières qui la traversent comme des 
guirlandes. La montagne bleue, voisine du 
Geyser, s'élève au milieu de la vallée; et devant 
nous , à l'horizon, nous apercevons comme une 
ceinture d'or la pleine mer, étincelante de lu- 
mière, et les îles Westmann. 

Nous restâmes saisis d'un sentiment inexpri- 
mable d'admiration en face d'un spectacle si 
inattendu. C'était le jour de printemps de cette 
nature désolée; c'était \efiat lux de cette nuit 
de chaos. Alors nous oubliâmes en un instant 
et la fatigue de notre excursion et le froid et la 
neige. Nous saluâmes d'un cri de joie enthou- 
siaste ces solitudes lointaines, et notre vieux 
guide lui-même partageait nos transports. C'é- 
tait la seconde fois de sa vie qu'il montait jus- 



LETTRES SUR L'ISLANDE. 71 

qu'au haut de THécla, et la première fois qu'il 
y montait avec des Français. 

Nous avions quitté notre tente à neuf heures 
du matin ; nous y rentrâmes à minuit y riches 
de nos souvenirs, heureux de notre journée* 



/ 



III. 



INSTRUCTION PUBLIQUE. 



En partant pour l'Islande, mon but était 
d'observer l'état actuel de la littérature et de 
l'instruction dans le pays que j'allais visiter, 
afin de comparer dans ses rapports intellectuels 
l'époque moderne à l'époque ancienne, llslan- 
dais laborieux de nos jours à l'Islandais nomade 
des sagas. J'ai commencé cette étude avec un 
vif sentiment de curiosité, et je l'ai poursuivie 






74 LETTRES SUR LISLAIÏDE. 

avec un nouvel attrait, lorsque j'ai vu qu'en 
me livrant à cette exploration ^ je ne m'aventu- 
rais pas sur une terre ingrate. 

A voir cette pauvre population d'Islande , ces 
paysans condamnés à une vie de labeur et de 
privatiçn, et ces pêcl^eurs exposés sans cesse 
aux orages de leur mer du Nord, on ne s'atten- 
drait pas à découvrir parmi eux le goût de la 
lecture et de l'étude , et cependant , il n'en est 
pas un qui ne se plaise à porter dans sa chétive 
cabane quelques livres. Dans presque tous les 
bœr que nous avons visités , dans la demeure 
du pâtre comme dans celle du fermier, nous 
avons toujours trouvé une bible et des. sagas. 
La bible et les sagas , c'est leur dot de mariage^ 
c'est le legs de leurs pères , c'est le trésor de fa- 
mille qui à succédé à la cotte d'armes du Vi- 
kingr^ à la hache des Berserkir. Dans les longues 
soirées d'hiver, quand la tempête gronde autour 
de l'humble bœr , quand la neige couvre tous 
les chemins et interrompt toutes les commu- 
nications , la famille du paysan se réunit dans 
une même salle. Les femmes préparent les vé- 
temens de laine , les hommes façonnent leurs 
instrumens de pêche ou d'agriculture , et, à la 



I£TTR£S SUR LISLANDE. 75 

lueur d'un pâle flambeau , le maître de la mai- 
son prend un livre et lit à haute voix. Souvent 
même, si les livres lui manquent, il récite par 
cœur des fragmens de poëme, et des sagas 
entières. Ainsi tous apprennent à connaître leur 
histoire , les actions de valeur de leurs ancêtres, 
et les faits d'armes qui ont illustré le lieu qu'ils 
habitent et les lieux qu'ils parcourent. Neuf 
siècles sont passés, et les noms de ceux qui ont 
peuplé ces montagnes d'Islande sont encore 
populaires parmi leurs descendans , et les ex- 
ploits de ces soldats aventureux qui s'en allaient 
sur leur barque fragile braver la guerre et les 
orages font encore palpiter le cœur pacifique 
de ces habitans du bœr qui ne pensent plus 
qu'à élever leurs moutons , ou à jeter leurs filets 
le long de la côte. 

Quand le paysan a lu tous les livres qu'il ' 
possède , il fait un échange avec ses voisins. 
Le dimanche il emporte à l'église sa biblio- 
thèque. Il prête ses sagas à ceux qui ne les 
connaissent pas encore, et les autres paysans 
lui prêtent les leurs. Il est aussi tel livre qu'il 
relit régulièrepient chaque hiver; il en est d'au- 
tres qu'il copie en entier. Nous avons vu dan^ 



76 LETTRES SUR LISLÂIVDE. 

plusieurs habitations de gros volumes in<-folio 
écrits avec le plus grand soin. C'étaient les 
traditions que le paysan avait lui-même copiées, 
faute de pouvoir les acheter. La société de 
Copenhague a rendu un grand service à toutes 
ces réunions de famille en publiant à un prix 
modéré une nouvelle collection de sagas ( i ). 
Aussi les paysans islandais ont-ils souscrit avec 
empressement à cette collection. 

Si de la demeure du fermier nous passons à 
celle du prêtre ou du sysselmand (:i), le cercle 
de connaissances s'agrandit et Fétonnement 
redouble. Que de fois je me suis arrêté avec un 
sentiment de vénération dans un de ces presby- 
tères isolés au milieu des champs délave! J'en- 
trais dans une chambre humide, malsaine, dé- 
pouillée de meubles; mais sur les coffres en 
bois, sur les fenêtres, sur une planche clouée 
contre la muraille , j'apercevais les meilleurs 
livres de science et de littérature, et im homme 
couvert d'une mauvaise redingote s'avançait 

(i) Fommanna scegur, Copenhague, i83o. Il en a déjà paru 
XX vol. m-8o. M. Rafh a aussi publié un recueil important sous le 
titre de Pornaldar sœgur, 3 vol. in- 80. 

(9) Chef de district. En décomposant ce mot, et en le traduisant lit- 
téralement , il signifie homme d'affaires. 



LETTEES' SUR l/ISLANDE. Tî 

vers moi , prêt à me répondre en quatre ou cinq 
langues y prêt à me parler des grands poètes 
modernes et des classiques anciens ( i ). Dans 
ces habitations solitaires, le pauvre prêtre n'a- 
perçoit devant lui que Téglise et le cimetière , 
l'église où il a été baptisé , le cimetière où il a 
déjà marqué sa tombe à côté de celle de son 
père. Pas un être n'est là pour répondre à ses 
pensées, pour l'encourager dans ses efforts. 
Tout ce que nous appelons gloire, fortune, 
moyens d'émulation, tout cela est perdu pour 
lui; et cependant, il travaille, il s'instruit, il 
se fait à lui-même son monde poétique. Les 
muses, pour nous séduire, n'ont pas toujours 
besoin de venir à nous, la tête couverte de lau- 
riers, et l'étude, que nous devrions déifier 

(i) C'est dans un de ces malheareux presbytères que Torlakson 
traduisit en vers fidèles et élégans V Estai sur l'homme du Pope, et le 
Paradis perdu de Milton. Dans un autre, nous avons trouvé un jeune 
prêtre qui avait vendu son mince patrimoine pour voyager, et qui, 
en s'imposant de longues privations, était parvenu à visiter successi- 
vement TAU magne , la France, TAnglf terre, lltalie et la Grèce. Il 
connaissait toute notre littérature moderne , et nous citait avec hou- 
heur les noms des écrivains dont il avait étudié les œuvres et des pro- 
fesseurs dont il avait suivi les cours. Il lisait la Bévue des Deux 
Mondes , et nous témoigna à plusieurs reprises le désir d'y faire in- 
sérer des articles sur la littérature islandaise. 



78 LETTILES SUR VJSLkSfDU, 

comme les muses ^ attire à elle, par un charme 
infini^ plus d'un homme simple et dénué d'ambi- 
tion , qui n'attend rien de son travail , que le 
bonheur même de travailler. 

Tous les Islandais savent lire et écrire. Ils 
n'ont cependant point d'école élémentaire pu- 
blique (i) , et il ne peut en être autrement dans 
un pays où les habitations sont toutes dissémi* 
nées à travers champs , et éloignées l'une de 
l'autre ;* mais chaque bœr est une école, et 
chaque mère de famille se £sût elle-même l'in- 
stitutrice de ses enfans. Le soir, elle les ras- 
semble autour d'elle, et leur donne ses leçons. 
Les en&os orphelins, ou appartenant à des 
parens incapables de s'occuper de leur éduca- 
tion, sont placés, aux frais de la caisse des pau- 
vres, dans une autre famille. C'est le prêtre qui 
surveille ces diverses écoles , c'est lui qui inter- 
roge les élèves, qui approuve ou condamne, 
et distribue aux pauvres femmes de pêcheurs 
les livres élémentaires dont elles ont besoin. Le 
grand jour d'épreuve est celui où les enfams se 



(i) Je ne parle pas de l'école de Reykiavik, qui n'est fréqnenlée 
que par les eofans de la ville» 



LETTRES SUR LISLAITDE. 79 

présentent à la confirmation. Pas un d'eux ne 
peut être admis s'il ne saitlire et écrire, et ce serait 
pour une mère de famille islandaise, un vrai 
malheur de voir un de ses fils échouer dans cet 
examen religieux. 

Deux autres causes contribuent encore à en* 
tretenir parmi les Islandais le goût de l'étude , 
ce sont leurs longues nuits d'hiver et leur iso- 
lement. Pendant près de la moitié de l'année, 
ils vivent seuls, renfermés dans leur bœr, dé- 
pourvus de toute société et de tout moyen de 
distraction. Que feraient-ils alors, s'ils n'ai- 
maient le travail? Les uns lisent , les autres s'oc- 
cupent d'ouvrages d'orfèvrerie ou de ciselure. 
L'été leur ramène la, vie de voyage : l'hiver leur 
impose la vie de sohtude et de recueillement. 
Puis l'Islande est maintenant dotée de plusieurs 
établissemens dont on aime à reconnaître Theu- 
reuse influence. Il y a une imprimerie à Vidœ , 
une bibliothèque publique et une société litté- 
raire à Reykiavik , une école latine à Besesstad. 

L'imprimerie fut introduite en Islande en 
i53o, et établie à Hoolum» Ce fut l'évéque 
Gudbrandr qui fit ce présent à son pays. En 
i685, l'évéque Thorlakr obtînt qu'elle lut trans- 



80 £&TTR£S S0K i;i5LÂm»E. 

ê 

iérée à Skalholt , mais elle n'y resta que jusqu'en 
1704. Un autre évêque de Hoolum la racheta 
pour cinq cents impériaux ( i ) , et la transpor^ta 
de nouveau dans sa métropole. Il est sorti de 
cette imprimerie plusieurs ouvrages remar- 
quables , et entre autres deux belles bibles in- 
folio , devenues fort rares. En 1770, Olafr-Ols- 
sen établit encore une imprimerie à Hrappsey, 
C'est là qu'on édita les recueils judiciaires de 
Talthing et un grand nombre de livres fort 
utiles. Aujourd'hui il n'y a plus en Islande 
qu'une seule imprimer!^. Elle appartient au 
gouvernement, qui TafFeraie au propriétaire de 
l'ianci^n cloître de Vidœ pour deux cents écus 
par an. On y imprime des livres d'éilucation-et 
de&tîvres de^pHères, quelques recueils de poésie, 
et les sagas versifiées que les étudiants islandais 
publient sous le titre de Rimur. L'imprimeur 
emploie Irais ou quatre œivriers, et des com- 
missionnaires distribuent ses livres dans toutes 
les parties de l'Islande. 

La bibliothèque de Reykiavik fut fondée en 
iÇ^i par les soins de M. Kafn, professeur à 

(x) Hoanaie^aiicieniie du payi. 



unnmis sun lislariik. si 

Copaihagae. £Ue stppartioît à toale llslande , 
car toate llslande a coniriboé a la former* à 
renrichir. Le gouveraeinent danois ouvrit une 
souscription, et les particuliers donnèrent des 
Uvres et de F^uf^nL Chaque année encore, le 
paysan, le prêtre , le marchand , apportent leur 
tribut volontaire à cette bibliothèque, et chaque 
année le gduyemement lui envoie les meilleurs 
livres imprimés à Copenhague. Aujourd'hui 
elle compte près de 8000 volumes, composés de 
classiques anciens et d'ouvrages étrangers. Le 
but des fondateurs est de la rendre aussi popu- 
laire que possible, et surtout d'y former une 
collection complète de tous les ouvrages ayant 
rapport à Fl^nde. Le lieu qu'elle occupe n'est 
pas disposé de manière à ce qu'on puisse y venir 
Ure, mais chaque semaine elle est ouverte à 
jour fixe , et Ton prête des livres aux habitans 
des districts les plus éloignés, pour plusieurs 
mois et quelquefois pour un an. Ainsi quand 
l'Islandais des montagnes du nord vient à Rey- 
kiavik, la bibliothèque populaire s'ouvre pour 
lui, il y^ dépose son offrande, et il prend les 
livres qu'il veut étudier. Si cette coutume pré- 



dâ LETTRES SUR L'ISLANDE. 

sente un irêsultat fâcheux , celui de priver pen- 
dant un ass^ez long espace de temps la biblio- 
thèque de plusieurs ouvrages essentiels , ^elle 
offre l'avantage immense de faire circuler dans 
les familles une foule de bons Uviies qutUes ne^ 
pourraient se procurer, de répandre comme 
une source abondante la vie intellectuelle dans 
toutes les altères de cette lointaine population. 
La société littéi*àite d'Islaflde date de iSi6. 
Elle se divisé en deux branches , celle de Co- 
penhague et celle de Réykiavik. Son but est' de 
pwpàger eh Islande le goût de la littérature, et 
die faire ilùiprimèt* dans la langue du pays les 
livres liés plus utiles. Le notnbre de séis membres 
n'est point limité. En même temps qu'elle 
cherché à s'attacher par un lien de confraternité 
littéraire les âavans étrangers, elle enveloppe ' 
dans son vaste réseau toute l'Islande intellec- 
tuelle. A part 600 ft'ancs qu'elle reçoit chaque 
atihée du gouvernement danois, cette société 
n'a pas d'autre ressource que la cotisation , à 
laquelle se Soumettent ses membres , et avec ^e 
revenu précaire , et le produit de ses publica- 
tions, elle a fait paraître plusieurs ouvrages 



« 



popukires (i), et contribué à la confection 
d'une carte générale de l'Islande. 

Outre ces livres excellens d'histoire, de géo* 
graphie , que la société répand dans dhaque dis- 
tricty ctie publie encoré'tous les mois un jour^ 
nal. C'est une simple feuille in-rS, qui a pour 
titre Courrier du ilfiVfc' ( Sunitaw Posturinit), 
une feuille créée exprès pour le peuple , écrite 
pour le peuple. Il n'y a là ni discussions poli* 
tiques y ni querelles littéraires. Le paysan d^Is- 
lande , tout occupé de sa ferme y de sa pèche , 
est encore étranger à ces graves débats qui agi- 
tent si fort nos salons. Setdement le Courrier du 
Midi lui dit de temps à autre ce qui se passe en 
Europe , s'il y a une révolution, une guerre, un 
désastre, et cela lui suffît. Le plus souvent, on 
l'entretient de lui-même , on lui donne des con- 
seils d'hygiène, d'agriculture, d'économie do- 
mestique. Puis un rédacteur lui annonce les 
déôouvertes les plus utiles ; un autre lui com- 
munique ses observations astronomiques , et de 
temps en temps, un troisième chante sur le 
mètre des anciens scaldes le bon]|;ieur et les 

(x) Je citerai, entre autres, \di Sturlunga saga ^ l^ yol. in-4®; les 
Annales d'Islande^ 3 toI. iii-4®'; les poésies de Grœadal, OlaCssen; etc. 



84 lETTKES SUR LISLANDE. 

vertus de l'Islande moderne. Le paysan est en- 
chanté de voir tant de science fet de sagesse ré- 
unies dans une si petite feuille^ et chaque mois 
il l'attend avec impatience ; aussi le Cotirrieir du 
Midi compte-t-il, sur une population de cin- 
quante mille habitanSy onze cents abonnés (i). 
Une société de jeunes gens instruits et zélés 
a fondé, sous le titre de Fiolnir (a), un journal 
qui s'écarte dédaigneusement des routes paisi- 
bles frayées par le Courrier du Midi. Il y a là,* 
en littérature y un souffle romantique venu des 
côtes de France; en politique, un vague reten- 
tissement de nos éternelles discussions et de 
nos passions orageuses, qui étonnent fort, et 
quelquefois effraient sérieqisement l'esprit paci- 
fique des Islandais. Le premier numéro de FioU 
rdr renfermait un fragment des Paroles d'un 
Croyant. L'humble prêtre qui avait traduit ce 
livre dans la langue des scaldes m'en parlait 
comme d'une étrange fiction. 

(i) On pourrait citer beaucoup d'autres exemples de cet amour 
des Islandais pour la lecture. Les sagas rimé es de Vidœ sont toujours 
imprimées en très grand nombre , et la douzième édition du recueil 
de sermons de Vidalin 8*est vendue , il n'y a pas long-temps , à trois 
mille exemplaires. 

(a) L'un des noms habituels d*Odin. 



\ 



LETTRES SUR L*ISLAin)E. 85 

Le journal de la jeune école islandaise parait 
chaque açnée. 11 est écrit avec ''chaleur^ si ce 
n'est avec habileté, et imprimé avec luxe. ' 

Il ]^ avait autrefois , comme je l'ai déjà dit ( i \ 
deux écoles latines en Islande. Toutes deux fu- 
rent d'abord réunies à Reykiavik, et en 1806 
l'école de Beykiavik fut^ransportée àBesesstad. 
Ce qh'on nomme Besesstad n'est autre chose 
qu'une . église et une ferme. Il y a là quarante 
élèves. Il ne peut y en avdir plus , faute de 
pl§ce.^ Encore couchent^ils deux à deux, ou 
ptulDf quatre à quatre, dans une espèce d'ar* 
moire à double compartiment qui chaque soir 
se ferme hermétiquement sur eux , et dont l'as- 
pect seul &it frémir. Si Ton a pris à tâche de 
leur donner de bonâ maîtres et de leur enseigner 
* beaucoup de choses en peu de temps , on s'est 
très peu occupé de leur bien-être matériel. Leur 
existence est livrée à un économe qui, pour un 
prix déterminé (a), se charge de les nourrir et 
de leur donner des souliers pendant huit mois 
de l'année (3). Celui qui exerce maintenant cette 

(x) Voir page 6i. 

(a) 40 species ( eaTtron a 40 francs) pour cbacun. lie goo¥eme- 
ment danois paie pour iringt élèves. 

(3) Il faut remarquer que le soulier islandais n*est autre chose qu'un 



86 LETTRES SUR L'ISLANPEi 

n 

espèce dé inonopole est, il est vrai, un homme 
dont la probitë présente de grandes garanties ; 
mais il a depuis lon^-temps le désir d'abdiquer 
ses fonctions, et quand il sera remplacé, à 
quelle triste spéculation les élève& ne seront-ils 
pas exposés ! 

L'école s'ouvre au i*»octobre et se^erme au 
î** juin. Les élèves ont huit heures de leçotapaf 
jour. Ils étudient l'hébreu , le grec , le latin , le 
danois, l'histoire, la géographie, l'arithmé« 
tique , et, dès leur entiiée à l'école , la théologie, 
car Besesstad est, avant tout, une école ^tclé- 
siastique^ une espèce de séminaire^ et de (fette 
contraction forcée de divers genres d'étude ré- 
sulte un grand inconvénient. Ceux qui devien- 
nent prêtres , en sortant de là , sont loin d'avoir 
acquis les connaissances qui leur seraient né- 
cessaires. Ceux qui suivent une autre carrière 
ont passé de longues heures à recueillir des no- 
tions de théologie qui leur sont (Complètement 
inutiles. Tous les hommes éclairés d'Islande dé- 
sireraient qu'il y eût au moins deux écoles dis- 
tinctes. L'argent manqué pour les établir. 

carré de peau de phoque ou de peau de mouton reployé en deux , et 
soutenu sur le pied avec des courroies. Une jolie paire de souliers codte 
5o centimes. 



LETTRE Svk VÏSlJLSmi^. 87 

Il y a à ^esesstad quatre professeurs. Le pre- 
ix^er, qui enseigne la théologie et qui représente 
racole dans toutes leis occasions importantes , 
reçoit par an 4^^ speci^s ( a4oo francs). Les 
autres n'ont que iQoo francs. Tous quatre sont 
des hommes yiaiment remarquables y et tels 
qu'o^s^Qrait heureux d'en rencontrer dans beau- 
coup d'institutions plus renommées que l'hum- 
ble école de Bese^stad. L'u^ d'eux est très versé 
dans la connaissance de la langue hébraïque et 
de l'histoire ecclésiastique. Un autre s'est dis* 
tingué par ses travaux de géographie. M. Sgils- 
S09 a pris part à toutes l^s grandes publications 
d'ouvrages islandais qui se sont faites dans les 
dernières années à Copenhague, et prépare en 
ce moment une nouvelle édition de l'Ëdda de 
Snorri Sturleson, avep une traduction latine. 
Le vénérable docteur Schieving , le professeur 
de httérature latine , est un de ces hommes sa- 
yâns et modestes que l'on n'apprend pas à con* 
naître saps émotion , ^t que l'on ne peut oublier 
une fois qu'on les a connus. Il y a vingt ans que 
M. Schieving travaille à uu dictionnaire islan* 
dais-latin (i). Il a tour à tour compulsé les an- 

(i) Le meilleur dictionnaire îslandpii q^ ^piis ayoi» est celui de 






88 tEtTBES SUE L'ISLANDE. 

ciens livres de droit et les anciens livres d'his- 
toire , les chants des scaldes et les sagfas. Quand 
les livres imprimés lui ont manqué y il est enti^ 
en correspondance avec les étudians de Copen- 
hague j afin de faire compulser les manuscrits 
islandais qâi se trouvent à la Bibliothèque. Il a 
classé chaque mot dans ses différentes, afiftcep* 
tions; chaque acception est justifiée par une 
citation , et chaque citation accompagnée d'une 
note indiqjiant le livre , la page où elle a été 
prise, le sens qu'elle doit avoir. J'ai vu dans la 
demeure de M. Sc}iieving à Besesstad Fimmense 
quantité de matériaux qu'il a amïissés pour 
faire son dictionnaire , et je lui ai demandé s'il 
ne pensait pas à le publier bientôt. « Hélas ! non, 
m'a-t-il dit; plus j'avance, plus je "^ois ce qui 
me manque pour arriven au but que je voulais 
atteindre. Quand j'ai entrepris cette longue 
tâche , je croyais avoir fini au bout de dix ans. 
Maintenant , je ne m'impose plus aucune limite. 
Je travaillerai tant que je vivrai.» Et, sans 
cesse, il revient sur ce qu'il a déjà fait, et, sans 
cesse, il recommence ses recherches, heureux 

Biorn, publié par Rask y a vol. io-4« » Copenhague , 1814. H est en- 
core très fiintif et très înoomplet. 



UTTRES Sun LlSLàNDE. gO 

diaccroitre sa nomenclature, heureux de trou- 
ver un nouveau mot et une nouvelle acception , 
heureux des devoirs qu'il remplit, et des iastans 
de loisir qui lui permettent de reprendre ses 
études Êivotîtes. La science n'a pas eu souvent 
un disciple aussi dévoué , soumis à un travail 
ailssi exempt d'ambition. 

Le temps des étudesl^ Besesstad dufe de cinq 
à six ans. Les élèves ne sortent de là qu'après 
avoir subi un examen. Les uns peuvent devenir 
immédiatement prêtres , mais ceux qui se des- 
tinent à la médecine ou à la jurisprudence sont 
bbligés d'aller étudier à l'université de Copen- 
hague (j). Il y a, en Islande, un médecin géné- 
ral nommé par le gouvernement , et cinq autres 
médecins placés dans les différeus districts. Le 
médecin général est M. Thorsteinsson, qui a fait 
longtemps pour M. Arago des observations Aie- 
teorologiques. C'est un homme aussi distingué 
par la noblesse de son caractère que par la va- 

(x) Il 7 avait autrefois en Islande un usage assez curieux. Les 
élèves , en se présentant à l'université de Gopenhague , devaient avoir 
un certificat du recteur de Técole latine de Hoolum ou de Skalbolt , 
attestant leur capacité. Si , par suite de leur premier examen , ils n*é- 
taient pas reços, on mettait le recteur à Tameode. 



n 



M LETTEE8 SUE VI8UNDÉ. 



riétéde ses connaissances. Il>eçoit i,8oo frânits 
par an, à charge de traiter gratuitement 4es 
malades pauvres, Les autres médecins reçoivent 
900 francs, et doivent également prêter leur 
secours à tous ceux qui le réclament. 

Les jeunes Islandais qui entrent à l'université* 
de Copenhague jouissent de plusieurs privilè- 
ges. Ils h/ibitent une. maison fondée par Chris- 
tian VI; et s'ils subissent d'une manière satis- 
faisante leur premiei^ examen , on leur donne 
tous les mois une gratification Se 3o à 4ofr. (i)J 
Aussi le nombre des élèves augmente continuel- 
lement. Chaque année , l'université renvoie dans^ 
leur patrie quelques-uns de ses disciples; et, 
chaque année , une nouvelle colonie retourne à 

Yalma mater^ et s'instruit à ses leçons. C'est à 

• 

ceux qui ont étudié à Copenhague que Tçn ré- 
serve les fonctions de magistrat , les places de 
sysselmand, et les meilleurs presbytères. Tous 
reviennent comme ceux qu'on appelait autrefois 
les clercs de Paris ^ avec le parfum de la science 

(1) En 1759 , Frédéric Vordonna qae cbaque apnée deux élèves de' 
Hoolam et de Skalholt Tiendraient, aux frais de Tétat , finir leur éda^ 
cation dam «ne université de Danemark. Cette ordonnance n'est plor 
en vigueur. 



y 



LETTRES SUR LISLAH ])E. 94 

et les fleurs du voyage. Tous répandent dans 
leur pays de nouvelles idées. Ils ont échangé la 
casaque de vadmal contre rHabit européen , et 
les coutumes encore grossières du bcer contre 
les.habitudes^plus élégantes des grandes villes. 
Peu à peu leur exemple gagne ceux qui les en- 
tourent , et la civilisation s'insinue au cœur de 
la vieille Islande *par le' côté littéraire , par le 
côté poétique. Le christianisme a détruit les pra- 
tiques sauvages des farouches enfans d'Odin , et 
la civilisation achève d'éclairer leurs descendans 
et d'adoucir l'âpreté de leurs mœurs. 



.. "t 



IV. 



DÉ0OUYBRTE DE L'ISLANDE. 



Les Scandinaves étaient , comme on sait , d'in- 
trépides navigateurs. Ils n'avaient ni le sextant, 
ni l'astrolabe , ni la boussole ; ils n'avaient pas 
appris à mesurer la hauteur du soleil pour con- 
naître leur latitude , ni à pointer une carte pour 
déterminer leur distance. Mais ils se jetaient 
dans leur bateau, la rame à la main, et s'en 
allaient , comme des oiseaux de mer, chercher 



94 LETTRES SUE L'ISLANDE. 

ta 

la côte lointaine. Souvent la vague orageuse 
leur servit de guide , et la tempête les condij^sit 
au lieu où ils voulaient aborder. Cependant^ nu 
VIII® «siècle , Beda (i) avait signalé de jjouveau 
cette île de Thulé, dont le nom Se trouve. dans 
l'histoire de Pline, dans les vers de Virgile (2). 
Cent ans plus tard , le moine Dicuil la dépeignait 
non plus d'après de vagues conjectures , mais 
d'après des notions positives. Des Islandais y 
avaient aborde, àeB moines y avaient séjourné 
depuis le mois de février jusqu'au mois d'août, 
et l'on retrouva leurs «vestiges. L'Islande était 
connue d'un autre peuple de marins; et les 
Norvégiens, qui avaient déjà exploré tant d» ri- 
vages, ne la connaissaient pas encore. Le hasard, 
qui les avait conduits sur des côtes étrangères , 
fut encore cette fois ley pilote. L'orage les jeta 
sur cette terre de volcans et d'orage. 

Un pirate , nommé Nadodd s'en aHait de Nor* 



(2) ^eda mourut TersPannée 735 ou 788. Son livré: De natura 
rerum et ratîoné (emporum, fut idiprittié à Cologne en 1737. 

(a)lln*est goèi*e..viiiisemblabIe que cette tt^ima Thûbe^ mentionnée 
paf les auteurs anciens, soit Tlslande; mais comme les écrivains du nord 
ont souvent invoqué ce témoignage, nous ne pouvions guère le passer 
sous silence. 



LETTRES SCÊL VISLAUDB. M 

vége aipt Iles Ferœ (i). Un coup de vent le fie 
dévier de sa route et l'emporta au nord. Il se 
croyait perdu au milieu de l'Océan; il aperçut 
la côte. Lui et ses compagnons amarrent le na- 
vire ^prennent leurs armes, descendent à terre, 
et les voilà de marcher à travers les champs de 
lave ; ik promènent leurs regards autour d'eux , 
et n'aperçoivent aucune trace humaine. Ib 
prêtent l'oreille et «n'entendent aucun bruit. Ils 
montent sur une colline élevée , et ne Voient ni 
fumée ni ha)>itation. L'Islande attendait sa co- 
lonie d'émigrés y et elle était <}ésette. Nadodd y 
resta jusqu'en automne. Alors le ciel se couvrit 
de nuages , Ja neige tomba sttt^'les montagnes , 
et , en partant, il nomma la terre qu'il venait de 
découvrir : Terre de Neige ( Snœland ) (a). 

Ceci se passait en 86 1. Trois ans après, un 
Suédois , appelé Gardas , entreprit un voyage 
aUx Hébrides pour y recueillir un héritage : il fut 

(i) Je me sera ici d'une expression consacrée par l'usage, tout en 
protestant contre un de ces abus de langage qui se représentent fré- 
quemment parmi nous. Le mot <e à la fin de Fer, signifie ili. Ainsi, 
eïi disant les iles Ferœ , nous faîsoiis le plus Complet pléonasme qu'il 
soit possible dUmaginer. Il en est de même de Jersey et de Guernesey : 
la particule ey est islandaise et signifie aussi ile* 

(a) Landnama bok. 



96 LETTBES SUR L'ISLANDE. 

surpris comme Nadodd par une tempête , et jeté 
sur les rives d'Islande. Il demeura , pendant 
l'hiver, à Husavik , et, à son retour, loua beau* 
coup le pays qu'il avait vu ( i ). 

Il n'en fallait pas tant pour séduire l'esprit 
aventurier des hommes du nord. U suffisait de 
dire qu'on avait découvert une nouvelle contrée. 
Qu elle fut riche ou pauvre , n'importe , ils vou- 
laient la voir. En 864 j dans une maison norvé- 
gienne, le sang du sacri^ce coulait sur l'autel 
des dieux Scandinaves, un piraté, enthousiasmé 
par tout ce que l'on racontait de l'Islande , se 
préparait à aller visiter cette terre lointaine. 
C'était Flocki. Ili9.vait voulu se rendre les divi- 
nités propices par des prières publiques ; et il 
consacrait il Odin trois corbeaux, qui devaient, 
à défaut de boussole , le guider dans son excur- 
sion. Peut-être avait-il entendu conter l'histoire 
de Noé dans son arche ; peut-être était-ce alors 
un moyen employé par plusieurs navigateurs. 
Quand il eut doublé les îles Ferœ, Flocki lâcha le 
premier de ses corbeaux , qui, ne se souciant 
pas sans doute d'entreprendre un voyage de 

(x) Landnama bok. 



LETTRES S0K IISLÂNDE. 97 

* 

découverte, s'en retourna tnanquilletnent au 
lieu *d'oii il était parti. Peu après , il lâcha le 
second , qui s'élança dans les airs , tournoya au- 
dessus du navire , et revint lâchement se poser 
sur sa cage, effrayé de cette immensité d'eau. 
Enfin Flocki lâcha le troisième; et celui-ci, comme 
pour venger Thonneur de sa race , s'en alla har- 
diment vers le nord; le vaisseau le suivit et 
aborda à Reykianes. Nadodd avait vu en au- 
tomne les montagnes couvertes de neige, Flocki 
les trouva au printemps couvertes de glace y et 
donna au pays le nom qui lui est resté Terre 
de glace (Island) (i). Il revint, l'été sui- 
vant en Norvège, et dépeignit, comme il les> 
avait vus , ces champs arides , ces volcans en- 
flammés , ces montagnes sauvages de l'Islande. 
Mais un de ses compagnons raconta au peuple 
crédule que c'était un pays charmant, où le sol 
était sans cesse couvert de fruits , où le beurre 
découlait des rochers. 

Dans ce temps-là, Harald aux beaux cheveux 
régnait en Norvège : il avait succédé à son père 
à l'âge de dix ans (a). Son royaume n'était d'a- 

(x) Landnama bok. 

(a) Saga à^Olaf Trfggvason , tom. I. 



•-/ 



98 JSETTKES SUE VlSLAmUE. 

bord qu'une de ces étroites principautés, comme 
il y en avait eu un grand nombre en Suède et en 
Danemark. Mais il avait l'ame ambitieuse , et 
il était ; dit la saga, grand, fort, courageux et 
habile (i). Dans son audace et sa jeunesse, 
quand il eut mesuré son domaine de prince , il 
se sentit à l'étroit et rêva guerre et conquêtes : 
une femme acheva de lui donner l'impulsion. 
Cette femme était Gyda , fille du roi Eirik. Hat:ald 
l'avait envoyé demander en mariage ; mais la 
fière Gyda répondit qu'elle ne se sentait aucune- 
ment tentée d'épouser un si petit roi (2) , et que 
s'il voulait être aimé d'elle, il fallait qu'il lui 
donnât à partager, non pas sa pauvre couronne 
de prince, mais la couronne de Norvège. 

Quand les ambassadeurs de Haratd vinrent 
lui rendre compte de leur mission, il applaudit 
aux paroles de la jeune fille , et jura de ne pas 
couper sa chevelure , de ne pas la peigner avant 
que d'avoir soumis toute la contrée à son pou- 
voir. Ainsi entraîné par ses désirs ambitieux et 

(i) Saga tTOlaf Triggposon^ tom. I. 

(a) Le tente islandais est plus expressif. « Hun svarar at hun vill 
eigi spilla meydomi sinum til tbess at eiga thann kooung eigi Lefir 
meira enn nokkur filki tU Forrada. » {Saga dfOla/Trjggvason, tom. I.) 



LETTRES SUR L'ISLA]S;DE. 90 

ses rêveç d'amour, il déclara la guerre à ses voi- 
sins , les subjugua l'un après l'autre , et envahit 
leur principauté. Bientôt son armée devint si 
nombreuse, soii nom si redoutable, que pas un 
de ses anciens rivaux n'osa lui résister. ^ étendit 
soii bras de fer sur toute la Norvège; et celle qui, 
peu d'années auparavant, semblait prendre en 
pitié sa destinée obscure, vint lui tendre la main 
sur le champ de bataille, et le salua roi. Mais il 
avait conquis ses peuples par la force, et sur sa 
route il n'avait semé que la haine et le méconten- 
tement. Dès hommes, qui avaient été ses égaux, 
gémissaient de le nommer leur souverain; des 
familles puissantes s'indignaient de se courber 

• 

devant lui : elles cédaient à sa volonté , mais en 
cherchant autour d'elles le moyen de recouvrer 
leur indépendance. Alors Flocki explorait l'Is- 
lande , et l'île lointaine , l'île déserte, leur apparut 
comme un dernier refuge. Le pays était pauvre , 
disait-on, mais il n'avait point de maître ; et l'aris- 
tocratie norvégienne, froissée dans ses intérêts, 
humiliée dans son orgueil, s'en alla chercher les 
landes arides dont on lui avait parlé , heureuse 
de reprendre sa liberté, heureuse de mettre 
entre elle. et son despote l'immense espace des 
mers. 



100 LETTRES SUR L'ISLANDE. 

Les deux premiers colons dislande , Ingolfr 
et Leifr, surnommé plus tardlliorleifr, avaient 
encore un autre motif de s'expatrier. Ils s'étaient 
attiré , par un double meurtre ^ la haine d'une 
famille nombreuse, et ils fuyaient autant pour 
éviter sa vengeance que pour échapper à la do- 
mination de Harald. Leur première émigration 
date de 870 (i). Mais ce n'était, en quelque 
sorte, qu'un voyage d'essai , une reconnaissance 
de pays. Ils abordent en Islande et y passent 
l'hiver. Au printemps , Hiorleifr s'en va guerroyer 
en Islande , Ingolfr retourne en Norvège. Un an 
après ils se rejoignent, et cette fois se disposent 
à partir pour long-temps. Ingolfr offre un sacri- 
fice aux dieux, et consulte les oracles Scandi- 
naves qui lui indiquent la route dislande. Hior- 
leifr, qui peut-être avait reçu , dans son dernier 
voyage, quelques notions du christianisme, 
refusa de sacrifier, et accepta pour oracle la pa- 
role de son ami. Ils s'embarquent emportant 
avec eux tout ce qu'ils possédaient , et parmi 
ses richesses de corsaire , Ingolfr avait placé ses 
dieux pénates. A quelque distance de la côte, 

(i)Laxidaamabok. 



LETTRES SUR LlSLÂITDE. 101 

ils se séparent. Hiorleifr s'en va k/ l'est. Ingolfr, 
avec son esprit superstitieux, jette k la mer ses 
idoles , promettant d'aborder là où elles abor- 
deront. Mai^ le vent l'entraîna d'un autre côté , 
et il débarqua à l'ouest de la côte , dans un en- 

m 

droit qui a conservé son nom et qui s'appelle 
encore aujourd'hui: Ingolfs hœfdi (promon- 
toire dlngolfr). En arrivant, Hiorleifr s'était 
bâti une demeure, et avait essayé de labourer 
la terre; mais il fut assassiné par des esclaves 
irlandais qu'il avait amenés avec lui. En appre- 
nant G^tte nouvelle, son compagnon d'armes 
s'écria avec sa foi de païen : « C'est un grand 
malheur pour un homme comme celui-là de 
mourir de la main d'un esclave ; mais tel est le 
sort de ceux qui ne veulent pas sacrifier aux 
dieux (i). » Après cette oraison funèbre, il 
poursuivit les meurtriers , les atteignit aux îles 
Westmann , et les massacra. De là vient le nom 
des îles Westmann. Cependant jl s'était mis à la 
recherche de ses dieux pénates, et, après de 
longues perquisitions, il les découvrit auprès 
de Reykiavik. Il éleva sa demeure sur le rivage 

(i) LaDdnama bok. 



103 X£TTRES SUR L*IS^m)E. 

OÙ la mer les avait jetés, et, "de pirate qu'il 
était, il devint laboureur et pêcheur, Peu à peu 
d'autres familles norvégiennes le suivirqiit, et 
s'en allèrent habiter diverses parties dQ l'île, ^u 
bout de soixante ans, l'Islande e'tait presque en- 
tièrement occupée, et le nombre des émigrés 
devint si grand, que le roi Harald, craignant 
de voir son pays se dépeupler, imposa une 
amende de cinq onces d'argent sur toi}s ceux qui 
voulaient partir. 

Ces émigrés étaient, pour la plupart, des 
hommes de famille noble, qui exerçaieqt dans 
leur pays un certain droit de souveraineté. Ils. 
emmienaient aveceux tous ceux qu'ils avaienteus 
autrefois sous leur doiftination, ils fuyaient le 
despotisme de leur roi, et redevenaient libres en 
posant le pied sur le navire ; mais leurs esclaves 
restaient esclaves. Lorsqu'ils débarquaient sur 
la côte d'Islande, le chef de la tribu prenait un 
tison enflammé et parcourait le pays. Toute la 
terre qu'il enlaçait dans ce cercle de feu lui 
appartenait, et il la distribuait comme une terre 
de conquête à ses vassaux. Puis une fois le par- 
tage fait, il se retranchait avec ses serfs dans son 
domaine, et vivait comme un seigneur suaçerain. 



WtTBXS SUR LlSUflDE. i6e 

S'il voulait téoter une excursion maritime/ ses 
vassaux étaient obligés de répondre à son appel; 
s'il avait une guerre, ses vassaux devaiept le 
soutenir. C'était la féodalité norvégienne j^moins 
lo roi qui la gênait; c'était Faristocratie des 
hauts barons de France» appliquée à une race de 
pirates y à un peuple de pécheurs. Quelques-uns 
d'entre eux bâtissaient un> temple j et prenaient 
le titre de godi. Ils étaient tout à la fois magis- 
trats et pontifes. On les appelait comme juges 
dans les causes difficiles. On prétait serment sur 
Fanneau qu'ils portaient à leur doigt , et chaque 
femille leur payait un tribut religieux. 

Tous ces chefs de tribu vivaient à l'écart, 
maîtres dans leur domaine , jaloux de leur pou* 
voir, et indépendans l'mi de l'autre. Mais sou» 
vent ils se regardaient d'un œil d'envie. Dans 
leur humeur belliqueuse, la moindre contesta* 
tion provoquait une guerre , la plus légère étin- 
celle amenait un incendie. Ils avaient rapporté 
de leur terre natale l'amour des combats. Ils 
s'asseyaient à table appuyés sur leur * hache 
d'armes , et dormaient sur leur glaive. Au pre- 
mier cri d'alarme , on les voyait monter à che- 
val', et ils s'en allaient piller et brûler la demeure 



104 I.ETT&ES SUR L'ISLANDE. 

de leurs voisins. Quand la discorde s'était ainsi 
jetée entre eux , c'étaient , de part et d'autre^ des 
provQcations continuelles et des représailles sans 
fin. Il n'y avait point de loi pour les punir, point 
de pouvoir pour les maîtriser, et llslaude dé- 
vastée leur demandait en vain merci. Ces guerres 
désastreuses firent sentir la nécessité d'une or- 
ganisation générale qui donnât une sorte d'u- 
nité à tant d'élémens disparates , et mît un frein 
à l'ambition de tant de familles rivales l'une de 
l'autre. ' 

Un Islandais, Uffliot , partit pour la Norvège 
avec la mission d'étudier les lois en usage et de 
les rapporter dans son pays. 11 suivit pendant 
trois ans les leçons de Thorleif , surnommé le 
Sage, et s'en revint avec un code qui, en 928, 
fut adopté à l'Âlthing, non sans quelque con- 
testation. C'est le code connu sous le nom de 
Gràgas (i). L'Islande fiit divisée en quatre 
parties , d'après les quatre points cardinaux , et 
subdivisée en douze districts. Chaque district 
avait son tribunal, ses réunions particulières; 

(x) On en a publié i Copenhague une belle édition en a vol. in-4®, 
avec la traduction latine, et il existe sucoe .recueil un très bon oom- 
nantaire de SeUcgd. 



LETTRES SUE L'ISLÀIQ)E. 105 

mais la nation tenait toutes les années une diète 
solennelle à Thingvalla. L'assemblée était pré- 
sidée par les douze représentans des districts j^ ^t 
au-dessus d'eux s'élevait le chef judiciaire élu par 
le peuple et proclamé homme de la loi. Glétait 
bien l'homme de la loi , car, à une époque où elle, 
n'était pas encore éft^rite, il devait la savoir litté- 
ralement /?ar cœur, et la répéter chaque année 
aux diverses tribus. Pendant deux cents ans, ce 
code primitif se perpétua ainsi par le souvenir et 
par la parole. Mais les Islandais, qui le gardaient 
si fidèlement dans leurs traditions, ne se fai- 
saient pas scrupule de le transgresser chaque 
fois qu'il condamnait leurs projets de ven- 
geance. Souvent la voix conciliatrice des juges 
fut méconnue, et la sentence du logmadrétouffée 
par des cris de guerre et des vociférations 
haineuses. Les chefs de cohorte s'en allaient 
à leur diète le glaive à la main, comme les 
Hongrois; quand la discussion légale ne leur 
donnait pas gain de cause , ils avaient recours à 
là force, et le roc sacré, le logberg^ du haut du- 
quel le législateur rendait ses oracles, devenait 
le théâtre sanglant de leurs combats. 

Telle fut l'Islande pendant près de quatre 



iQA lETTR]eS SUE 1*|SLA]S1>S!. 

sîfcle^y et le christianisme lui-même, avec ses 
pieux symboles et ses paroles mis6riçordieu&eSy 
ne put adoucir qu'après ^ longues résistances 
Iw passions'violehtea de cette race de cpi^saires» 

' Déjà leDaneniarlq la Suéde, la Norvège, avaient 
^abjuré le culte dç leurs pncietis dieux, et ris-^ 

,1âtida Ib conservait en^pre. Plus d'une fois l'E- 
vangile lui avait été annoncé, el elle ne l'a'i^t 

' pas entendu : le» hblocâvstes de s^ng plaisaient 
trop à l'imagination de ces hommes* de f[uerre 
pour qu'ils consentissent si vite à y renoncer , et 
le di^u Tbûr, avec son marteau, emblème 
dé la force, était bien le* dieu qu'ils devai^it 
adorer. Le premier qui essaya de les arracher à 
leur idolâtrie était un Irlandais envoyé par saint 
Patrice. Il fit quelques prédications, et bâtit 
une église dédiée à saint Colomban. Après lui 
vint une fomme de la même nation , qui intro- 
duisit la vie chrétienne au milieu du paganisme 
Scandinave , et fit poser des crqix au dessus de 
plusieurs montagnes. Les Islandais respectèrent 
ces croix, quelques<>uns firent de saint Colom- 
j^an un héros , et lui donnèrent: une place hono« 
rable dans le Yalhalla , mais voilà tout ce que 
produisit le zèle des missionnaires irlandais. 



■ LETTEES SUR L'ISLANBE.^ i^ 

Bientôt pourtant une voix plus hardie et plus 
opiniâtre se fit çntendre: c'était celle d'uuJs- 
landaisy celle de Thorvaldr le voyageur (i). U 
avaitfété l;)aptisé par l'évéque Frédéric de Saxe , 
et il amena l'évéque avec lui pour prêcher le 
christiaJ9isme dans son pays. Mais il avait Ibpg- 
temps guerroyé sur les côtes étrangères, et il se 
souvenait trop de son ancien métier de soldats 
La parole était pour lui un moyen d'action trop 
faible et trop lent ; il eût voulu convertir l'Is- 
lande par le fer et par le sang. Ses sermons, res- 
semblaient à des cris de colère, et si on liû 
faisait une injure , il sentait bouillonner tout Ison 
sang de pirate. Un jour, deux poètes islandais 
avaient improvisé contre lui une épigramme, il 
désespéra de leur salut , et les tua comme deux 
mécréans. Une autre fois , il apprit qu'un de ses 
ennemis se trouvait non loin de lui : c'était aussi 
un païen intraitable qui n'avait pas voulu prêter 
l'oreille à ses prédications. Il le tua pour en 
avoir plus tôt fini. Le digne évêque n'eut pas le 
courage de suivre plus long-temps un tel com- 
pagnon ; il retourna dans son église de Saxe et 

(x) Le mot vidfœAa signifie plus que Toyageur. Il serait mieux 
rtnda per le mot latin peregnnator. 



108 . LETTRES SUR L1SLA;NDE. 

mourut sakitement.' Quant à Thorvaldr, après 
avoir porté son rude prosélytisme à travers 
toute l'Islande, il sentit renaître en lui le goût 
des voyages lointains. Il s'en alla en Grèce, en 
Syrie, à Constantinople et à Jérusalem. Puis , il 
s'arrêta en Russie , et fonda un couvent , où il 
mourut. 

' Après lui vint Thangbrandr, envoyé par le 
roi Olaf Tryggvason. C'était un homme de la 
même trempe que Thorvaldr. D'une main il 
tenait la croix évangélique , mais de l'autre il 
tenait le glaive. Il ne reculait ni devant un 
meurtre ni devant une bataille , et il savait éga- 
lement discuter avec les pontifes païens et lutter 
avec les berserkirs. Malgré tant de zèle et tant 
de courage, il ne put vaincre l'obstination des 
Islandais, et s'en retourna en^Norvége. Mais le 
roi Olaf renvoya deux autres missionnaires. 
Ceux-ci tâchèrent d'agir sur l'esprit du peuple 
par les cérémonies religieuses, et ils réussirent. 
Les prêtres catholiques parurent à l'assemblée 
du Thing avec leurs blancs surplis et leurs 
longues chasubles ; l'encensoir balancé par une 
main d'enfant exhala ses parfums, et la cloche 
répandit dans les airs ses sons plaintifs et har- 



LETTRES SUR L'ISLANDE. M9 

monieux. C'est une belle page à ajouter à ces 
admirables pages que M. de Chateaubriand a 
écrites sur la cloche dans sonGénie du christia^ 
nUme. La foule s'émut à l'aspect de cette solen- 
nité religieuse, et plusieurs hommes qui étaient 
restés inébranlables à la colère de Thorvaldr et 
aux sermons de Thangbrandr s'inclinèrent, par. 
un mouvement involontaire , devant le prêtre 
qui s'avançait ainsi précédé de la croix. Puis » 
les'leçons évangéliques, répétées tant de fois, s'é- 
taient pourtant insinuées dans quelques esprits; 
puis, le roi Olaf, qui était puissant, menaçait 
l'Islande de toute sa colère, si elle refusait d'en- 
tendre la parole des nouveaux missionnaires , 
et enfin une voix s'éleva pour proposer l'adop- 
tion du christianisme. Mais, à ces mots, les vieux 
Scandinaves sentirent se ranimer toute leur fer- 
veur païenne , et l'assemblée se divisa en deux 
parties , l'un tout disposé à accueillir la nouvelle 
loi, l'autre bien résolu à défendre l'ancien culte. 
Dans cet état de crise, on allait, comme de cou- 
tume , résoudre la question par un combat , on 
allait s'entretuer pour savoir qui l'on devait 
adorer, du Christ ou d'Odin. Un Islandais^ 
plus sage que les autres, demanda si l'on ne 



110 LETTRES SUR L'ISLANDE. 

* 

pourrait pas suspendre encore les hostilités , 
et faire trancher la difficulté par dés arbitres. 
Sa proffosition fut écoutée , et chaque parti 
nomma ses juges. Mais les missionnaires catho- 
liques gagnèrent, pour trois marcs d*argent, 
Thorgeir, le plus influent et le plus intraitable 
païen. Le lendemain, Thorgeir s'avança au mi- 
lieu de la foule , et après avoir cherché à démon- 
trer combien ces divisions de parti portaient 3e 
préjudice à la république, il s'écria : « Vous tous 
qui nà'écoutez, accepterez-vous la religion que 
je vais vous proposer ?»Les païens, qui le regar- 
daient comme le plus intrépide défenseur de 
leur croyance, répondirent qu'ils l'accepte- 
raient ; et les chrétiens, qui étaient dans le secret 
de la transaction faite avec lui, répondirent de 

r 

même. Alors Thorgeir proclama la religion 
chrétienne, et, malgré les cris d'étonnement et 
les plaintes de ses anciens partisans^ elle fut 
adoptée. • ^ 

De cette époque date pour l'Islande une nou- 
velle ère de science et de poésie. Elle eut des 
écoles, des prêtres instruits, des voyageurs 
célèbres , mais elle n'eut pas le repos. Ni la loi 
politique ni la loi religieuse ne pouvaient domp- 



LETTEES Sun L'ISLANBE* lit 

ter Fal&bition de ses principales famiUes. Au 
commencement du ix* siècle, une nouvelle 
guerre s'alhime entre elles , plus longue, plus 
terrible, plus acharnée que jamais.On vit alors 
des chefs de parti s'en aller au Thing avec une 
troupe de treize cents hommes. Ils traversaient 
lé pays comme un fléau, tantôt longeant Us 
côtes avec leurs navires, tantôt s'avançant au 
milieu de% habitations à main armée, et se 
frayant leur route par le meurtre et Fhicendie, 
Quand ils $e rencontraient, ce n'était plus 
comme autrefois des escarmouches d'un mo- 
ment ; c'étaient des batailles sanglantes qui du- 
raient tout un jour, et souvent recommençaient . 
le lendemain. Quelquefois ils se trompaient l'un 
l'autre par une paix simulée , et à peine avaient- 
ils quitté l'Althpag qu'on entendait déjà retentir 
le cri de guerre. S'ils venaient à succomber, les 
hostilités recommençaient sous une nouvelle 
bannière, avec un nouveau chef. Dans leur 
testament de mort, ils léguaient pour héritage 
à leurs fils une bataille inachevée, une vengeance 
incomplète, et leurs fils n'étaient que trop fi- 
dèles à remplir ce mandat. Tous les principaux 
habitans du pays périrent dans ces batailles. 



lia LETTRES SUR MSLANDE. 

Toute la puisspnte famille des Stiirles s'entre- 
détruisit ell6*méine. Snorri Sturleson , le plus 
grand écrivais de llslande, fut massacré à 
Reykholt par la haine de ses ennemis , et par 
l'ordre du roi Hakon. Quand ses grands hommes 
furent morts , la république islandaise mourut 
^lle-méme. Elle perdit en un jour son nom de 
république et son indépendance dont elle était 
si fière. Depuis long-temps les rois de Norvège 
avaient essayé de la soumettre à leur pouvoir. 
\l leur semblait que cette terre , peuplée par la 
Norvège, devait leur appartenir; mais l'Islande 
avait maintenu avec orgueil sa liberté. Les lon- 
gues guerres oligarchiques anéantirent toute sa 
résolution. Elle était faible et épuisée, et elle 
courba la tête sous le joug qui l'attendait: En 
1262 y les trois grands districts dp nord j du sud 
et de l'ouest se soumirent à la Norvège ;| en i a64 
le district de l'est suivit leur exemple. 

Dès ce moment, l'histoire politique d'Islande 
a cessé d'être. L'Islande n'est plus qu'une pro- 
vince norvégienne qui accepte les ordonnances 
qu'on lui impose, qui, en i387, se réunit au 
Danemark , et qui attend chaque année du roi 
qui la gouverne son tarif de commerce et son 



il 






« IfiTTRES SUJl L'ISLiNDE. .^ 113 

f • • • * 

* tdtri de rifilande à faire,** c'est celle d^tobs les 
ttaip: q^ l'ont traversée san^ relàclyè , de tous ^ 
li^ tolCiaxis qui' ont déchirè^ ses entrailles , de 
^ tôtat^.ies mâl^^dies qui oii^t décimé sa popula- 
yXsm. Çelle-rlà eût triste ef on la lit avec douleur 
^Idans &és.monta^ës' inhabitées, au milieu de ses 
« •hsÂQps de lave. Vf iôi ses éphémérides de quel- .« 
A due^ siècles. Où eii ttouvejrait-on de semblables ? 
^'v3oa, : ÉrupRon deVolcan- 

.'T 366.» Les glyo^ du Groenland entourent 
>,•'.* nie , ertout périt par le froid. 

1 3(^8/ Tren^Ueméht de terre. . 
.. i3ii. Eruption de vplcan. 
§ 1339. Tir^mblement de terre. — irruption 

de^ volcan. . * 

ïjl^i. Er nation de volcan. 
r^ffi. Értptiôn ^e volcan. 
1 35b. Éruption de volcan, 
.1357. TÉruptign ^e volcan. . 
i36o. Éruption de volcan. 
1 3^2. TÉruption de volcan. 
iSqo. Éruption de volcan.' 
1 402' La peste noire enlève les deux tiers 
des habitans. 

8 






114 ^ LETTRES SUR L'ISLANDE. 

1419- lûvasion des corsaires anglais' qui pil- 
'lent et ravagent le pays. 

14^3. Nouvelle invasion non moui^ cruelle 
que la première, v " 

1490. Épidémie. , " . 

* i582. Éruption de volcan. ♦ 
1 583. Érupt^pn âe volcan'. 

1616. Invasion des corsaires aîgérieni. • 
1 695. Glaces flottantes. 
1707. Épidfémie qui enlève lè quart de la 
population. 

• 1716. Éruption de volcan. * • " 
1 7 1 7. Éruption âe volcan. 

l'-y'ao. * Éruption de volcan. ♦ 

1753. Famine. 

1755. Éruption de vofcan- ^ , '' * 

1766. Éruption de vqlcari. 

1783. Éruption de' volcan. - 
Famine. * • * 

Ajoutez à cela rindifference dU gouvernement 
qui entendit d'une oreille distraite les plaintes 
de l'Islande, et n'y repondit pas. Ajoutez le 
monopole du commerce , le monopole infôme 
qui y pendant deux siècles , enleva à ce malheu- 



Épi4< 



emie. 






LETTRES SlTK L'ISBANDE.^ 115 



« <• ^41 



reux pays tQut ce que les vc^cans, les pirates, 

les rigaeurs du cltpaat^t las tremblemens de 

terre ne lui avaient pa» enlevé. Ajoutez les que-, 

■^ relies des gouverneurs avec les évêques, les 

■divisions intestines , et vcîus aurez une idée de 

tout ce que cette terre d'Irlande a eu à souffrir, 

* et vous aimerez peut-être ce peuple ferme et 

patient qui à supporté ftnt de désastres et n'a 

- .point déserté son «pay». 

Depvis la fin du siècle dernier les volcans 
• t^orjneùtdaos le flanc de% montagnes', le mo- 
nopôle' du comrmerce a été aboli, et le gouver- 
» nernent danois a compris qu'il y allait de son 
^u\firêt de protéger etade soutenir i'}slandé'; mais 
^ rien ne permet d'espéjrerquelepays redevienne 
jamais aussi puissant qu'il l'a été. Il y a eu autre- 
fois des- familles riches en Islande, et mainte- 
nait i\ n'y en a pluâ. Il y a eu 100,000 habitans, 
.et maintenant la popufation ne s'élève pas à 
jJus de So,ooo. L'île est pourtant plus grande 
. que le Danemark et le Holstein , et presque 
aussi grande que la Prusse. En Russie, on 
compte 80,000 habitans par mille carré, en 
Norvège io5, en Suède 219, en Islande 34* 



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" . ^ LES SCAIiDES. 

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Les scaldes sont les bardes du nord. Comme 
Içs poètes celtiques et les rhapsodes grecs , ils ont 
célébré les dieux et les héros. Comme les auteurs 
des romances espagnols, ik ont chanté la gloire 
et les combats. Comme Virgile , ils ont eu leu^s 
Mécène; comme Pétrarque, ils sont souvent en- 
trés dans le conseil des rois. Comme les Minne- 
singer , ils s'enorgueillissaient de leur naissance 
et Marchaient de pair avec les jarl et les princes. 



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9 



118 LETTEBiSUirL'ISfÀNDE.. 

« 

Comme Taillefer, le trouvère normancl, et Veit- 
Weber, le soldat suisse .Ifs assistaient eux-mêmes 
aux batailles qu'ils devaient ch^ntje^y et combat- 

« 

taient au* premier rang. * . ' 

La poésie des Scandinaves remonfe comme 

leur histoire jusqu'à la migration des peuples 
* d'Asie y et se perd dans des récits obscu^ et 

des traditions fabuleuses. Ce$ peuples, qtlè Ton- . 

a si long-temps 'appelés barbares, sont pour- . 
' tant venus dans }e nord aftrec*des chaiîts, et 

comme les Indiens et les Grecs , ils ont tknt de 

vénération pour la poésie , q\i'ils l'attribuent à 

un dieu , et/ peuvent dire comme Ovide : .\ * ' 

» 

Est deus in nobis , et sunt CjpmiDercia cœli; 
Sedibus aetheriis spiritus ille* venit . 

La fable qu^ili^ racontent pour expliquer cette 
origine est grossière, mais caractéristique, et 
mérite d'être rapportée. * \ 

Il y avait autrefois un homme nommé Kvaser, 
qui, par son intelligence et sa sagesse, s'était 
élevé au ranff des dieux. Deux nains, ialoux de 
ses ta|ens , le tuèrent , recueillirent son sang 
dans lui grand vase et le mêlèrent avec du miel. 
Ce sang du sage ainsi mêlé avec le suc des 



• . L£TTp:$ ^l€K riSLANQE. 119 

• «Iv * 

/iei^ I aisec l'œuVre inijiustrieus^ 46s a}>eilles , 
^eyipt la source poétiqj^e, Thippocrèiie de^ 
ScafijcHnaves. Quiconque pouvait y puiser se séu- 
t^it àrinstant in^iré et pouvait laire résonner 
hariqopieu^emétil: lâs cordas de l^ Jaarpe. Le 

fk géant Suttung parvint à s'o^parer^e la poupe 
de miœd^^ et il y attachait: un gr^^d prix , quoi*- • 
qu'il p'en usât guette; il b dQni^a ^ garder à ^a • 

'^lle Gunlqe4a, çt TenflbroMi dans une montagne. 
Cepëiaidant , Odin qui était dieu e); qui av^it de 
nombreuseï^ attribu,tions éprouvait une grapde 

■ envieVd'y joindre encore la faculté poétique; 
mais il fallait pour cela séduire Sutfung, et 
Sifttifpg était un terrible* hofnme ; ni parolef» 
flatteuses ni pro^messes ife pouvaient j'^Uenr 
drirj i| gardait son trésor en vr/ii barbare/ 
pe voulapit p^s eu jouir l^i-^iéme ej ne vpulan^ 
pas Ta^^^nflonner aux autres. Odin quitta sa de«- 
meu^e ^leste, çt vint, çoo^me Apollon chez 
Admète, p{i?ser tout u^i été chez Suttung , prp* 
nant soin fjes ^esti^qx, récol^^nt le foin , et ^^ 
demandant: poi^r toute récompense , après ses 
longues joi^npes i^^ ^^^euryquequ^qu^sgou^tçy 
de miel. Suttung les lui refusa impitoyable- 
ment. Après cette dernière tentative i Odin dés- 



i 



120 JgarKt&lSgR L'ISIÀNDE. 

espérant de vaincre l'obçtiq^tion du .géant a 
recours à la nise; il se change en serpent , pé- ' 
nètre dans la mpntagne où est enfermée la coupe 
poétique, s'approche, de Gunkeda, la flafte par 
ses éloges y la £iscine par sou regard. La pauvre 
Gunlœda fit comm§ Eve , eue crut aux parotes • 
du serpent , et oublia la défense dç son {>ère. Oâin ' 
obtint la permission de boire trois fois ^ la coupe 
de mioed^et à la troisième fois lei cruel avait tout* 
bu. Alors ^il oublia les doux sermens qu'ilavait 
murmurés le soir à l'oreille de Gunlœda, il laissa 
la pauvre fille qu larmes et s'enfuit sous la forme 

* 

d'un aigle. Mais Suttung était un habile magi- 
cien : il devina aussitôt le vol qui venait de lui 

être fait et poursuivit le ravisseur. Déjà il était 

• 

près de l'atteintjre , déjà Odin tremblait d'es^pier 
chèrement sa supercherie, quand tout à coup 
lesases vinrent au-devant de lui pour le soutenir 
et lui présentèrent une grande coupe, où il 
rendit le miœd qu'il avait bu. Mais, dans le mou- 
vement de frayeur que lui avait causé Suttung, 
il en laissa aussi tomber une partie par terre (i). * 
Celle-là appartient aux mauvais poètes, qui 

(i) Par respect pour les poètes, j'adoucis ici Texpression textuelJe, 



/» 



LETTKBS SI311 LISLÂNBS. 121 

n'ont besoin que de se baisser pour la voir; 
Mais la coupe des dieux est conservée dans le 
ciel y et les hommes de génie , les hommes vrai- 
ment inspirés peuvent seuls y poser leurs lèvres. 
C'est Odin qui la distribue à ses favoris; c'est 
lui qui est le dieu de la poésie : a Maintmiant , 
dit TËdda*, le chant d^Odin est chanté, «kns la 
salle d'Odin, près de la- salle d'pdin. Heureux 
celui jqui^e chantai Hearëiix t^lui qu^ peut le 
^re^Jiirej! IJeitréux eerut qui l'apprit ! peureux 
"celui Qui l'entendit ! jr V • . ' * ' 

*.En rJ^^^tapt aux premiers te.mps dfts trois 
•monarchies Scandinaves .'nous n'avons sur lerf 
scaldes que des notions incomplètes ^^es^jFrag- 
mens de Ijiôgraphie et des fragmens de. vers. Au. 
VI' et au vn* siècle, ijis occupent déjà de temps à 
autre une placé notable dans l'histoire, mais à • 
partir du ix« jusqu'au xiii® siècle , ils se suivent 
àans interruption l et l'on,' connaît très bien 
leur nom, leur vie, leurs oeuvres. Le règne* 
de Harald aux beaux cheveux fut l'âge d'or dos 
scaldes. Cet homme ambitieux crut que, pour 
donner plus de solennité à ses batailles , plus 
d'éclat à ses conquétîes, il fallait qu'il s'entourât 
^e poésie. Il réunit à sa cour les scaldes les plus 



4 



120 If^TTKJg^ JSm Js'Ï^XSlJfB, • 

1 

vantés; U se les 9^jtax^^ P^r^^? pr^ens ^ e}: tout 
chantèrei^): S2|. gloirç et s^ j(^axipaj:iû)i. S^s jsuc^' 
cçsseurs manifestèxent constaninsent )e même 

■ 

goût. Quelque^uos d'eptre eujc, cprpme M^. 
gnus-]^*^Qy iS^r^l^ Sig^r4ssoi^ faisaient dks^ 
vers ew- mêmes et çhéfiss^ieQ); Jia poésie.* Les • 

scaBaf» r>jé9^èrei^( jjong-ibepips ^ Jlnterdfctîbi^ 

■ ■ . • 

Ja^cée coflitire eux p^r [es py^s^onnaif es 'chcë- 
tiens, p^/if-le-^ktf jçpQd?mn^it leurs sôuyenij^ 
mythologiques, et cependant il p^psa qu'U 
convenait îi sa majesté de roi d'epi ^ypir plu- ♦ 
sieurs 4i ça cour. Ce fut }ui qui, les^onduis^pt 
*un*jmir âur le chaipp de foi^aîJle, leur dit> 
« Plafiez^you$ au premier rang , afin de chanter 
. ce qu^ vpus aurez vu çt non ce que vous aure^ 
ent$nd(i rVsontér/» Mais peu à peu le çhristiar 
ni^jtxiç s/insinu9 pli^s avant (jlans les esprits. Les 
mœurs , les lois changèrent , et la poésiB c|es 
scaJ/deS) fille d'Odin, s'éteignit avec le culte 
d'Odin. 

A la prendre d^u^s seç monumeM les plu^ 
apçiei^s, cetjte poésie est claire, sipaple., éïxer- 
gique. £lle a tout le caractère des temps primi- 
tifs et du vrai chant épique ; mais plus tard , I?^ 
sçaldes Taltérèrent; elle devint l'œuvre (dp tra- 



*• 



/ 



v^tI facj^çe pt des- Bea9x*e$prits» Au tefrips 4^ 
Bolf-Krage, elle est encore jeune et forte; elle 
r^sGBwe hautement au milieu de la fople et dé- 
^ei3i4 avec orgû^eil S^a nationalité Scandinave. . 
Quatre siècles pjus tard , c'est une poésie vieille, 
.viciée , prétentieuse , qui recherche avec aflfec« 
fi^tipn\tes formes inusitées , et ^'enveloppe dans . 
uif néologisme bizarre^, dans des métaphores 
étranges, j^lors on^it des poètes qui redoutaient ' 
^'ptj-e populaires , et q^ , pour écjiapper à une 
telle infortune 9 entremêlèrenf: leurs vers de 
t4i)|:-de mots ^^nnois, écossais, anglo-saxons, 
et dé tanj deâgures hyperboliques, que le peyple ♦' 
renonça à les comprendre, et qu'ils devinrent 
un obj^t d'étudç pour les gens les plus lettrés (i). 
Cette poésie est restée si oçscure qu'à moins de 
l'avoir long-temps analysée, les Islandais eux** 
mêmes ne la conçoivent pas , et quand on est 

(x) La poésie anglo-saxonne présente la même obscurit4, les 
' mêmes affectations de style , le même goût pour les métaphores 
Dans sa description du déluge , Cedmon emploie plus de trente sy- 
nodymes différentes pour désigner rarche de Noê. « Les poètes anglo- 
saxons, 4it M. Tumer, voulaient avoic le monopole du chant et des 
avantages qui en résultaient. Pour cela ils rendirent leur style de plus 
en plus difficile à comprendre, afin de le mettre hors de la portée du 
vulgaire, et leur langue poétique fut tout-à-fait différente de la prose.» 
History oftf^ Anglo-^axêns by Sharon Turn$r\ X. 3. p. 974, 



^ 






s * 



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124 , ♦ tETTRES «UR MSLA»DÉ. 

"* * parvenu-à eii pénétrer le sens , on eçt étonjié de 

'. tous lesi raffinetnQps d'ait auxquels les scaldes 

«avaient recours pour vo#er leur penspé. Hs, 

' auraient feu honte dp se servir d*une langue qui 

ressemblât à la langue .du peuple , à la langue ' 

vulgaire ^ et ils ont si Bien élaboré leurs vers , 

ù aiguisé leurs périodes et gonflé leurs ^métà- 
b ^ phores , quUls ont laissé loin d'eux les ooncetti 
italiens , lès phrase^ ampoulées de Dubartas eti 
le mélange' hétérogène de la poésie de cour 
allemand^. Je ne sache pas, dans aucun pays, 
un poète qui redoute comme eux Téxpresâon 

* nette , précise j el ^'inquiète autant d'employer 
toujours Ja 'périphrase. S'ils parlent du ciel , 
c'est la couverture (^es montagnes.^ la maison 
du soleil , le chemin des étoiles ; de la ter^e : c'est 
là tille de la nuit, la chair d'Ymer, le vaisseau 

. flottant sur les âges ; du feu : c'est le frère du 
vent et l'ennemi des forêts; de l'or : c'est la lu- 
mière de Teau, la larme de Freya, la dçnt de 
pieu, le soleil et la lune. La mer est le sang 
d'Ymer et l'anneau du globe ; la tête est la de- 
meure du cerveau , le champ des cheveux ; le 
sang est le lac des blessures et le vin des oiseaux 
de proie. Ajoutez, à cela des expressions équi- 



\^ 



4 



* • 



thZTTMS SUR L'IÀLWfDE. • 125 

m 

voques dont ils se servant j^ivec une sorte de 
prédilection. Le même mot signifie : nieç et che- 
val j vaisseau et'bbucUe«; feu et épôe ; aigle et • 
loup. LoAqu ils eippjoient» ces joeutions do«- 
teuses ils joignent à l'une des deux ^acceptions 
qu'elles renferment toutes les épithètes qui ne 
s'appliquem^e):)t qu'à l'autre. *. Ainsi ils disent 
également : l'épétil, brûlante 7 ^t le feu, aigu; le 
vaisseau d'acier et le ^ucKèr rapide ; Je loup ' 
aux larges ailes.et l'aigle au pwl roux. 

• Pu reste", ife avaient tin grand noipbrd de 
licences po^iqùes, ils pouvaient âtipprim^r^ 
ajouter, contracter plusieurs, lettres* dans un 
mot: Ils eniployoient les tropes : l'.épenthèse , 
la-syncùpe, la métQliymie,.Tellipse, cq^me ^ 
s'il^' eussent été à l'école de Dumarsais , ,et ils 

ayaieûtf.tout à la fois le vers métrique des an- ^ 

■ • » 

ci^s/ le v,ers saiolto des Italiens, ie vers rimé- 
comme nous; et le vers allitéré comme l'onf 

• r " • • • 

eu les Allomands, les. Anglo- Saxons ^ comme 
Chaucer, Waller et Plowman l'ont employé. 
Nous coi]Qpcenons difficilement Tbarmonie des 
yers allitérés, ms^s il est certain qu'elle était 
assef sensible pdur firapper les anciens homines 
du nord. Un de nos poètes , celui de tous qui a 



126 LETTRÉS Sui.LlsiiNÏ)E. * 

peut-être le jdtts éh^dVé la formé ,• me faisait re- 
marquer (îernièremerit que l'allitération lie serait ' 
pas employée .dans nos vers sans produilte un 
certain effet nljusicat Où cite plasieurs v^ dé 
Vîrgité , dé Lucrèce, âe Plautè, ou les méâies 
le ttres sont évidemment répétées ^vecîhtentfen, - 
et Poiif sait que les Espagnols trouvent dans leurs 
assonnances une 6orte de Q[ielo£e que les étràn- 
gers parviennent difficifeirient ^ Saïsii^* 

Les scaldes avaîetii cruatre formés dé ^érs : le 
Fortiyrda-lagyX^ Df-ott-kç^çêdit^ie To^oèllty 
le Aunhendt, te premier est le plus ancien. Orf . • 

l'a ppeliâit' aussi chant des elfes, parce qtfoti^ 
croyait que les elfes s'en sérvoifent ^ôiir pai^Itt* 
au3^ fioniùîes. Le second est celui "c^éi on oph- 
naîi le mieux, il fut employé fréquemment 
aux IX*, x^ et XI® siècle. Dans le troisième Véài 
veil'S riment entre eux. Lés uns ont là rimé com- 
plété, tfàûfres n'ont qu'une c(emi-rime, fort 
peu àpp'îarénte pour nous» Lé quatrième est lé' 
plus récent, fl est encore sojuverit employé en " 
Islande. 

Les deux cnants lés plus célébrés étâî^t Ife 
drapa' et lé flockr. Le drapa était fodé des 
grandes; fêtés et dés grands Batailles , lé ditÉy^ 



« • 



LETTRES StJR rlSLAIîDE. 127 

■ 

ratnbe que lés l'ois aimaient à entendre résonner 
autour d'eux. Le flocti^ avait aussi un certain 
caractère de solennité, mais il était plus courf. 
Le scalde Loftunga chanta un jour un flockr 
devant le roi Canut. Le roi se fôchà et lui dit 
^ue jtisque là on avait toujours fait pour lui ' 
des drapa. 

C'étaient là les fortnes arrêtées , lés grandes 
forihes. Mais les scaldes varfaîénlf à Tinfïni leur 
mètrè, Ifeurs rimes', leur aUitératîori , et (^land 
où étudie" les (Kvers fragmens qu'ils nous ont 
laissés, oti voit qu'ils cherchaient éntf-iaêtocs à 
. se créei' dés dftecultés métrtques , dans Tespoir 
• de donner par là pltts de valeur à leurs oeuvres. 
Nous pouvons rire de cette efreur poétique , 
mais je ne pense pas qu'aucun peuple y ait 
échappé. Simmias d€ Rhodes écrivit une pièce ^ 
de vers à laquelle il donna la forme d'un œuf, • 
et une autre qui avait ceïfé d*une hache. Où • ; 
connaît le poème latin dont tous les mots com« 
mencent par un P, et nous-mêmes n'avons-nous * 
pas la bouteille de ï^anard; l'acrostiche traversé 
quatre fois par le même nom; le quatraiH ba-- 
'teléj où la rime se trouve répétée à h fin du* 



«• * 






premier veraet aac6tflroeacemebtdel*lutrîffi1j^ • 
le quatrain à rime Mdodhlée, dont Mai^H; mv^ 
même nous.a laissé des «xwlple^9)fl^qlIal^aiIlr. 
fraternisé y où! b jdërnifïte -sytlah^ du'* premîeil . 
vers doit ^Ir^reprq^i^'au coiûn|èiiûaai«|filr<lCi 
^ second (3), et un graïid nQXpt)rerà''autref^ëk'si 
non moins À^i^k^liers? • .• ', ^sf ,. *'\9^ 

Il y a fl^^m la ppéisie d)te «caMe^iii) aiktraftii^ 
rite que celui de îa-'fers^c^àtion; c'est soâ carae/- 
tère tradî^otinel , sa paMle'autheiilique. Lk'fmw 
trotiT€ait.des'4ocuniens que rien ïie remplai^;; 
là sont les noiâs les phi» ancien^, ht quelc^és^ 

■ 

uns des faits- les plus essentiels de ThiSt^îM " 
primitive djiword. l*6us devons âuix scaldestous . 
ces firagmièns prëoieuxmir lesquels s'àppuietil' 

(^ Qaand ^eptaile , ^QiBsSmt Diea de la /7i«r/ ,. . v. * 

é f N Cessa àt armer casac[aeâ et galées , . , 

« ^ . ' Les gallicans bien le durent aimer ^ ' • \' * 

£<Wc&ini0r ses grandes eaux saléesw • 4 ' 



(â).' Lablanchecolôna^tf//?,^^^)' 

Souvent 'je yo^&jfHarU^ criani, etc. 

(3) ,: Dieu gard ma nutûtresse'et^rtfrenVtf » 
Gente de corps et façon, etc. 
* Pour dire yray , au temps qui court , 
Cour est uni p«rille«x passage , etc. 



»v^ 



V I 



• » 



I 

I 



LETTRES SUE L'ISLÂin>E. 1^9 

lés chroniques de Snorri Sturleson et Thistoire 
de Saxo le grammairien. Nous leur devons ces 
belles strophes intercalées dans les sagas, et 
toute TEdda, c'est-à-dire, toute la théogonie et 
la cosmogonie Scandinaves. La parure d'emprunt 
que ces poètes joignaient à leurs vers n'existait 
qu'à la surface. Au fond tout leur était inspiré par 
le temps où ils vivaient, par lesévènemens aux- 
quels ils prenaient part , par le pays qu'ils ai- 
maient. Personne mieux qu'eux ne pouvait ^e 
faire l'historien de leur époque. Ils touchaient 
tout à la fois aux deux extrémités de l'échelle 
sociale. Ils appartenaient au peuple par leur 
naissance, aux grands par leur éducation. Us 
entraient dans Tintimité des princes , et pas une 
bataille ne «e livrait sans qu'ils y marchassent 
à côté de lui , pas une fête n'avait lieu sans qu'ils 
fussent appelés à en faire l'ornement. Us étaient 
là témoins et acteurs. Us observaient et ils 
chantaient, et^quelques-uns d'entr'eux avaient 
une telle faculté d'improvisation qu'ils poiivaient 
à Tinstant même raconter en vers le fait qui les 
avait frappés. Rognvald, comte des Orcades, se 
vantait de composer, sans préparation, un 
poème entier sur chaque idée, qu'on lui indique- 

9 



130 LETTUflS SUR L'ISLANDE. 

rait, et Ton dit que le scaMe Sivard balbutiait 
toujours quand il parlait en prose, mais s'ex* 
primait avec la plus grande facilité dès qu'il 
avait recours à la langue poétique. 

Une partie des chants que nous connaissons 
ont été composés en Danemark ; d'autres en 
Suède , d'autres en Norvège , et un assez grand 
nombre en Islande. Mais ils ont été répandus 
à travers toute la Scandinavie. Les scaldes ne 
restaient pas toujours au même lieu. Ils quit- 
taient leur pays avec l'ardente impatience du 
jeune âge , et ils y révenaient avec les souvenirs 
de la vieillesse. Ils passaient de longues années 
à tourir les aventures , à s*en aller chanter de 
ville en ville, n'emportant avec eux que leur 
luth et leur épée ; pauvres poètes qui devaient à 
tout instant remplacer la mélodie des vers par 
le cliquetis du glaive; pauvres oiseaux voya-» 
geurs à qui la nature n'avait point donné d'abri 
sous la feuillée, et qui ne savaient bâtir leur nid 
que sur les bords des mers orageuses ou sur les 
champs de bataille. 

Quand un scalde arrivait à la cour d'un 
prince, il se faisait annoncer comme poète, et 
le prince le recevait ausâtôt II y avait dan^ 



LETX&ES SUR L*ISLAIÏD£. 131 

chaque salle de festin un siège réservé pour lui. 
C'était là qu'il allait prendre place et qu'il en- 
seignait ses chants à la foule assemblée pour 
l'entendre. « C'est une vieille coutume, » dit Odiû 
dans le Havamal^ « dé s'asseoir sur le siège des 
chanteurs et de redire de mémoire d'aticiens 
chants. Pendant que l'on racontait ainsi les his- 
toires du peuple , je m'assis et je kne tus , je 
regardai et je réfléchis, i» 

Le scalde répétait plusieurs fois les mêmes 
strophes y et les courtisans les apprenaient par 
cœur afin qu'elles ne tombassent pas dans l'ou- 
bli. Les rois eux-mêmes aimaient à les voir se 
perpétuer autour d'eux. On raconte que le roi 
Edouard d'Angleterre, avant de récompenser le 
poète Halle, le pria de rester assez long-temps 
à sa cour pour que plusieurs de ses amis eussent 
le temps de recueillir les chants qu'ils lui avaient 
entendu chanter. 

Dans ces temps d'ignorance, le scalde n'était 
pas seulement un historien fidèle , un versifica- 
teur habile ; c'était un homme qui avait beau- 
coup voyagé, beaucoup vu, et chez lequel 
l'instinct poétique avait éclairé le jugement, et 
développé l'intelligence; c'était un homme poli- 



132 LETTRES SUK VISUlSDE, 

N 

tique et un philosophe. Les princes avaient 
confiance en lui, et lui demandaient souvent 
conseil. Le scalde alors marchait de pair avec 
les grands; son titre seul équivalait à un- titre 
de noblesse^ et il avait comme les nobles ses 
armoiries de poète : une rose sur un bouclier. 

Mais quand un roi avait su rendre dignement 
hommage au talent et au caractère d'un de ces 
poètes énergiques, il pouvait compter sur sa 
bravoure et sa fidélité. Un jour forage jette' sur 
les côtes de Danemark le vaisseau d'un jeune 
aventurier. C'était un scalde encore peu connu , 
nommé Starkoddr; mais il était grand, fort et 
plein d'ardeur. Le roi Frodd l'accueillit à sa cour^ 
et fut tellement frappé de son air martial , qu'il 
lui équipa un autre vaisseau; et Starkoddr 
partit , et s'en alla en Suède , en Angleterre , en 
Irlande , puis sur les côtes de la mer Baltique, et 
pénétra dansla Russie et la Pologne. Le long de sa 
route il s'attaquait à tous les vaisseaux de pirates, 
il amassait les dépouilles de ses ennemis, puis il 
revenaitles partager avec le roi et lui raconter ses 
voyages. S'il entendait parler d'un guerrier célè- 
bre, il courait aussitôt se mesurer avec lui. Si un 
malheureux lui adressait une plainte, il allait à 



lETT&ES SUR i;iSLANDE. 133 

son secours. Si un pays gémissait sous la tyrannie 
d'un roi, il était comme Tliésée, toujours prêt 
à purger les royaumes de leurs despotes et la 
terre de ses monstres. 

Cependant Frodd , son ami y son bienfaiteur, 
est assassiné ; mais il a un fils , et Starkoddr ne 
veut pas enlever au jeune prince l'honneur de 
venger la mort de son père ; il se retire en Suède , 
et pendant qu'il raconte ses dernières batailles 
et se prépare à en livrer de nouvelles , il apprend 
que Helga , la fille de Frodd , a été séduite par 
un orfèvre. Il part à l'instant , arrive en Dane- 
mark y entre chez l'orfèvre , la tête couverte 
d'un grand chapeau qui lui masque le visage, et 
s^asseoit à l'écart, immobile et silencieux; là il, 
reconnaît que tout ce qu'on lui a dit n'est que 
trop vrai; il observe en serrant la poignée 
de son glaive les caresses que Helga prodigue à 
son séducteur. Tout à coup la jeune fille l'aper- 
çoit , jette un cri de terreur et repousse son 
amant. Starkoddr se lève, et le nialheureuz 
orfèvre regarde, pâle et effaré, cette main de fer 
qui le menace , et cette épée qui va s'appesantir 
sur lui. Aucun moyen de se défendre , aucun 
moyen de s'enfuir, et il est là qui tremble et se 



134 SiETTRES StJK L'ISLANDE. 

coui^be SOUS le regard enflammé du scalde, 
comme Toiseau sans force sous le regard san- 
glant du vautour. Mais Starkoddr, après l'avoir 
fait passer par toutes les. angoisses de la mort, 
le repousse dédaigneusement : <c A Dieu ne plaise, 
dit-il, que je ternisse ma réputation de guerrier 
en tuant un lâche tel que toi. Je t'imposerai un 
châtiment plus cruel en te laissant vivre. » Car 
Starkoddr, dit Saxo le grammairien, était de 
ces hommes qui croient qu'une vie passée dans 
le crime et la honte est mille fois phis redou- 
table que la mort. 

Après avoir ainsi vu pâlir les deux coupables 
devant lui , Starkoddr chanta son voyage , et 
ses derniers vers s'adressaient a Hdga ; « Û jeune 
fille , s'écria-t-il , quelle magie t'a donc aveu- 
glée? Quel plaisir pouvais«tu attendre dans cette 
demeure sale et enfumée , toi dont l'enfance a 
été bercée dans le palais des rois? 

ce Comment ces lèvres pâles , ces lèvres cou- 
vertes de cendre de ton amant se sont-elles 
approchées de ta bouche de rose ? Gomment as- 
tu permis à ces brfis de manœuvre d'enlacer ton 
beau corps , et à ces mains grossières de toucher 
ta peau de satin ? » 



USTTRES Sun L'ISIJINinU ^7 185 

• 

Qiidque temps après y Helga se matie^ avec 
le fils d'un roi, et le scalde retourne en Suède* 
Mais un jour on vient lui dire que Ingel, le 
nouveau roi de Danemark, loin de chercher k 
venger la mort de son père , est devenu l'ami de 
ceux qui l'ont tué et a épousé leur sœur. A 
cette nouvelle I Starkoddr se remet ea route; il' 
accourt dans le palais d'Ingel, et , sans se faire, 
annoncer, entre dans la grande salle du festin , 
et va s'asseoir sur le siège d'honneur qui, du 
temps de Frodd , lui était toujours réservé. La 
reine, apercevant cet homme couvert d'habits 
poudreux qui s'en allait prendre la meilleure 
place, lui ordonna de se retirer. Le scalde ne 
chercha pas à se justifier, il ne répondit rien*. 
Il descendit, mais dans la rage qui le dominait^, 
il donna un tel coup de poing contre les colonnes 
de la: salle que toute la maison en fut ébranlée. 
Quand'le roi revient de la chasse , il reconnaît* 
l^ami'de son père, et quoique le noble vieillard 
le géae , il ordonne à chacun de lai faire bon 
accueil ; alors les courtisans s'empressent autour 
de loi , et la reine lui demande pardon de son. 
erreur. Mais Starkoddr écoute tous les éloges et 
toutes )és protestations d'un air distrait et indif- 



136 LETTRES Sim L'ISLANDE. 

férent On prépare pour lui une grande fête, et 
il s'asseoit au banquet royal comme à. un ban- 
quet de deuil. Toute la table est couverte de • 

mets recherchés , de liqueurs rares , et il. se 

• 

souvient qu'autrefois on n'y voyait que la coupe 
d'hydromel et le quartier de bœuf rôti. Quand 
le roi l'invite à boire et lui présente les plats 
choisis qu'il gardait ordinairement pour lui», 
même, le vieux guerrier le repousse avecmé*. 
pris : « Je suis venu ici ,^t«il , pour voir Iç fils, 
de Froddr, non pas pour voir un lâche volup- 
tueux qui ne songe qu'à manger. » Autour de 
lui il entend parler allemand , et sa fierté scan* . 
dinave se révolte à cet accent étranger. Tout à 
coup les meurtriers 4^ son roi paraissent et 
viennent prendre place à table ; à leur aspect , 
le regard de Starkoddr s'enflamma de colère, 
et la reine en fiit si effrayée , qu'elle arracha le 
diadème d'or qui brillait sur sa tête etle lui pré- . 
senta; mais le scalde le rejette avec dédain, et 
s'écrie : « Loin de moi. ces folles parures; loin 
de moi tes présens! Penses*tu qu'un vieux soldat 
se laisse séduire comme une femme à la vue de 
l'or? 
a Je le dis à haute voix. Celui-là n'a pas un 



LETTIUES sua L'ISLANDE. ly 

iioMe cœor qui peut poser sur sa tétede.t^k 
omemens. La vraie parure du guerrier, c'est la 
cicatrice et l'épée. » 

A ces mots il s'ëlance sur les assassins de 
Froddr, les renverse à ses pieds et retourne. eu. 
Suède finir sa vie de héros. 

Si, par sa vocation de scalde, le poète occu- 
pait une des premières places dans la maison du 
prince , par ses rêves de jeunesse, p^r ses affec«' 
tipns de famille , il aimait à redescendre au 
sein du peuple. Jusqu'au milieu des salles 
InillaQtes où l'hydromel coulait dans des cornes 
dorées , il se souvenait de l'humble toit .qui l'a- 
vait abrité , et le soir, assis à son foyer, il redi- 
sait , pojii^laire à quelques-uns de ses anciens 
compagnons, les mêmes récits qu'il redisait aux 
jarl pour gagner le bracelet d'or. Le peuple 
aussi l'aimait et le prenait pour interprète de ses 
vœux. Le cri de l'opprimé , la plainte du pauvre 
s'adoucissaient en pas/sant par les cordes de la 
harpe. Le roi Fécoutait d'une . oreille plus 
attentive, et la poésie établissait ainsi. uh lien 
niystérieux entre l'esclave et le maître , entre la 
chaumière et le trône. 

M 

A en jjoger par un récit de Saxo le grammai- 



ia4 vEms$ sim lisuidc 

lien s h peuple Scandinave devait avoir une 
§pra»de prédileetion pour la poésie^ (^land 
Froddr III mourut , il ne laiismt aucun héritiar 
légitima* Le seul homme qui pouvait être appelé 
à lui suiso^der était ^i Russie, et on le croyait 
perdu depuis long-temps. Le peuple danois 
promit de doimer la oouramie à celui qui com- 
poserait sur k mort du roi le meilleur chant. 
Saxo ne dit pas comment le concours fut établi , 
mais un pauvre scalde, nommé Biam, fort peu 
ooimu jusqu'alors, l'emporta suf ses rivaux, 
et prit possession des États de Danemark. Awl 
jeux <dympiques, Sophocle n'obtint jamais 
d'autre royauté que la royauté de la poésie , et 
quand, par un beau jour du moiid'av|»l, oq qoih 
duisit en grande pompe Pétrarque Mi Capitale, 
les cardinaux ne placèrent sur sa tété quHuie 
couronne de laurier. 

Un grand nombre de scaldes appartenaient 
aux plus nobles familles de la Scandinavie^ On vit 
id comme en Allemagne et en France, an temps 
deS'UÛnnesinger et des trouvères , des jarl, des 
princes, des ducs, composer des flockr^ des 
drapa , et porter avec orgueil le titre de poète. 

Mais soît qu'ils fussent issus d'qne ^sucpille de 



USTT&E8 SCH L*I»UJn>K. t«t 

• 

rois 9 ou d'une famUla de pays^m» , ik étaient 
avant tout hommes de guerre. Le glaive effaçait 
entre eux toutes les distances* Is. guerre était 
leur véritable joie^ leur poésie , et chacun d'eux 
pouvait dire comme Autar, le héros des Arabes : 
•Ma parenté est dans ma force, ma noblesse 
est dans mon courage , et quand on me de<< 
mande ma génédogie, je montre ma lance et mon 
épée. » 

Aussi ne cherchez pas dans leurs vers les 
douces idées y les vagues rêveries , qui nous ont 
été si gracieuseibeat déprintes par d'autres 
poètes ; leur harpe ne sait point soupirer comme 
la guitare , gémir comme la mandoline. La main 
fuible et timide de la jeune fille ne pourrait en 
tirer le moindre accord , et les larmes tombe* 
raient sur ces cordes d'ader sans les faire 
vibrer. Mais quand le doigt nerveux du scalde 
vient à les toucher, toutes ces cordes résonnent 
comme le clairon et retentissent comme l'airain* 

Le scalde chante l'ivresse du combat, la gloire 

• 

du héros; il chante le bouclier magique, le 
heaume , formé de trois lames de fer, et l'épée 
mervdlleuse qui traverse les armures y brise les 
ehiânes, partage les rochers en deux; il chante 



140 tBTrKB& SUE LlSLANBE. 

les valkynes qui vannent recueillir les morts 
sur les champs de bataille , et les joies sans fin 
qu'elles leur préparent dans le YalhaUa. Tandis 
qu'il s'sd^andonne ainsi à son enthousiasme , 
tous les guerriers palpitent en l'écoutant , tous 
les glaives tressaillent dans le fourreau, et quand 
revient l'heure du combat , lui-même jette là sa 
harpe, et s'élance, les armes en main , au milieu 
de la mêlée ; s'il succombe , il . sourit à la 
n^ort qui s'approche , et s'il lui vient alors une 
pensée d'amour, il l'exprime avec énergie. 

Le scalde Gisle, poursuivi par ses ennemis , 
s'élance au-dessus d'un rocher, et se défend 
long-temps contre eux; puis il tombe, accablé 
par le nombre, et chante , et ce qui le réjouit 7 
c'est de penser que sa femme saura avec quelle 
valeur il a combattu, «c Ma jeune femme , s'é- 
crie-t*il, sera fière d'entendre mes ennemis 
vanter ma bravoure ; j'ai encore de la force , 
quoique le glaive acéré me déchire : c'est mon 
père qui m'a légué cette force pour héritage. » 

Uialmar tombe sur le champ de bataille et 
chante: « Mon armure est brisée; j'ai sur le 
corps seize blessures. Tout est noir devant moi ; 
je vacille , si j'essaie de marcher. L'épée d'An- 



LETTRES SUS. VmjLlXDE. AH 

gantyr a pénétré au cœur, et quand j'aurais 
maintenant cinq demeures sur terre , je n'en 
habiterais pas une. La blanche fiUe de Hilmir 
m'a dit que je ne reviendrais pas ; sa prédiction 
va s'accomplir. Tiens, tire cet anneau d'or de mon 
doigt y porte-le à mon Ingeborg; en le voyant, 
elle saura quenous ne devons jamais nous revoir. 
Voici venir les corbeaux, et après les corbeaux, je 
vois accourir les aigles, je leur servirai de pâture 
jusqu'à ce que le sang de mon cœur soit épuisé;» 
Le scalde Hagbard était un jour auprès de la 
fille d'un roi de Danemark , et il lui disait : « Si 
ton père savait que je suis ici , moi qui ai tué ses 
fils , moi qui ai séduit sa fille , avec quel bon- 
heur il me jetterait dans les fers , et toi , que 
deviendrais-tu s'il me faisait mourir ?» -— ce Je 
mourrais , » dit la jeune fille. Peu de jours après 
il est surpris avec elle , et condamné à mort. Au 
moment oii on le mène à l'échafaud , il veut voir 
si son amante sera fidèle à la promesse qu'elle 
lui a faite de ne pas lui survivre. Il prie le bour- 
reau de pendre d'abord ses vétemens ; à cette 
vue, la jeune fille le croit mort , elle ïnet le feu 
à la maison et périt dans les flammes. Hagbard 
chante : « Hâtez^vous , hâtez-vous de me^ faire 



us IXITRES SUR L'IStANDE. 

mourir. Il sert doux y o ma belle fiancée , de té 
rejoindre dans les airs. £ntendez«vous les pétil- 
lemens du feu! Vc^ez-Tous les poutres étin- 
eelantës ? Ces flammes rouges scmt pour moi la 
bannière de la fidélité. L'amour de ma bien- 
aimée éclate à travers Fincendie. Oh! que tu 
me ren^s heureux , jeune fille ! tu as rempli ta 
promesse , et chacun nous proclame haute- 
ment fidèles dans la mort comme dans la vie. 
Ce que tu avais juré comme femme , tu l'as exé- 
cuté comme un héros. Hâtez-vous, hâtez-vous; 
j'en suis sûr maintenant; dans Tempire de la 
mort le véritable amour ne meurt pas. Ma bien* 
aim^àe , je vais te retrouver avec bonheur. Au 
midi comme au nord, on entendra retentir notre 
chant de mort; on entendra sur la terre et dans 
le ciel répéter ces mots : Également fidèles, égale- 
ment tendres , ils sont heureux ensemble. 

Le scalde le pluà célèbre de la Scandinavie , 
c'est Ragnar Lodbrok , roi de Danemark. L'his- 
toire nous a gardé les principaux traits de sa 
vie; mais la tradition populaire les a développés 
et embellis, et sa saga est Tune des plus an- 
ciennes qui existent (t). 

(i) Lç non de Jjodbrok a été ï^iimgDX répandu eà Snèée f 



/ 



LETTBJS SUB. LISUUNBE. 143 

11 j avait autrefois en Gothland, dit cette 
saga ( f ), un roi puissant qui avait une fille char- 
mante appelée Thora, à laquelle il avait donnéle 
surnom de Biche , parce qu'elle surpassaittouteb 



ta Aflemagne, en Angleterre, et en France. Les poètes Scan- 
dinaves 1HU chanlé ses aventures , et les nétres ont nélé s«n toom à 
kurs chron^iies. On trouve dans im poëme nanMScrit de Denis Pj- 
rame , cité par Sharon Tumer le passage suivant: 



Cil Lôthebroc e ses trou fîz 
Forent de tilt€ cent haiz ; 
Kar uthlajes forent en mer ; 
Unques ne finirent de rober. 
Tuz jurs vesquirent de rapine ; 
Tere ne contrée vei^ne 
N'est près d'els où il a laron 
N'eussent feit envasiun. 
De ISO forent si enrichix 
Annintez et flaenantir. 
Qu'ils aveient grant armée 
De gent e mult grant assemblée 
Qu'ils aveient en linr eompanye 
Kant erruent oth lor navye. 
Destrut en aveient meint pais 
Meint pueple destrut et occis : 
Nule contrée lez la mer 
Ne seput d'els ja garder» 



,/ 



{t) Saga Regnars Konungs Lodbrokir publiée par Eafia ^^q» set 
tvmâàu tog«r. T. i. p. ^7. 



144 LETTRES Sim VISLAJUIÏE. 

les autres femmes par sa grâce et son élégance, 
commé^la biche surpasse les autres animaux. 
Le roi l'aimait beaucoup. Son plus grand souci 
éta[it de chercher sans cesse , pour elle , quelque 
nouvelle distraction et de lui préparer de nou- 
velles fêtes. Il lui avait fait bâtir un magnifique 
château , et un matin il lui apportai^ plus joli 
serpent qu'il fiât possible de voir. C'était en 
Scandinavie un animal d'une rare espèce. U 
avait l'œil vif, la tête* fine ^ la peau brillante; il 
était souple et caressant. Thora le reçut avec 
joie , le posa sur un lingot d'or , et l'enferma 
dans une cage ; mais bientôt le serpent grandit 
et grandit à chaque instant d'une manière ef- 
frayante. On pouvait le tenir d'abord dans le 
creux de la main , et il n'occupait qu'une très 
petite place dans le coin de sa cage. U brisa sa 
porte et sortit, et toucha aux deux extrémités 
de la salle , puis aux deux extrémités de la mai-^ 
sçn, et il en vint à enlacer dans sa puissante 
étreinte toutes les murailles du château. Avec 
lui le lingot grandissait aussi 9 et le serpent était 
là accroupi sur son or, l'œil enflammé, la 
bouche écumante , effrayant par son regard et 
par ses sifiQemens tous ceux qui tentaient de l'ap- 



LETTRES SUR L'ISLANDE. 145 

piHJcHer* Le roi en eut peur et nt proclamer 
dans tout )e pay^, qu'il dqnnerait sa fille en 
mariage à celui qui tuerait le monstre. Ragnar , 
fils de Sigurd, roi de Danenlark, entendit ra- 
conter cette étrange histoire, et?*résolut dcPdéli- 
we^Tljork. Il se fit faire un vêteraent de cuir 

' trempé dass le bitume et s'avança la lance à la 
main pii^s du cliâteau habité*pai( la jeune fille. 

• Le serpent yomit contre lui/ des .flots de Tenin, 
mais Rjignaïc était protégé par ses vétemens , et 
il ei^fonça dans les flancs du monstre sa large» 
lame d*acier. Pçu dé-teipps après, il épousa la 
belle Thorar, qui lurdonna deu^f fils également 
dislîn^és par leur force et leur courage. Mais 

.^e moprut, ot Ragnar, pour ,se^ consoler, s'en 
alla guerroyer de cdt5 et d'autre ,*s'attaquant à 
tout ce'qif ilrçncontraftt, et remportaiit toujours 
la vicf^re. 

• XJnjour il arrive en Norvège. Ses compagnons 
descendent à tirre çt découvrent dans une mi«- 
sérable chaumière une jeune ÇUe nommée 
iCraka et.remârqu^le*par sa rare beauté. Us 
ei^paVlent avec enthousiasme à Ragnar, et Ra- 
gnar leur pose une de ces* énigmes dont on re- 
tf ouf e de fréquens- exemples -dans les poésies 



lO 



^ ^ • 



146 LETTRES StJH LISLAKDE. 

du Nord au moyen- âge. Si cette jeune fille, 
dit-il, est aussi belle que ▼ousVoulez me le {aire 
croire, amenez-la moi, mais il faut qu'elle vienne 
ici , sans être habillée , et cependant sani^ être 

. nue,*qu'elle n'ait rien mangé | et qu'elle db aoit 
pas à jeun, qu'elle n'arrive pas seule | etf qu'elle 
ne soit accompagnée de personne; 

(^uand on rapporte cette énigme à Kraka^ elle 
la comprend aussitôt; etjpour la résoudre , elle* 
laisse tomber ses longs cheveu^ blonds autour de 

*son corps^ et s'enveloppe dans un fikit d^ péçbQ. 
Elle goûte un peu depoireau ( i ) eC pas uh homme 
ne l'accompagne, jnais elle est suivie d'un chien. 
Le roi , en la voyant, devint afnoufeux (fellft et 
l'épousa. • .'.*'' 

Quelque temps se passe, et Ragnar, fatigué 

de vivre dans le repos-, éi[mpe un iiavire et s'en 
retourne, comme autrefois, explorer ^ mers 
lointaines et les contrées étrangères. Il yisîte le 
roi de Suède , qui l'accueille iaSirec de grandes 
marques de 4éférence et le fait asseoir clans la 
salle du banquet à la place ^'hoftneur. Caroi* a 
une fille fort belle appelée Ingeborg. Ragnar 

■ 

( I ) Bn ek o|im bergia à eiaum Lauk. Le mot Lauk sigaifie aus^i 

v 

grabse dé viande. . >4^ 



Lcmxs SOI xisLasde. uf 

onUie en là Yoyant le^ lieçs qui rattachent, à 
Kraka. Il la demandé en mariage et *se fiance 
avec die. Quand* il revient en Danemark, sa 
femme le questionne et veut ^savoir ce qui lui 
est arrivié pendani soil voyage — « Rien^ dit-iL 
.Trois fois elle iui adresse la même-question , et 
trois fois il lui ^dnne la même réponse. Eh bien! 
s^écri^^t-elley^moi, je sais ce qui jest afrivé. Tu 
as deiâ|^é Ingeborg en mariage et tu doisi'é-- 
podser oientôt. Ce ne st>nt paft tes compagnons 
de voyage qui .m'ont révélé ton secret , je Tai 
appris par Jrois oiseaux que tu as dû voir vol- 

• tiger auprès de toi* Mais ne me fais pas*raffront 
« que tu as piiojete , car je ne suis point, comme 

ttj Tas cru jusqu'à présent , la fille d'un pauvre 
paysan : je suis Aslauga \ la fille de Sigurd qui* 
a tfié Fafnir; et pour preuve de ce que je te 

* dis 9 il me' naîtra bientôt «un fils dans les yeux 
•duquel ^era peinte l'image d'un dragon. Les pa- 

•«rôles d'AsJauga se confirment^ et Ragnar refuse 
d'épouser Ingeborg. * * * 

' A* cet^e nouyelle, le.roi de Suède envoie à • 
toutes les tribus* le signal db la guerre , la flèche 
qui ap'pellales hommes au combat, et rassemble 
ses troupes pour venger l'tnjufe faite à sa fiUe. 



148 LETTB^ SUR L^ISLÂNDË. 

Mais les fils de Ragnar^sont comime leur père 

d mtrépicLes âventuqers. Déjà ils ont afironté 

maint danger, et fait couler le^saog dans mainte 

bataille. Tandis que leurs frères navigueilt au 

loin, les deujc aînés , Agnar Qt Eirik, demandent 

à conduire* eux-meme^ Tarm^ danoise en 

Suède. Les deux partis s'avancent l'un contre 

Jl'autre. Le combat s'engage , les çnfans 4ie Ra- 

gnacr le soutiennent avec ardeur ; m^ tout à 

Coup voici venir contre «ux une vaçh^uriei^e. 

qui,' par ses bonds étranges el ses longs beugle*- 

mens^'effraie leurs coropagirops^et r.ép^nd letlés- 

ordre dans leur armée. En. vain il^ chercbent^4 

la rallier, en vain ils fedoubleni: d'effoffe et cTau- 

dace;les Suédois les pressent, les enveloppent. 

Ragnar tombe couveil: de blessures. Eirjpk est 

fait prisonnier et condamné à mort A cette npu« 

velle, Aslauga pleura^ et 3es larmes , dit la cbrO" • 

nique, étaient rouges comme le> sang*et dures 

comme la grêle. Au même instant, x>n Vint lui» 

• • • * 

annoacer qu\m autre de ses £Is avait péri glo- 

* rieusement les armes à la main, et elle^ écouta ce 

récit avec Forgueil* d'une femme s^artiate,« et 

elle ne pleura pas. «Celui-là, Vécria-t-elle, a 

noblement teint dfe sarifg son bouclier. Il est 



LETIftES 8CB. hlSLASDE. 14» 

■ 

mort comme ua bérets doit mourir/ et il ira re^ 
joindre Odin. » . * ^ . • 

Pendant ce «temps Ragnar était allé dans 
d'aatrës contrées. Aslauga engagp s^ Çls à ven- 
ger leurs frères, fille-méme souffle dans leur 
cœur le kti àe là colère; elle-même veut se 
mettre h la tête des troupes et les accom* 
pa^er en Suède. Dès que les deux armées sont 
ma présence Tune de Tautre, dès que les scaldes 
ont entonné le cbant dh combat , le roi Eirik 
lâche cony*e*les ëmremis la vache £urieuse. Mais 
Ivar s'a^ fait faire un arc> avec un grand rsi* 
meau d'arbres, et de lourcles flèches fortement 
^tfempées. Il se ^k porter par des soldats au 
%d^nt<le Tanimar monstrueux et le tue. Alors 
1^' frayeur s'empare des Suédois, ils ne re- 
stent plus , ils fuient. Les fils de Ragnar les 
pauri^ivente^ jonchent la terre de morts et de 
blessés. V 

Ve iSiils continuent leuv marche aventureuse, 
et sîen .^wont de pays en pays , prenant d'assaut 
1es*forteresses5 pillant les villes, ravageant les 
habitations , partoift redoutés comme un fléau, 
et partout victorieuse. La saga dit qu'ils vinrent 

m 

jusqu'en Suisse, et ils auraient bien voulu aller 



150, jMv^im svfi %'mueAis.. 

^ RonjV. On sait que luoise est Ja ville ti3e.rrçii« 
leuse du mayep-âgç. Son .nom se trouve dans 
toutes les chroniques j^et tops les poètes l'ont 
chanté. Mftlheurèilsement leè fils de Ragaar, 
qui ont traversé ta»t âe flwveâ et tant de ri- 
vières, ne savent de^uel c^lé se diriger^our 
arriver à Rome. Pendafat quHls.en sont 4' se cou* 
sultèr et à mettre en commun toute leur sciebcê - 
géographique /Hls avisent non loii^ d^eux ùji ' 
homme qui chçflhine portant le grand çhap^aii 
et le bâton ferré des voyagçu/s/Hs l'appellent 
et li)i demandent : Qui es^tu ? — Je suis un pè» . 
lerid* — Connais -tu ce pays? —Je connais t©u^ 
les pays qu un homme p^uti çgofconrtv{ c£tr ]%i 
passé ma vie à voyager. — SdmmesHalous fmgAre, 
loin de Rome? — Loin de Roîn^J s'écria le -pér 
lerin; regardez cette paire âe souliers de §Br 
que je porte à mes pieds, et cette antre qae'||ç 
porte sur mon dos; maintenant ils sont n&é$ ï 
je viens de Rome en {lroite*ligne, çt qyaitjjt je 
suis parti ils étaient âeùfs. ' - « . '• • * 

Après une telle indication, Jes ûis de Ra^ar 
pensent quie ce serait uq ft*op long voi^age^ ^ 
retournent vers le nord. . 

Cependant le vieux Lodbrok est revenu en 



LETTRES SUR L'J^LANDE. 151 

Danemark et a souvent entendu .yanter leurs 
exploit^. La gloire qu'ils se sont acquise ranime 
son ambition deguerrier.il veut de nouveau tra- 
verser les ners, affronter Jes combats et faire 
comme autrefois retentir son nom dans les trois 
royaumes^ de, la Scandinavie. Bientôt tout est 
. en *tnouvemenl , dans les États 'de Danemark ; 
lès forgerons fabriquent la Ipurde armure et 
*la lanc^' aiguës Les chefs de tribus préparent 
^ Ifeurs troupes, et I^agnar fait équiper dei« grands 
vaisseaux. Les rois voisins , en apprenant ces 
préparatifs, tremblent qu'il'ne vienne les sur- 
wendre , et plaeeut ^es sentinelles sur toutes 
leurs frontières. Mais \Lodbrok déclare qu'il 
veut aller envahir l'Angleterre , et il s'embarque; 
çt la nobis Âslauga, que .de sombres pressenti- 
mens affligent, lui apporte, au moment du dé- 
^ part, .ui^e côtte d*armés consacrée à Odin, éga- 
lement impénétrable au fer ,et au feu. 

EHi ,* roj d'Angleterre, à été instruit des pro- 
jets de it^giiar, et il s'avance contre lui avec une 
arpriée npmbreuse. Un combat acharné s'en- 
gage. Les Danois font des prodiges de valeur. 
Ragnar voit ses compagnons tomber l'un après 

É 

VsLvAfe autour de lui, et il reste debout plein de 






1 



152 vErrmss sur lisianqjs. 

force encore et protégé par son amnire*. Mais 
les soldats anglais le cernent , le pressent, puis 
s'élancent sur lui et Fenchaînent. Le roi le fait 
jeter dans une grande fosse remplie da^erpens , 
et Ragnar y reste un jour entier. Les serpens 
dressent la tête et sifflent contre lui ^ mais n'o- 
sent l'approcher, car il porte. encore sa cotte 
d'armes magique. £lli la lui fait enlever. A l'ins- 
tant les vipères s'enlacent autour dç leur vic- 
time j et le vieux guerrier, sentant leurs dards 
aigus s'enfoncer dans sa poitrine, entonne son 
chant de mort (i). 

« Nous avons frappé avec le glaite. Naguère 
nous allions en Gothland écraser le reptile. Alors 
nous prîmes Thora pour fiancée. Mon épé^ 

(i) Le roi Rtgnar TÎYait à la fin da vxn*, oq au conaieacenivft 
du IX' siècle. Les icriTains da nord ont beaucoup disseig^é surterlkanC 
4|U*on lui attribue. Presque tous*penscnt que ce.cbant a élécopposé 
par un scalde islandais, les uns disent detixà trois sîèdet^^ieiaillres* 
cinq siècles après la mort de Ragnar. Mais le «vaut M. Rafn a cber- 
cbé à défendre l'anciennelé et l'authenticité de ce po^e. Le cBant de 
mort de Hagnar renferme vingt-huit strophes. H est écçt dans la 
forme da Drotikvadi , c'est-à-dire mélangé de trocfaées'et de dactyles 
et en certains endroits allitéré. M. Rafn en a publié mont fort belta» 
édition avec des notes nombreuses ; le texte dn poème islandais , la 
traduction danoise , latine , française. Cette dernière m'a^pafu assez 
défectueuse pour me permettre d'en cssater une seconde. Krakas 
Mtud Ù€lgi9et af Rafn. i vol. in^S^ Copenhague, z8a6. * 



umBs'snR LisLAifw. aoâ 

traverisa le corps du serpent Le monstre connut 
la force de mon bras , et Ton me donna le nom 
de Lodbrok. 

«Nous avons frappé avec le glaive. Tétais eq* 

core jeune lorsqu'à Torient nous donnâmes aux ' 

; loups un repas sanglant, et aux oiseaux une 

pâture, quand notre rude épée sonnait sur le 

heaume* Alors on vit la mer s'enfler, et le cor- 

beau marcha dans le sang. 

.-«Nous avons frappé avec le glaive. Je ne 

' comptais encore que viiigt années quand nous 

agitâmes notre lance dans les airs , quand le 

combat nous entraînait d^s son tourbillon. 

Vers rorient, à Temboucbure de la Dyna,;nou9 

. tuâmes huit jarl. Les-loups trouvèineal; à se ws- 

..sasier après cette bataille. La sueur (i) tombait 

dans la mer, et bien des guerriers mounirenh * 

ce Notrs aFons frappé avec le glaive. La f An»e 

de Hedin ne nous quitta pas quaifâ nous en-' 

"Voy âmes les Helsinger dans la salle d'Odin. Koûs* 

, -i^moiUâjnes rila. La morstfre de la flèche ée 

J^tLi% sentir. I^e ^euve était ropge di^sang-^cfes 

i[^ Le 8aig;i^ C'est ênoorcfin de ces mots à double acceptioik doiif * 
les Mtides iHtoaientlrse fiedlir. ,^ ' , ^ * 



chaudes blessures. L'épée géiâissaitijurranDure 
pt la hache brisait les boucliers*. 

«c BTpus avons frappé avec le glaive^ Il meseroble 
que dans ce moment j'accortiplis mou sort. Op 

' n'échappe pas aux décrets des Nomes, Jaj;ie pen- 
sais guère qu'EUi disposerait de ma vie quastd je .. 
donnais à manger au feiicon sanglant , quapdje 
.m'élançais avec me$ wsseaux sur la mep^ quand 
jé'livraîs d^s ks baies d'Ecosse upe pâture auK 
aigi^. ^ ■ 

« J^Qu^ avons frappé avec le glaive. ïè me sé^ 

'jouis cpiand je songe ^ux larges bancs op. vonit 

Vasseoir les convives de Balder. *Biçiitôt noup 
boiA>ns la bière dans Ascornes. Le guerriei;^ 

. sp'plaint ^s. de la mort dans h splendide dei*. 
fH^re de F^nir (i). Je ne prononôerai pas une^ ' 

. jiil^rolët d'effroi eu, «ntrant dans U ^e 4Jb 

<ç Nous Ifvotos frappé aviec le glaive, j^eè fiy^ 

'd'A'slauga év^illeraie* hj«ri tôt avec fcuré arm^ 

àcéré€(6 le dieii dSes ' combats ^ s'ik «n^aieBt Jks 

. tâurm^ift^ que j^ridur^ , s'ils savaient oooun^ i<^ 

» * • * • * * * 

** U) Fils d'Odin tt de Giydur. Oà 1è Vonpiii» êk hùÊdhif i^es 
grands dieux. * ' »• . ' * 



. serpeib venimeirt m'enlacent. J'ai donoé à 
mes enfans une mère qui a mis au mcmde des 
héros. ^ * ^ 

• * a Nous avons frappé^avec le ghàye. La mort 

« déjà s'approche. Les serpens me pressent ave^ 

m 

. . force» La vipère s'est logée dans mon cœur, J'e$<» 
pSre que la verge de Vidar s'appesantira sur ' 

• ËlIL La fureur 9'emp^era de mes fils quand ÎW 
.' apprendront fa mort de leur père , et Fardent^ 
Veanesseneleur laissera iplusdairepos.- ; 

^ Nous avons frappé avec le glaive. Cinquanjte 

et une fois j'ai mené mes enfans au combat. Je ne 

- crafdis pas trouver un homme plus ^rt qi)e ' 

Qsoi. Jeune ; j'appris à rougir le fbr^igu; main*. 

^ tenant les ases m'appellent; je xw rWrette pas djs 

mOnrin' * -^ , " 

'. * « 1149e tardé *d'en finir; Le$ déesses en^^ées 

• ** ' * . • 
. ,pi|r jB^lin viennent meçh&pcher. Joyeux ; j'Irai 

^prendre jilace ;5Ùr* tes ;s(i^ges élevés et* boire 

«là bière avec les 'Ases. Lês»heures ' d^ înj vie 

touchrai À fenr. };@vm,e/fe ,j]>eurs en riant. Les 

^ure^de ma tie touchent à leur terme. Je meurs 

je» rumt 9 ^ ' : , * ♦ * 

• . , Qilgéji le JOÎ d'AnjJ^ei^e appjil.la mort du 

^^iTQB ^ iUut^eur.^q^aâç iHs.he Ij^ vengeassent 



1 



I 



iSé tETTRES SUR L'ISLANDE. 

cruellement 9 et il envoya en Danemark des 
ambassadeurs pour connaître leurs dispositions. 
• iks ambassadeurs trouvent les quatre fils de 
Ragnar réunis dans une salle; ils racontent ce * 
qui s'est passé , et quand ils disent comment le -^ 
vieux guerrier est mort , Biorn serre si fortement - 
un bois de lance qu'ily lai^ e l'empreinte de ses 

doigts ; Huitserk presse avec une tdle colère un 

• 

^cbiq^ier qu'il se fait jaillir le sang.des ongles ^ 
et^Sigurd, qui tenait un couteau à 1^ jnain , se 
coupe jusqu'à l'os sans y faire attention. 
. ' Bientôt aprjès, tous quatre prennent leurs 
armes et s'embarquent pour l'Angleterre ; mais 
ils sont baltus jet s'en reviennent chercher de 

^ngavéUes troupes. Ivar, qui est le plus, adroit • 
de tous y les-qjittte et va trower le roi Elli. â Ja 
te promets, lui dit-îl,,dQ ne jamais portée les ^ 
arqies.contre toi ^ si tu veux n^e donner daaas ton. 
royaume ^tant de terrç que peut en contenir» 
une pe^a de bœuf. » Lç roi £Ili , qui ne connaît « 
pas ThistoirQ de 'Dtdon , sourit d'une prièrg 
si humble, et lui accorde ce qu'il demande/' 
Ivar Qoujj^e la peap. de bœuf par %n^ lABières^,- 

• c9Mreloppe-ûse vasie 4t«|idQe d(^ terrain ^ J« ' 
bâtit la forteresse de Lçgdres. Là ^ il attire à ïél 



LETTRES SUR^L!ïSlANDE. 45T 

par des promesses , par des présens , les princi- 
paux habitans du royaume, et quand il croit pou- 
voir compter sur leur appui , il envoie dire à 
'ses frères de venir avec leur armée. Ils arrivent 
suivis d*une groupe nocfibreuse; mais l^li, 

• 

trompé par Ivar , trahi par ses anciens compa- 
gnons d'arme3 y essaie en - vain de se Refendre. 
Les fils de Ragnar s'empar^pt^^ lui et le font 
expirer dans^les tortures. Puis, ils retournenJ: en 
Danemark , *heureux (}*avoir vengé la mort de 
leut père.. Mais Ivar r^pa encoce" de longues 
atlnées to Angleîterre , et lorsqu'il' se sçntit près 
de mourir, il ordonna à ses amis db l'enterrer 
■ àiendroit delà côte le plus expçsé auxinvasion^^ 

car il protégerait eiteore , disait*il , le royaume ♦ 

• ».•"' "" , 

après sa moct. Sa voloiîté fut exécutée , et l'on 

' racQDte qu'en Tan 1 666 . lorâqite le rôi I{arold 

■«„Va,.,^.g.e«re;tt*,.^atf.^de.Uu,«he 

d'I^r eirpérit dans^le cdmbat. Mais qyand vint 

Guillaume^- le -Conquérant y. ôn*'ouvrit CQ^tte 

tombe , et l'oti yî trouva le corps d'Ivar encore 

intact; Guillaume le fit brûler, et rfen ne s'op- 

posa plus à sa conquête, « 

Aduisi finit la saga de Ragnar, et ]p nom du 



ISS LETTRES «UR VISLAIVBE. 

■ 

liéros est resté populaire dans là vieille Scandi- 
navie. Dans la. chaumière islandaise les paysans 
parlent dés anciens jours , et idontent encore 
son cliam de mort. 






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VI. 



«TTHOLOCilB. 












Les sagds et .les vieux. histprieps l'ont tiit : 
Odifi, chef des Ases /s'empara des trois royau* 
-mes dé la Scçjidin^vie. Il venait dé FOrient. U 

* fipporta avec lui la langue j lés moeurs, et sans 

doute a^ssi les. my Ih^ de FOrient. La langue ^ 

.telle qu'on la p^rl^- encore aujourd'hui en 

- Islande ^ a conservé des indices certains de son 
origifte. Les moAi]:8 des ancitos Scandinaves ont 






160 LETTRES SUR L'ISLASBS. • 

eu dans les contrés méridionales leurs analogies^ 
,et Iç paganisme de ces hommes du- Nord pré- 
yhte plus d'ua point, de rapprochepnent avec 
les traditions religieuses '.de l'Orient. Mais il ne 
^udrait j chercher ni ces ' richeii et fécondes 

créa^onsde llnde/ni les mystérieux syihbc^aS 

, "» •». ^ . 

. de TEgypte, ni les charmantes fables deiaGrèM. 
hjf. théogonie qpiéntade s'est aifioindrie eii'pa&« 
sant danfe les ^^ns hyperboréennee; Le vent 
du îïord a effrayé*t<ïutes ces myriades de ny pipheàf 
de 'sylphes j'd'angça' ailés qui voltigent à travers 
les forets, dt l'Hiiiialaya et 4es ^rtes Vallées de 
Kachèmyre.' Qyand cette armée de dieux s'en 
venait avee les bataillons d'Odiivla ptupMtn'oift 
pal^'f u;le courage d^eontinuqr une si longue 
routé, et«ont retournés* vivre dan^çuç paradis 
de fleurs. Les aiilres o&t perdu le long du çhe- 
min leur manteau de pourpre , et les- déesses 
on( laissé tomber leur, écharpe d'or %t leur-cein- 
ture magique.. Le ciel ^cat^inave- est })auvref 
on n'y mangQ que du sanglier , on n'j boit ^up * 
du lait et de la bière , et les^ieux qui l^abitent 
sont les plus malheureu^^ dieiix que je connaisse. 
Les géans leur résistent^le loup Fenf is les effraie. • ' 
Pour échapper aux pièges qu'on leur tend , ils 



LETTRES Sim riSLANDÊ. l<|i 

ont recours à leur ennemi mortel , Loki. Pour 
pouvoir boire à la coupe poétique, Odin est 
obligé de se changer en serpent. Pour puiser à 
la source de la sagesse , il faut qu'il se prive 
d'un œil , et dans les jours de grandes crises , il 
descend de son trône , lui le maître de la na- 
ture j lui le dieil suprême , et consulte la tête de 
Mimer. Tous ces dieux vieiilisent et meurent. 
S'ils n'avaient les pommes dlduna qui leur s^r« 
vent d'eau de Jouvence , on verrait leur front 
se couvrir de rides, et leurs têtes devenir 
chauves. Mais un jour ni les pommes d'Iduna ^ 
ni leurs flèches , ni leurs massues, ne pourront 
les sauver. Le monde s'abîmera sous eux , et ils 
périront avec le génie du mal , contre lequel ils 
luttent sans cesse. 

La religion des Indiens est une religion sacer- 
dotale- toute pleine de combinaisons philoso* 
phiques, de systèmes iqgénieux; celle des Scan* 
dinaves , au contraire, a été faite pour un peu-t 
pie de soldats ; elle est austère^ et sanjs art , 
énergique et farouche. Son dogme ressemble à 
im*code martial. Ses hymnes sont des cris de 
guerre. Ses jours de fêtes sont des batailles. 
Dans' ses temples ruisselle le sang des yictimes, 

IX 



162 LETTRES SUR. LlSLANDB. 

et le bonheur qu'elle promet à ses héros , c'est 
Tétemel coml^at du Valhalla. I^es mythes indiens 
^e sont développés comme des rameaux de fleurs 
sous un ciel d*azur, sur une terre riante. Les 
piy thés Scandinaves sont restés sombres comme 
les niiagfs qui flottent au-dessus de b mer Bal- 
tique , tristes comme le vent qui gémit dans les 
qiontagnes de Norvège on dans les plaines dé* 
sçrtes de ll^bnde* Gepend^t, à travers ce 
t^^u grossier des traditions primitives , on dé* 
ÇQVLXrd parfois des emblèmes ingénieux , et ii 
f%% iSSf ) intéresMnt de rechercher les rapports 
HW Qi^idtpnt entre cette doctrine celigieuse du 
Kpf d , et celle des régions plus heureuses d'où 
9» la f»it provenir. 

La cosmogonie Scandinave débute comme la 
oMmogoq}e de tous les anciens peuples. Au com- 
mencement il n'y avait rien, rien que la nuit et 
le chaos; mais l'être souverain, le créateur, Yj^U* 
fOidcTy existait. Celui-là a été de tout temps , et 
subsistera dans l'éternité. Il était seul dans son 
vide immense. Il produisit la terre de Ginonga** 
pap toute couverte de glace et la terre ardente 
de Mttspelheim, gardée p^rSurtur, qui viendra 
un jour y amc^neépéefiamboyaqte, combattre 



timES XK L'ISLAHDB. M 

les dieiix et embraser le moiide. La dudeor n* 
taie de M uspelheim pénètre el amollit les glaœt 
da Nord. De ce mélange d*hamidité et de cha« 
lear, de ce principe de fécondité que llnde al 
rÉgypte adoraient j naquit le géant Ynmr. Lei 
mêmes élémens produisirent la vache Aodumbla. 
De ses flancs découlaient quatre torrens de lait 
qui serrirent à nourrir Ymer. Dne nuit le géant 
en&nta par son bras gauche un homme et une 
femme , par ses pieds on 61$. De 14 vient la rac^ 
puissante des géans^ et c*es( ainsi que Brabmit 
enfanta par sa bouche la race des Brahmes , 
par son bras celle des guerriers , par sa cuisse 
celle des laboureurs » par scm pied cellti d^s 
parlas. 

Cepeodbmt la vache Audumbla se nourrissait 
en léchant les pierres couvertes de givre. Le 
premier jour le mouventient de sa langue fit 
pousser sur la pierte des cheveux ; le secoiid il 
en sortît une tête; le troisième jour, un hofrime 
se leva; c'était Bor. Ilépousa la fille d'un géant 
et mit au monde trois fils : Odin , Vili et Ye. 
Tous Irais se réunirent et tuèrent Ymer, le Titan 
Scandinave. Son sang, qui coulait k flots , noja 
les autres géans y à FeMeption de Tua d'eux 



164 LETTRES SUR L'ISLANDE. 

qui s'enfuit avec sa femme dans un liateau et 
s'en alla ailleurs propager sa race. Avec le sang^ 
d'Ymer, les fils <le Bor firent la terre, avec son 
sangla mer et les lacs, avec ses os les montagnes, 
avec ses dents les pierres ; avec son crâne ils for- 
mèrent la voûte du ciel, qui est portée par 
quatre nains, avec sa cervelle les nuages ; avec 
ses sourcils ils élevèrent une palissade pour les 
protéger contre les géans ; avec les étincelles de 
feu qui tombaient du Muspelheim ils formèrent 
les astres et les étoiles. 

Cependant il y avait encore dans le pays des 
géans un homme appelé Nor. Sa fille fut la nuit, 
et elle enfanta le jour. La nuit parcourt le ciel 
sur un cheval qui secoue à chaque pas son frein 
écumant. C'est de là que vient la rosée. Le jour 
est conduit par un coursier impétueux , qui , de 
sa crinière brillante, éclaire la terre. Le soleil et 
la lune sont deux beaux enfans qu'Odin enleva 
à leur père. Ils sont poursuivis par deux loups, 
qui menacent à chaque instant de les engloutir. 
Voilà pourquoi ils courent si vite. La même 
croyance se retrouve chez plusieurs peuples. 
Une tradition mongole rapporte que les dieux 
voulurentun jour punir Aracho d'un crime qu'il 



LETTRES SUE LlSLAin>E. 165 

avait commis ; mais il se déroba à leur pour- 
suite. Ils le cherchèrent de toutes parts sans 
pouvoir le découvrir; puis ils demandèrent au 
soleil où il était , et le soleil ne leur donna qu'une 
réponse peu satisfaisante. Ils s'adressèrent à la 
lune, qui découvrit sa retraite. Depuis ce temps 
Aracho poursuit sans cesse le soleil et la lune; 
et quand il arrive une éclipse, les habitàns du 
Mongol pensent que l'ennemi des dieux: vient 
de se jeter sur un des aslnivs qu'il cherche à en* 
gfoutir, et, se rassemblai^t en toute hâte, ils 
poussent de grands cris, afin de Teffrayer. 

Le monde Scandinave était créé; Odin avait 
peuplé le ciel; et les géans habitaient la contrée 
lointaine que la théogonie islandaise ne désigne 
pas. La. terre était encore déserte. Un jour, en 
passant sur le rivage de la mer, les dieux aper- 
çurent deux rameaux d'arbres flot tans. Ils les 
ramassèrent et en firent l'homme et la femme 
L'homme s'appela Ask, la femme Ambla. Le 
premier leur donna l'ame et la vie, le second le 
mouvement , le troisième la parole, l'ouïe et la 
vue. I^e dernier acte de la création est un nou- 
vel emblème du sentiment religieux que les an- 
.ciens peuples manifestaient pour certains arbres. 



Lé^ Grec^ plaçaient des nymphes eélestes au sein 
d'un hêtre, et demandaient des oracles aux 
chênes de Dodone. Les druides cueillaient le gui 
avec ûnè se^pe d'or ; les vieux Germains avaient 
des forêts sacrées ; ^'est là qu'ils adoraient leurs 
idoles; c'est là qu'un jour le Christ passant en- 
vironna dés rayons de sa gloire, tous les arbres 
^'inclinèrent devant lui pour rendre hommage 
à sa divinité. Le peuplier seul, dans son superbe 
orgueil, resta deboiK ia tête haute, et le Christ 
lui dit: a Puisque tu n'as pas Voulu te courber 
devant moi, tu te courberas à tout jamais au 
vent du matin , à la brise du soir, x Depuis ce 
temps , le peuplier frémît sans cesse, et tremblé 
au moindre Souffle. Les Norv^ens croyaient 

qu'une armée aVait été changée en arbres , et 
c(ud la nuit leurs soldats, enlaces par une rude 
écorce, reprenaient la forme humaine, et se pro« 
menaient le casque en tête au clair de la luné. 
Que clè nierveflles se sont passées au moyen-âge 
dans f enceinte mystérieuse des bois ! Combien 
de fois' ïës fées n^otit-elles pas attendu , au pied 
des verts taillis, les chevaliers qu'elles voulaient 
conduire danà leui^ palais! combien de fois la 
j[!>oésiè. Intériorité dé cette idée populaire, hV 



N 



LBirBlS SUR L'ISLÂHDÉ. 107 

t«e!Ie pas oélébrë la magie secrète de^ forêû ! Il 
vous souvient de la romance du Sctute^ t\m fai> 
sait pleurer Desdempna^ et du Roi dès ^àlnei, 
chanté par Goethe. 

Les dieux avaient commèïicé lettf centre par 
établir^ avec les sourcib d'Yuier^ Urte palissade 
contre les géaiis. Ils se bàtit*eilt au cefîtré db 
monde un château , une forteresse. Ces dieuk 
de la Scandinavie, comme cewt de lai Grèce, ré- 
présentent, sur une échelle plus élevée, tous les 
acteà , toiltes les vicissitudes, toutes \tk paéM6fa's 
de la vie hùinaine. Les hommes se battent entre 
eux^ lei dieux Se battent Contre lès ^éahs ; lés 
hommes se font des armures de fer, et lés dlètix 
établissent dans leur demeure de vsiste^ àte- 
lîers ; et ke forgent dbd d«^Ues d'o^r et des bou- 
cliers éblotif ssans ; les hotrimes tiêtmenf dé^ as- 
semblées judiciaires, et les didux ^e réunissent 
aussi j k c^tains jours ^ pour jugei* lés étètlè- 
mens de la terre et la grande cause dés peitptès. 

Le grand conseil des dleirk se ràssefâblâlit àdûs 
le frêne Ifgdrasil, image du tem|%. Ce frèné ^ii 
te pliis beau, le plus granld arhl*é q[\}i existé. 
Seë pieds d^cëûdebt dan$ tes eirtraillés de la 
terre ; ^es rameaux couvrait le monde eiitiéi^ ; 




168 LETTB£S SUR L'ISLiUSBE. 

sa tête s'élève jusqu'au ciel. Trois raeines im- 
menses le soutiennent : la première touche aux 
enfers y la seconde au pays des géaBs , la troi- 
sième à la demeure des dieux. Dans le pays des 
géans est la source de la sagesse, qui. appartient 
à Mimer. Un jour Odin voulut aller y boire, et 
n'obtint la permission qu'il demandait qu'en 
sacrifiant un de ses yeux. K'est>ce pas une image 
touchante des souffrances qu'il faut subir pour 
acquérir la science? Près de la demeure des 
dieux est la source du temps passé. C'est là que 
le conseil céleste se réunit ; c'est là qu'il pro- 
nonce ses sentences. Là. sont aussi les trois 
nornes, les trois parques de la Scandinavie, Urd, 
Verdandi, Skuld (le passé, le présent et l'ave- 
nir ). Elles tiennent entre leurs mains le fil de la 
vie humaine; elles le tordent sous leurs doigts 
endurcis; elles le roulent sur leur lourde que- 
nouille; elles le coupent avec leurs ciseaux de 
fi^. Sur les rameaux du fréoe merveilleux, on 
voit un aigle qui sait, dit TEdda, une prodigieuse 
quantité de choses ; au-dessous de lui est un 
. serpent qui ronge les racines de l'arbre. Un écu- 
reuil court sans cesse de l'aigle au serpent , et 
r cherche à semer entre eux la défiance et la haine. 



" ♦ 

U y a encore auprès de l'Ygdn^ deux beaux 
cygnes, qui chanteront un jour son chant de 
morf, et quatre cer£i qui se partagent ses feuilles, 
comme les saisons se partagent les dépouilles du 
temps. 

Les dieux habitent des maisons splendides , 
aux murailles d'or, au toit d'argent. Odin a pour 
lui seul une grande ville éblouissante comme 
le soleil. Autour dé lui sont les alfes lumineux, 
esprits ailés, génies charmans, sylphes et trilby/ 
qui ont aussi pei^lé le monde mythologique 
de rin4e(i) et de la Perse, et qui venaient, au 
mo^en^âge, dormir au bord des fleuves, dan- 
sor dans les pf airies , ou s'abriter au foyer du 
laboureur , et se sijsp<&ndre en jouant au fuseau 
de la jeune fiUe. 

Pour communiquer avec le monde, les dieux 
ont bâti^ en forme de pont,'rarc-en-ciel. Au 
milieu est un sillon de feu , pour empêcher les 
géans d'y passer. Chaque jour, la troupe divine 
monte et descend à cheval par celte route aé- 
rienne. Thor , lui seul , est obligé de la suivre à 

(i) Je rappelle à tous cens qui veulent étudier la mytbologte de 
. rinde et le» antarce mylhologies auienncs rçtceUenl tmrni que M. Oui- 
goiaat a publié en refoisaut la symbolique de Creuier. 



pied 9 Car il èèt êi groâ èl M lôùrà] qtt'fiucuÀ 
cheval he t)our^ait te pciMëf . 

il y à dôuie gràiids dieux (t). Lé pi*emiér est 
Odm(à). C'est lé tnattre dfe riiliivers et l'esprit 
des combats; c'est le Siva des Indiens , tout à la 
fois créâteûi* et deàtructëtti^; dieu bienfaisant , 
dieu Redoutable ^ tantôt ihVëqûé dâôs de pièiisés 
plriè^eë, tantôt adoré avec des hdlocaiistes de 
sà^g. C'eit lui qui firéâide le côns^eil célesie, et 
il s'asseoit dabs son palais sur Un ^iége élevé 
d'oà il découvre tout ce qui &e jifàsse dànlé te 
laionlde (3). Il avait douxe nomsi, et il iisUrpâ ce- 
lui d'AlIfadèr (père dé tdutes choses); ce.^ui 
établit dains Cette tnytbèk^ie ilfiè êtt^angé coh- 
tfâdictioiiti ^ car Ôdin itiourfà tth jôu*, et il est 
dit que l'Allfader ne doit pas mourir. Lesl Scan- 
dinsivesqui, dané teUi^ htfWèur guerrièi^èy se 
sôurîaient peu d^une divinité pacifique et Ahi- 

(f ) TèUjours te id;fiférieux itfôÀib^e ddU2^ qm êé retrbave ÛÀkk !és 
tradilioQS populaires : les douië sigaes du zodiaque, les douze tribus 
dlsraël , les douze pairs de France , les douze chevaliers de U Table- 
Konde, etc. 

(a) Léraueiéf» Àtlèteands Tappeli}^ Vfbioftan, téi Anglo-Saioés 
Toden. Selon Grimm, ce nom provient du vieux mot germanique 
fVii<4ii»H^onre«pQBd au mol latin Tmdere-i 

{^h» pmmm' dm jmqp6b>^6 patlaiÉt wflmvmt «k Die» * ^ai hàmi 
siet et de loin mira. * 



ïxrrBSA SUE hisLAsam. 171 

séricordieiise , adoraient Odin comme le chef 
suprême des armées, comme le génie des ba^ 
tailles sanglantes. Alors il ne s'appelle plus créa- 
tear : il s'appelle le dieu terrible^ t incendiaire y 
le déi^astûteur j le père du carnage. Il traversie 
les airs sur un cheval qui a huit pieds (i); il 
plane sur les champs de bataille et anime leb 
corobattans. Les guerriers lui déTouerit les 
âmes de ceuit qu'ils égorgent ; le bruit du glaive 
lé réjouit ; le sang f.qui coule plaît à ses re- 
gards ; il pasde , sans qu'on le voie , au milieu 
des cohortes ; mais, à Tardeur qui les animé, les 
héros reconnaissent son approche, et croient 
étitendfe le hennissement de son cheVal. Il s'é- 
carte de ceux qui seront vaincue , mais il prêté 
si[ lancé à ceux qui doivent remporter la vic- 
toire; et quand la lutte sanguinaire est finie, 
léÀ tralkyries lui amènent les âmes des guer- 
riers qui sont morts après avoir noblement 
oôftibattu. 

Thor est le dieu de la forcé ; le maître du 

(i) Ajitrefois , dans eertaines parties de l'Allemagne , quand les la- 
boureurs faisaient leur moisson , ils avaient coutume de laisser sur le 
sol ^ttélqoéi éfd» peir le diètal é'OlUS. {i^éUtèéhe HifiHoiûgie von 
J. Grimm, pag. xo4- ) 



17^ LETTRES SUK VJShXTXDU. 

tonnerre 7 Tiiùplacable adversaire des monstres 
^t des géans j qu'il poursuit comme Hercule ou 
coitome Thésée à travers Içs forêts et \eè Mon- 
tagnes; il a des gantelets de fer que lui seul 
peut porter; il a une ceii^ture qui doitWd ses 
forces y et une massue merveilleuse qu^il lance à 
la tète de ses enneiiiisy et qui lui revient dans 
la main; son, char est attelé de deux boucs.; 
quaiid il le fait courir sur les ttiftges , «oq en- 
tend résonner ses reqes .d airain, et c'est làile 
bruit que nousprenobs. pour le'tonderre» Mi* 
jourd'hui encore^ quand il tonjne^ les paysans 
suédois ont coutume de dire : « Voilà le vieux 
ïhor qui se promèjQe» » Thor a été adoré dans 
toute la Scandinavie. Il a donné Mn nom à un 
grand nombre de villes , de fleuves., de mon- 
tagnes, et à Tun des jours de la semaine (i). Les 
poètes ont souvent célé})ré«es cpurses àventu* 
f euses , ses combats contre les * géans. Nous 
trouverons plus tard , dans l'Edda , 1^'histoire 
d'un de ses voyages. 

Le troisième dieu était Freyr, -il gouvernait 



(i) Islandais, thorsdagr; danois et suédois, taruhgi alUmand, 
donnenlag; anglais , thundaj, ^ 



\f, jpkde. eti» vents, et réglait le cours du so- 
leil. Les Scandinaves avaient confiance en lui, 
et TiAvoquaient pour obtenir une heureuse 
Hipisson.Âu commenceofeiit de Tété, ils plaçaient 
sa statue sur mi chat, et la conduisaient autour 
de leurs champs, pefsuadés qu'elle devait feire 
germer le grain de bl^ dans la terrée , et mûrir 
le fruit sur Tarbre. Freyr était aussi un dieu 
puissant;et courageux. Il avait une épée d'uûe 
trempe si forte > qu'elle coupait ^ comme • un 
briri d'herbe , lei, cuirasses de fer et les rochers. 

• 

Un -joui;, par un fatal mouvement de curipsité, 
il monflK sur le^iége élevé d'Odin. De )ii ses 
r^ar4s embrassaient , dans l'horison immense, 
le monde entier (.1). Aucune barrière, aucun 
vodle n'arrêtait sa vue. Toutes les villes lui lAon-. 
traient leurs - trésors ; toutes les forteresses, 
leurs armures ; toutes les demeures des hommes, 
leurs viceç et leurs passions. Mais il ne fut sé- 
duit ni par l'or entassé* dans le paTais des rois, 
ni par les houcUers brillans^uspendus aux mu- 

(i) Une légende d* Allemagne rapporte qu^un jour saint Pierre 
monta aussi sur le trônede Dieu, d'où i*on découvre tout ce qui se passe 
sur la terre. Il aperçut une femme qui Tolait , et en fut si irrité qu'il 
lui lança Tescabeau du Seigneur à ta tête. ( Kinder und Haus Mahrm. 
chm^^ gêsammtlt dureh GWmiii,{iag.' 35.) 



174 LETTRES SXm. L'IBLAimC 

railles des châteaux , ni par les joyeuses réuf 
niops où coule l'hydromel. Il venait de voir au 
pied des montagnes une je^ine fille d'uae ra* 
vis^iai^te h^auté , et i) se retire avec dottleur } son 
cœur est agité , son repo^ est perdu* Ses amis, 
le Yoyant tout à eoup devenir si pensif , le 
questionnèrent à diverses reprises, et il finît 
par leur avouer ses rêves d'amour. L'un d'eux 
promet d'aller chercher la jeune fille, mais il 
exige que Freyr lui donne pour récompense sa 
redoutable épée. Le dieu y consent , et , quel- 
que temps après , épouse sa bîen-aipié!^. Mais 
quand viendra le dernier jour du monde, il se 
présentera sans armes au combat , et 4^a 
vaincu par les géans. 

Ces trois dieux formaient le triangle symbo- 
lique, la trînité Scandinave, la> trimourti in- 
dienne. Après eux vient Kiord , le Neptune dés 
contrées septentrionales, qui gouverne tes flots, 
et distribue k ses favofis les trésors engloutis 
par les* vaguer de la mer; Tyr, le soutien éés 
guerriiers, le protec^ei^r des athlètes; Bregia, le 
dieu du chant et de la poésie. *Les runes sont 
écrites sur sa langue, et il a épouse Iduna, 
poésie vivante, qui,iavec sea pommea d'of:^ 4UB- 



|:£TTR9S SyR L'ISIiAI^^^. 175 

pèche les dieu^ de vieillir et le ciel de se dé- 
peupler. 

Heimclall e$i( le gardien du pont céleste; il a 
été enfanté par neuf femmes. Nuit et jour il 
veille k l'entrée de la forteresse des dieux pour 
prévenir l'attaque des géans. L'Ëdda dit qu'A 
dort moins, qu'un oiseau. Son regard perçant 
distingue les plus petits objets à cent lieues de 
distsince^etila l'ouïe si fine, qu'il entend croître 
rher}>e des champs et la laine des brebis. 

B£(lder e^t le dieu bon et aimable, le principe 
du biep, l'idép du beau. Une nuit> il rêve qu'il 
i^oit bientôt mourir. |1 raconte ce vêve à Odin ^ 
qui fait seller $pn cheval ^ descend aux enfers , 
et va consulter la prophétess^e. Elle lui dévoile 
U 4f}stinée de Balder, et Frigga s'adresse à tous 
les élres animés de la nature , et leur feit prêter 
serment d6 ne pas, nuire à son fils. Par malheur^ 
^Ue oublie un jeune arbre nouvellement planté 
auprès du Yalhalla^ et si faible encore , qu'elle 
ne pouvait pa^ le croire dangereux. Mais Loki, le 
géi^e du mal, a su ce qui s'était passé. Il arrache 
luinQsiéme la branche d'arbre oubliée par Frigga; 
et, un jour que tous les dieux étaient réunis et 
«^aqmsaient à poiitouÛHse avéo kur kmoe et leur 



ifÔ tETTOES StJR X'ÎSLANI>Ë. 

épéele l>oh Balder , Loki remet la baguette fatale 
entre les nnaîhs deTaveugleHauder, qiii se jette 
en riant sur Biilder et le tue. A cette nouvelle , 
un m de douleur retentit dans le ciel , et l'uni* 
vers est consterné* On prépsy^e les fuâérailles de 
Balder, on brûle son corps, cefui de àa femme 
bien-aimée , et celui de son cheval de liataiile. 
Toute la nature se revêt de déuil.- La Mort elfe- 

« 

même s'attendrik Hauder va la prier de laisser 
renaître Balder , et elle répond qu'elle y consen- 
tira si tous les êtres morts et vivans le pfleurent. 
Odîn conV^oque alors» tout ce qui peuple la 
naturef la .mce humaine gémit sur le dieu (Jui 
n'est plus j les pierres s'émeuvent , les ràmeatrx 
de. chêne s'inclinent tristement à son nom, et 
la fleur des prairies et l'herbe des montagnes 
laissent tomber comme autant de larmes les 
gouttes étincelantes de rosée. Mais une vieille 
femme s'avahce, le froQt joyeux, l'œil sec, et 
déclare qu'elle ne pleurera pas. C'était Loki qui 
avait pris celte forme pour tromper les dieUx; 
et sa parole cruelle rejeta Balder dans l'empire 
de la mort. Nous verrons plus tard commetit 
les dieux se vengèrent. 
Après ces grandes divinités ^ il faut compter 



LETTRES SUR L'ISLANDE. 177 

encore Yidar qui tuera un jour le loup Fenris ; 
Valiy adroit archer; Ulleri habile à patiner; et 
Forsate qui apaise les disputes des hommes et 
jyge les procès. . « 

« De même qu'il y avait douze grands dieux , il 
y avait aussi douze déesses. 

La première est Frigga^ épouse d'Odin, qui 
partagé avec lui les âmes de ceux qui meurent 
sur le champ de bataille ; puis Freya , déesse de 
l'amour^ qui a donné, comme Vénus chez les 
latins, sonnom àl'un des jours de lasemaine(i). 
Elle avait épousé Oddr y qui la quitta pour voya- 
ger. Elle le chercha, comme Isis, dans toutes 
les parties du monde, et le pleura avec des larmes 
d'or, les larmes de la. fidélité. Eyra , la troisième 
déesse, fst l'Esculape des demeures célestes. 
Géfione est la patrone des vierges. Loma ré- 
concilie les amans. Yora sait tout ce qui se passe. 
Snorra protège les savans. 

On bâtissait à ces dieux des temples sjf^len- 
dides; on leur offrait, à certaines époques de 
l'année, des sacrifices sanglans. Il y avait, 

(2) Oq disait dans notre vieux français Divenres : ( Dies Veneris). 

« Pour ce qu'il ert divenres, en mon coer m*assenti, etc. » 

{Roman de BerU auigranspUs^ pub. par M. P. Paris). 

is 



178 LETTRES StJll L^ISLATïDE. 

chaque année, trois grandes fêtes : l'une en au- 
tomne , l'autre en été, la troisième au milieu de 
l'hiver; le peuple y accourait de toutes parts. 
Dans* ces réunions religieuses^ les prêtres im- 
molaient des prisonniers de guerre, des hommes 
condamnés à mort pour quelque crime, des 
sangliers et des chevaux, surtout des chevaux 
blancs, qui, de même qu'en Perse, étaient re- 
gardés comme des animaux sacrés. Le sang dés 
victimes était recueilli dans des bassinsMe pierre 
ou d'airain: un des pontifes le prenait pom 
arroser les murailles du temple, et asperger la 
foule; puis on partageait au peuple la chair 
palpitante des chevaux; les tonnes de bière s'ou- 
vraient et les cérémonies pieuses se changeaient 
en orgie. Tous les neuf ans, les Scandinaves 
célébraient une fête plus solennelle. L'évêque 
Dnhmar rapporte, dans sa Chronique de Mer- 
sebourg, que dans ces grandes réunions on 
égorgeait quatre-vingt-dix-neuf hommes, autant 
de chevaux , de chiens et de coqs. 

Ces sacrifices ne servaient pas seulement à 
rendre hc^âamage aux dieux; les prêtres y cher- 
chaient un moyen de former des pronostics , 
de prédire les évènemens. Ils avaient, comme 



LETTRES SUR LTSLANDE. 17tf 

les Romains , uife sorte de science augurale à 
laquelle le peuple ajoutait foi. Les Scandinaves 
étaient créduleà et superstîtîeut. On retrouve 
dans leurs croyances le fatalisme grec, le 6a« 
béisme des religions primitives , et le fétichisme 
des races ignorantes: ils disaietlt que nul homme 
ne pouvait échapper à son sort ; ils attribuaient 

* 

une grande influence aux astres , à la conjonc- 
tion des étoiles, aux diverses phases de la lune; 
ils prêtaient serment sur des pierres; et s'ils 
avai^t ^ne injure à venger, ils prenaient la tête 
d'un cheval mort^ la posaient sur un pied , et 
la tournaient , comme un signe de malédietiori, 
du côté de leur ennemi. ' 

Les mêmes croyances naïves , les mêmes idées 
superstitieuses reparaissent dans la peinture de 
leur paradis et de leur enfer. Le paradis des héros 
estle Valhalla; oh y arrive par cinq cents portes, 
et quatre cent trente-deux mille ( i ) guerriers y 
sont réunis. Leur joie est de renouveler, dans 

(x) Il fsiut Femarquer ce nombre , qui se trouve dans plusieurs autres 
my thologies. Les Chaldéens avaient fait des observations astrouomiques 
pour 43!»,ooo années. D'après Borom» el Syucellus , il s*était passé 
433)000 ans entre la création du monde et le déluge^ Chez les Indiens, 
k deroit^r Age du monde est de 43a,Qoo a)^. (Noie k l'£4da par BI4- 
X^imiM^» Uum 1> pfig. a49 )- 



180 LETTRES SUE I/ISULNDE. 

l'espace éthéré, les combats qp'ils ont sôufenus 
dans ce monde. Ils se revêtent de leur armure, 
et s'élancent l'un contre l'aittre avec ardeur. 
Mais ceux qui sont blessés dans ces joutes cé- 
lestes ne souffrent pas , ef ceux qui tombent 
morts sous le poids du glaive se relèvent ausA- 
tôt. Quand la bataille est finie, on dresse les 
tables' du festin, et les élus s'asseoient, sur des 
sièges d'honneur, à côté des dieux. On lour verse 
dans de grandes coupes le lait de là chèvre'Hei- 
drun et la bière la plus pure : on leur sert chaque 
jour les membres fumans d'un "Sanglier qui, 
chaque soir, se retrouve intact. Odin est au 
milieu d'eux , mais il' ne fait que boire et ne 
mange pas : il donne l«s mets qu'on lui présente 
à deux loups qui le suivent fidèlement, et porte 
sur l'épaule deux corbeaux qui lui disent à l'o- 
reille les nouvelles du monde. Tous les matins^ 
ces corbeaux prennent leur vol, parcourent la 
terre, et à midi ils s'en viennent raconter à leur 
maître (*e qu'ils ont appris. La table du héros 
est servie par les valky ries ( i ) . €e sont de grandes 

(i) Ce mot vient de *valr (camp) et kera (choisir). Le mot allemand 
kurfust (électeur) a la même élymologie. On appelait aussi les Talkyries 
vmlmeyar^ skiaUdmeyar^ vierges du camp, vierges du bouclier. Quelque 
fois elles se cliangeaient en cygnes et traversaient les fleuves en jouant. 



LETTRES SUR L'ISLANDE. 181 

etibelles femmes qui portent aussi la cuirasse, 
et manient avec adresse la lance aiguë: elles 
assistent à toutes les batailles , et planent sur 
tous les champs de mort. Quand le jour du 
corQbat est venu, quand le cri de guerre résonne 
à leur oreille 9 elles quittent à la hâte leur de- 
meure céleste y et chevauchent dans les airs; 
leurs grands yeux bleus étincèlent de joie; leurs 
cheveux blonds flottent au gré du vent. Sur 
leur tête brille le casque d'or ; sur leur poitriiie, 
le soleil éclaire une armure sans tache, et leur 
cheval ardent bondit , secoue son frein d'acier, 
et baigne la terre d'écume. Les valkyries se 
mêlent aux bataillons de soldats^ raniment leur 
ardeur, prolongent leur défcn&e, et recueillent, le 
soir', les âmes des braves pour les emporter au 
ciej. 

L'enfer des Scandinaves s'appelle Niflheim ; 
c'est un lieu ténébreux, relégué au fond du Nord, 
traversé par neuf fleuves qui ne roulent qu'une 
eau noire et bourbeuse. Une nuit éternelle l'en- 
vironne, et pn y arrive par des chemins obscurs. 
Quand Honnodr y descendit pour chercher son 
frère Balder,'il traversa, pendant neuf nuits, 
des vallées sombres et silencieuses. Tous les 



r-rs 



183 ICTT&ES SU& L'ISLANDE, 

lâches descendaient dans cette triste demeure , 
mais TEdda ne parle point des tourmens qu'on 
leur faisait endurer. Les autres peuples du Nord 
se représen taient l'enfer de la même manière. 
L^ Lapons, en enterrant leurs morts , avaient 
coutume de mettre à côté d'eux une pierre à 
fusil y afin qu'ils puisent s'éclairer dans le téné- 
breux sentier qui conduit à l'autre monde. Une 
traditiqn finoise rapporte qu'une femme gé- 
missait un jour sur la jperte d'un de ses enfans ; 
son mari meurt , et elle s'écrie avec un sentiment 
de consolation : « Il est fqrt| lui, et il pourra 
' conduire mon pauvre eiifant dans le pays de$ 
âmes ! » 

J'ai indiqué la hiérarchie des dieux comme 
çUe se trouve dans l'Ëdda. Ces dieux représentent 
l'ordre moral, la sagesse suprême, la justice éter- 
nelle. Mais en face d'eux s'élève Lo^i; te^;éhie du 
mal. Là s'arrête l'unité religieuse , et le dualisme 
commence. Loki est le Typhon , l'Ahriman de 
ipette mythologie. Par sa naissance, il appartient 
à la race perverse des géans ; par son intelligence 
et sa beauté , il est semblable aux dieux ; par ses 
vices, il est le premier des esprits infernaux : il 
aimel^iBtal pour le.mal; le crime lui sourit, la ven- 



UETTRXS SOB. L'ISLANDE. 183 

èbce est ^our lui une volupté. Démon spirituel, ^ 
^tée habile, souple dans ses actions, insinuant 
us ses paVoles , il revêt toutes les formes , et 
l'odule , sur tous les tons, le mensonge et la 
Llerie. lies dieux se servent parfois de lui, c^r 
»t adroit et rusé. Mais il se joue des dieux en 
^ servant, et la haine qu'il leur porte est in- 
|iacable. S^ femme, Signie, lui donna deux fils; 
il enfanta, avec la fiUe d'jun géant, trois êtres , 
lonstrueux: le serpent Midgard, qui, dans ses 
[^ngs anneaux, entoure la terre, comme, dans 
[qde, le serpent Sécha entoure le mont Mérou; 
Hela, la mort qui règne dans le ténébreux em- 
pire; et le loup Fenris. Les dieux pressentirent 
qu'un jour ce loup les attaquerait, et ils résolu- 
rent de l'enchaîner. Deux fois ils lui jetèrent 
autour du cou un cercle de fer , et deux fois le 
loup le rompit. Alors ils firent fabriquer parles 
nains un lien magique, souple et léger, et, en 
apparence, facile à briser. Ils engagèrent Fenris à 
l'essayer; mais le loup leur dit: «Je me défie d^ 
vos supercheries, et je n'essaierai pas ce lien, si, 
pour garantie de votre bonne foi , l'un de vous 
ne me met la main d^^ns la gueule. » Tyr se dé- 
voua; il y perdit la main, mais le loup fut en- 



c 



184 LKTTRES SUR VJShÂNDE. 

chaîné. Les dieux attachèrent le bout de la çoi^e 
à un large bloc de pierre; et pour empêclicar 
Fenris de le déchirer sous ses dents, ils le bâil- 
lonnèrent avec une épée dont la pointe lui perce ' 
le palais. Depuis ce' jour, le monstre pousse 
sans cesse d'effroyables hurlemens,^et les flots 
d'écume qu'il lance dans sa fureur forment im 
torrent. 

Quand les dieux eurent ainsi dompté un de 
leurs ennemis les plus redoutables , ils résolu- 
rent de punir les crimes de Loki. Mais il s'était 
déjà dérobé à leur colère. Ils le poursuivirent 
long-temps sans pouvoir l'atteindre, car il 
s'était bâti une maison ouverte de tous côtés , 
d'où il pouvait voir venir ses adversaires , 
et il leur échappait toujours par une nou- 
velle métamorphose. Un jour il se transforma 
en saumon et se jeta dans une rivière. Les dieux 
le péchèrent avec un filet , et Thor le saisit par 
la queue au moment où il allait encore s'enfuir. 
Us l'enchaînèrent avec les boyaux d un de ses fils 
entre trois rocs aigus qui l'empêchent de se 
mouvoir; sur sa tête ils posèrent un serpent qui 
lui jette sans cesse son venin au visage. Mais Si« 
gnie, son épouse fidèle, le suivit dans son in- 



j 



irrTAES SUE i;iStÂNDB. 18S' 

« 

iUftune. £11^ eât assise auprès de Haï , et reçoit 
dans un grand vase tout le poison vomi par la 
vipère. Quand le vase est plein , quand il faut le 
vider ^ le venin tombe sur le corps de Loki et 
lui cause de telles douleuoi | qu'il s'agitçèavec 
une sorte de frénésie^^et ébranle le soi dans ses 
convulsions. C'est de là que vienpeiit les tremble- 
mens de t^re. ^ • 

< ^ Mais 1q règœ des dieux est limité ^ et les génies 
Mu mal doiveplrun jour rqmpre feursuchaîiles et 
boutevéréer le monde! Ce jour s'annonce par des 
signet effrayans. r^trois longs bivers se succèdent 
sans interruption ; pas une lueur consolante 
n'apparaît au ciel, pas une fleur de pifnfemps 
n'éclot dans la vallée, pas^un brm^ 'herbe ne 
reve|;dit siu* la< colline. La 'famine et la peste ra* 
"vagent le monde; la haine divise les familles; les 
frères s'entretuei|t; il n'y a plus de liens, d'afïec- 
tion, plus de foyer domestique , plus de vertus , 
plus d'amour. Le crime gagne tous les jcœurs 
comme un ulcère , et ceux qui sont restés justes 
« réjouis»», de s'endormir dïm leur .onU>e.u. 
Tout à coup la terre tremble sur sa base ; les 
arbres sont renversés avec leurs racines; les 
montagnes s'écroulent ; les étoiles tombent du 



ciel (i) deitt loups engloutissent le. soleil et ia 
hine f et le monde est plongé dans les ténèbres. 
' L'Océan , que la main du Créateur n'arrête plus 
dans son lit de sable , inonde le globe. Sur ses 
vagues orage^es on voit flotter le Naglefar (a). 
Les géans eux'^mémes le i^mplissenf et sert 
*vont chercher les - dfetiic. Le serpent -9|idgard 
fonetle les eaux de Sa large qitëùe , et lance son 
venin dsins les^rs. Le lo«p Fenfî^ s'avance tfœj^ 
etiflammé^ une de ses «roàdioires'tbuche à la» 
terre, Vautre aii ciel.^Loki marche, comme 
rAntec}irist , 4 la tét^ d^ tou^leS moi|ptres, et 
Surttu: 1^ isujl avec tme épée flamboj^ante à la 
main. • 

A rentré^*deia forteresse céleste, Heimdal 
jette le cri d'alarme , et sonne la trompette qui 
retentit dans le monde entier. Odin va consulter 
Fa source de Mimer, et tous les dieux se prépa-^ 
rent au combat. Surtur renverse à ses pieds l'a- 
moureux Freyr, qui n'aplus d'épée. Thor écrase 

(i) Un vieu poilé cspagooir Gonulo et Bereeo, eniploîe la 

Veras e las estrellas caer de su loçir 
Como caen las |oias quant caen del figar. 

(a) y^iiifm cpnUriDUv^ Iti ongles d«i «MU. 



IflTEXS sua LISLASBB. 187 

le Serpent , et puis tombe, lui-même sous le 
poids du vei^n qae le monstre lui a jeté. Le loup 
dévore Odin ; mais le puissant . Vidar s'élance 
contre lui, pose un pied sur sa mâchoire, et, 
d'une main de fer, lui déchire la mâchoire sûpéj 
rieure. Jx>ki et Heimdal se tuent l'un l'autre^ et 
Surtur, le génie du feu , embrase le*moii()e. 

Le monde s'est écroulé comme dans l'Apoca- 
lypse, comme dans le Zendavesta, côm'me dan^ 
les yédas. Les hommes ont pj^ri dsms le feu , le» 
dieux ont disparu. Mais du milieu des flots pu- 
rifiés, une autre terre sumt plus fraîche et 
pluà .riante que la première. Balder ressuscite ; 
Yi^ar et Yali^pt survécu à la race des dieux. 
* Tin enfant du soleil éclaire de ses rayons Umpjdes 
ce nouveau monde. Un homme et une femme 
opt éqjiappé à l'embrasement universel, et' ré- 
pandent sur le globe une famille nombreuse. Au 
Yalhalla succède un autre paradis plus heureux 
et plus beau , et le Niflheim est reYnplacé par un 
autre enfer. Le sol, béni parles dieux , n'attend 
plus que le laboureur le sillonne à la sueur de 
son front. Il se couvre de fleurs et de fruits. Un 

m 

ciel d'azur s'élève sur celte terre féconde ; un 
printemps étemel sourit à tous les regards. Les 



188 ^LETTRES SI7K riSLAS^DE. 

' . * ■ 

hommes vivent dHine vie .paisible dans une 
atmosphère de joie et de lumière. Les dieux re- 
trouvent sur le gazon les tables do» des Ases, et 
s'asse(|îent l'un auprès de l'autre , et s'entretien- 
«lent; du passé. 

* Ainsi finit le dogme de la mythologie Scandi- 
nave f ainsi finit celui de tous les peuples, par 
des rêves qui s'en vont au-delà des siècles , par» 
l'amère dputeur qui détruit la terre où' chacun 
^souflBre , et la foi «qui recrée âuss^ôt u|jp terre 
idéale y u]) monde éternel. 









« 

# 






* 

41 



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vu 



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. • ,. 



LBS DBUX^DDA. 

t 
% 









Pi 

Dans un deS districts les moins désftlés de 
Ilslande, sur la route de Breidabolstad àGErebak, 
après avoir chevauché à travers une plaine ma- 
récageuse,, le voyageur^perçoit , au haut d*une 
colline doucement inclinée , un groupe de mai- 
sons entourées de verdure. Une. muraille de 
gazon les protège; ime grande porte en bois 
s'ouvre au milieu de ce rempart agreste. D'un 
côté appal^t la chapelle avec ses saints de bois 
8Ûrlcportaa;deraatre,niabitationduçay8aii, 
cdie du pasteur, et à voir de loin ces deme ur e» 



1 



iWJr LEtTRES SUR L'ISLANDE. 

paisibles , isolées 4^ tout bruit , et ces murs dg 
gazon qHi les entouréht, on dirait d'un ermi- 
tage rustique ,^u d'une forteresse de Êergers. 
J'y arrivais au mois d'août pai* une belle matinée. 
L'herbe des champs awi^ reverdi ; les clochettes 
jaunes se balançaient au milieu de renclo», et 
les marguerites décoraient de leurs cof oUes 
blanches tout^ les .lombes du cimetière. Sou^ 
leur toit de rhousse', les fenêtres étroites du DÎ*es- 
byjère s'é'clairaiént à un rayon "de soleiU Un 
homme tressait des filets de péch^ devant la ^ 
* porte, et deux enfans jousrienf %vec ^e^moutons 
dans la prairie. Jq retins* fa bride de mon cheval, 

je regardai avec émotion ce tableau si* simple efr^ 

« • • • 

si riant : il me semblait voir devant moi une 

page des poèmes champêtres, une idylle vi- 
vante. Aux aboiemens du chien, qui annonçait 
l'arrivée d'un étrangei^ le paysan leva la tête 
et, quittant aussitôt son travail, à*en vint avec 
son bonnet de laine k la main, m'aider à mettre 
pied à terre et me souhaiter la bienvenue. J*en- 
trai dans J'église, où l'on me montra avec orgueil 
quelques ornemens d'autel qui dataient d'uû 
temps jincien ; j'çntrai dans la demeure du prêtre; 
c'était un homme instruit et modeste comme 



» • 






£ETniB6 SUR t'ISLANDfi. 491 

j'en ai reçtSMitré ptuâeurs éan^ cette pauvre 

teire d'Islandç. Tandis qu'il me faisait voir, avec 

une Vf aie joie ^savant , sa ccMlection de livres 

quil avait amassés Pun apufes l'autre, en sMm- 

• ^ ,4 

posant toujours de nouveaux Sacrifices ,^a jeune 

femme, douce et blonde jcom me les jeunes . 

femmes des bords dé l'Elbe , mettait une nappe 

blanche surja table ^*et préparait la jatte de lait ^ 

et les tasses de porcelaine. , Je m*assis* entre 

enx ,, et: les voyant ^ous deut si jeunet et si 

fteureux, Tidéfe me venait de leur dettîander, sans 

crainte de Tanachroni&me , si le Srîeux Voss ri^a- 

vait pas songé à eux en écriyailt sa Louise , ou 

s'ils n'étalent pas de la famille^ de Herrfnann et 

Dorothée. D'uïi côté s'élevaient dev^ht nous 

les montagnes blanches qui environnent lllécla ; 

de l'autre , la mer formait compie autant dé la^ 

entre les baies où eUe vient se jeter,*et tout était 

calme et silencieux. Pas un bruit dans l'air, pas 

une voix importune , pas un souvenir du monde 

lointain, et quand je regardais cette solitude si 

beHe dans sa pauvreté , si douce danè son repos*, 

je me disais qu'on pourrait bien renoncer à toute, 

ambition, quitter toute foUevanitéet venir v^vre 

là comaie le^poète cspagnot, sans rien envier et / 



• • 



/ 



ils urca^ SUR fj^tAixtit 

«ans être envié : &i efividuidoy ni envidiaso (t). 

Cette 'retraite où je 'passais une matinée. 
^foéme aivâitété l^^bitée par deux des plus ffrahi 
'lionunes de-FlsIai^e} c'était. Odda. (C'^t de là 
que^ous sont veqpes les deux Edda. Cest^à cjue 
vivait /au xi^âiècle, Sœmund le savant; au xii% 
inorri Sturleson , le poètp ^t ^historien. ^ 
I « SœifAmd naqvit en loSp et mourut en 1 133. 
Il descendait d une des familles les plus nobles 
dellêlande, et son ffère était pasteur, lànimé du 
(lésir de s'mstru^re , il quitta de bonne béùre la 
demeure j^ternelle e^ pqssa une grande partie 
de sa jetlinesse à v&yager. U visita rAUea^gne, 
la France, lltalie, étjadiant partout, à cette 
éppqueide conn*aissances encore coft fuses, les 
chroniques populaires^ les mœurs, la poésie; il 
obséda avec enthousiasme les mdnumens an- 
tiques de Rome , et fréquenta pendant plusieurs 
années les écoles de Paris ('i). Tout ce qu'il avait 
recherché et aipié dans les contrées étrangères 
ne put cependa^jt pas lui faire oublier sa terre 
"d'Islande. Il l'evint en io8a à Odda ^ plein de sou- 
venirs , riche,de science , et , pour se rendre utile 

(t) Poesias del maestro Luis de Léon* « 

(a) Finosen. Hutoria ecdeuaitica , tooi. I , j^, X9S . 



LETTRES SUR L'ISLANDE. 19S 

à ses compatriotes y il établit dans sa demeure 
une école d*où il est sorti plusieurs hommes dis- 
tingués ; puis il se fit prêtre , et toute sa vie se 
passa entra les soins qull donnait i^ses élèves , 
entre les devoirs religieux que lui imposaient 
son sacerdoce et les études de prédilection quHl . 
s'était choisies. Il n'y avait pas long-temps que 
l'Islande s'était convertie au christianisme. Le 
culte d^Odin était aboli , mais les traditions 
païennes vivaient encore dans la mémoire des 
vieillards y et les noms de Thor et de Frigga, 
Ibistorre des nains et des géans devaient se mêler 
souvent aux causeries de la veillée. Le peuple 

m 

ne renonce pas si vite aux croyances avec les« 
quelles il a été bercé. On peut briser d'un coup 
de hache une idole , mais on ne brise pas du 
même coup le lien qui le rattache à Thistoire du 
passé; on peut lui enseigner une nouvelle foi, 
lui imposer un nouveau serment, mais sans le 
vouloir, au fond du cœur, il se souvient de la 
religion qu'il apprit au foyer de famille, et des 
* prières' que murmuraient ses lèvres d'enfant. 
Les hommes qui le gouvertient, voyant leur loi 
promtilguée, la regardent comme ,^ établie; ils 
posent un jalon entre eux et le passé; ils corn- 

i3 



i94 LETTRES &€E LlSLANDË. 

posent une nouvelle ère ; mais latradition , cette 
fée du vieux temps, dément leur chronologie. 
A côté de l'histoire écrke par le savant , buri- 
née par l'artiste, la trallition invisible, insaisis- 
saWe, s'en va de contrée en coiftrée et se per- 
pétue par qii la foule. Elle n'a ni stylet , ni burin , 
ell^ n'impose point d'arrêt, elle n'élève point la 
voix; mais ell^ murmure secrètement de nfa- 
gîques paroles awf. oreilles charmées qiii l'é- 
couteqt. Les homîTjes qui ne la* connaissent pas 
la déclarent morte et oubliée, et elle repose en- 
core au milieu des ruines, etelle soupire au boi^ 
des chemins; le voyageur l'emmène avec lui 
dans ses courses lointaines, la voix de l'aveugle 
ambulant l'annonce à toute uïie génération, la 
harpe du ménestrel la répand dans les airs. 

Aii^i , tandis que les prêtres prêchaient l'é- 
yangile dans les églises, l'histoire des anciens 
dieux occupait encore l'imagination du peuple^ 
et Sqemund l'étudia. Il se fit redire les mystères 
et le culte d'un autre temps; il recueillit les 
vers des scaldes, les épopées pmïennes <x)nser- 
vées par la parole; il écrivit d'après les récits des 
vieillards, d'après la tradition, et voilà comment 
nouse^tveAuel'fidda. Les voyages et les études 



tETTliSS StIB. JL^ISLAJSDE. ^5 

deSœmund lui avaient fait doimjer Iq aurnom cb 
savant ; son goût pour tes Bctipns du pàgsmiêmfi 
lui fit donner celui de sorcier. Il acheva patiem- 
ment $on œuvre, mais son caractère <Jk pfétrp 
lui défendait de la publier. Elle resta coquine ffft 
dépôt dans sa retraite d'Odda, ^ attendant 
qu upe main plus hardie la mît au grand j«»ur. 
En même temps qu'il travaillait k compléter 
cette épopée populaire, Soemund ra^embiaif; 
pour rhis^toire de son pays d autres docuafien&i 
Il écrivit une chronique des fpis de Ijforvég^ qui 
malheureusement ^st perdue. Peut-être TSdda 
n'était-elle que l'appendice religieui^ de^ cette 
chronique. Quelques savants lui attribueutauâsi 
les annales d^dda qui embrassent Thirtoipf 
imiverselledepiûs la création du monde. 

Le recueil de Sœmund rest^ prè$ d^ cinq 
siècles ignoré en Islande. En 1639, Brynhiolf 
Svendsen, évéque de Skalholt, découvrit un 
juan usent qui contenait les principau^c cllanjte â^ 
TEddaet l'envoya à Frédéric III , roi deDane-^ 
mark. Un autre manuscrit appartenant à la 
collection d'Arne Magnussen, renfenn^e )e ¥e|p* 
tamsqvida. Ce manuscrit faisait partie d'un 
ouvrage plus çpDisidérat)!» 4»»% m m JUBÊS^^ 



196 LETTRES SUK L*ISLAI9DE. 

malheiireuçement que des débris. -En 1665^ 
Resenius publia , avec une traduction latine et 
danoise 9 les deux ^principaux chants de FEdda. 
En 1787 parut le premier volume de la grande 
édition de Magnussen ( 1 ) . 

Le mot Edda , appliqué aux chants recueillis 

par Sœmund, signifie Aïeule. Peut-être aussi, 

irient-il iXOdda^ cette retraite paisible^ où le 

poète rapporta le*fruit de ses voyages, et passa 

* ' une vie d'étude et de recueillement. > 

Les poèmes de l'Edda se divisent en deux par- 
ties: poèmes my thologiques, poèmes historiques. 
Les premiers renferment toute la cosmogonie et 
tout le dogme théogonique des Scandinaves; les 
seconds se rattachent au cycle populaire répété 
dans le Ktempe-viser et chanté dans les Niebe- 
lungen. Là est la vie des dieux, ici celle des héros; 
là sont les luttes perpétuelles du bon et du mati- 
vais principe, ici les guerres haineuses, les ven- 

geanjces cruelles ; là est le drame du Valhalla^ 

* 

ici le drame du monde. L'Edda dans sa puissante 

. étreinte a tout embrassé , depuis le trône des 

géans jusqu'à la. grotte des nains, depuis l'a- 

(i) Ed^^ Sfpnundar hîniu Feoda, Ia-4^ trad. latin^. 



LETTRES SUR L'ISLANDE. 19Y 

.. • • « 

bîmeténébfeux habité par Hella jusqu'aux salies 
resplendissantes où se rassemblent les valkyries. , 

Il serait presque iippossible d'assigner une 
date précise à ces poèmes. Ils ont élé composés 
en différens lieux ^ et à différentes époques. 
Leur forme de versification , leurs métaphores , 
et quelques mots recueillis çà et là dans les sa- 
gas peuvent servir d'indication et guider les 
savans dans leurs hypothèses. Mais il y a loin 
de ces conjectures de Térudit au document exact 
basé sur des faits, appuyé sur* des dates. Tout 
ce qu'on peut affirmer, c'est que ces poèmes 
furent composés par les scaldes , chantés dans 
les cours y dan^ les assemblées populaires, dans 
les grandes fêtes (i). Quelques-uns d'entre eux 
remontent au moins, poui* la forme sous laquelle 
npus les connaissons,* jusqu'au viii^ siècle , et 
pour l'idée qu'ils représentent, jusqu'à l'époque 
de l'émigration des peuples d'Asie dans le nord. 
Le premier de tous est la Voluspa(2). C'est une 
oeuvre d'un caractère étrange, solennel et mys- 
térieux , triste et éloquent, grave et obscur. 



t> 



(x) Den œldre Hdda oversat af Magnussen. 
(i) FaJa (sybille) Spà (prophélîe). La soreièredes chants senriena 
l'apjpelle W'ila, 



» « « « • 



tdé litlkES SUK LISLÀNDE. 

Cest le récit, souvent énigma tique, souvent 
*. brisé, d'un oracle; ofest le cri de la sibylle. 

A rentrée de la forêt die sapins, balancés par 
lé veut du nord , au milieu des corbeaux qui 
crqpfôent sur sa tête, et des: loups qui hurlent 
autour d^elïe, la prôplîétesse Scandinave monte 
sûr le trépied , et devant la chair palpitante des 
victimes, elle prononce ses conjurations et le 
dieuàppairaît: Deus ecce Deus! Au souffle puis- 
sant qui l^nspire, son coQi^r tressaille, ses cheveux 
Se hérissent sur son front, ses yeux enflammés 
regardent passer avec, une sorte de stupeur et 
d'effroi les images quelle évoque, et ^Ue chante 
lé chaos, la naissance du géant, les combats 
des dieux. Une voix impérieuse lui crie : Ne 
vbis-^tu rien encore? Et elle se ranime et 
chante Tenfantement de la mort, la detneure 
souterraine des damnés, la dernière lutte des 
mauvais esprits, la destruction du monde.' 

a Au commencement des temps il n*y avait 
iiçn. lï'n'y avait ni sable, ni mer, ni vent. On 
ne voyait point de terre et point de ciel , rign 
que l'abîme vide sans arbres et sans végétation. 
, « La âûkil pa^ut. au sud. La lune ouvrit la 
porte de la nuit. Mais le soleil ne éôjàhdtissàit 



LETTRES SUR LISLANDC. 190 

* 

pas sa route , la lune ne savait pas oi\ elle devait 
se poser, et les étoiles ignoraient leur place. 

« Alors les dieux montèrent sur leurs sièges 
élevés, et tinrent conseil ensemble. Ils donnèrent 
un nom à la nuit et au crépuscule. Ils réglèrent 
l'heure du matin , le milieu du jour, et partage^ 
rent Tannée. 

« La prophétesse sait où s'élève le frêne Yg- 
drasil, le grand arbre qui étend au loin seâ 
blancs rameaux. De là découle la rosée qui 
baigne la terre, et le frêne reste toujours vert. 

(c Du milieu des eaui, les trois filles de la sa- 
gesse s'avancent sous cet arbre. L'une s'appelle 
l/rd; la seconde, P^erdandi ; Isl troisième, 
Skùld. Ce sont elles qiii règlent le destin de 
l'homme et disposent de sa vie. 

K Elle sait que la trompette de Heimdal est 
cachée sous les larges rameaux de Tarbre cé- 
leste. Elle voit les vagues écumantes du fleuve 
de sagesse tomber du front de l'Alfader. 

« Un jour elle était assise à l'entrée de sa de- 
meure. Elle voit venir à elle le dieu savant par 
.excellence et le regarde entre les yeux. — Que 
me demandez-vous? Qu'attendez- vous de moi? 
Je sais tout Odin. Je sais'qué ton œil' est plongé 



200 LETTRES SUR L'ISLANDE, 

dans la limpide source de Mimer cffi chaque 
matin farrôse avec l'eau de la sagesse. 

c Le dieu souverain lui donna des anneaux , 
des bâtons runiques et le don de«prophérie. Sa 
vue s'étend au long et au large sur chaque 
monde. 

a Elle a vu le sort cruel réservé à Balder, fils 
d'Odin. La branche^ d'arbfe croissait ; elle était 
petite encore, mais fort belle Cette branche de- 
vint un glaive meurtrier. Hauder s'en'servit (i). 

« Bientôt naquit le fils d'Odin qui devait 
venger BaJder. En une njiit il devint vieux, et il 
ne se lava pas les mains, et il ne se peigna pas 
les cheveux avant que d'avoir porté sur le bûcher 
le meurtrier de Balder. Mais F*rigga pleurait le 
malheur arrivé dans le Valhalla. » 

La voix lui crie : Voyez-vous encore quelque 
chose ? Et la prophétesse répond : 

ff Les chiens aboient dans les cavernes de 
Gnipa. Les chaînes sont brisées; les loups sont 
libres. La prophétesse sait encore beaucoup de 
choses;, elle voit de loin le déclin de l'empire 
céleste, la chute des dieux. 

(x) Toyez la mort de Balcler« pag.^z75. 



J 



lETTRES Sim L1SLAaD& SM 

a Les frères combattent Tun contre Tautre et 
se tuent. laes parens rompent leurs liens. On 
viole^la foi du mariage. On brise les boucliers» 
C'est un temps de far, un temps de loups et 
d'orages, -et avant que le monde s'j^croule^ les 
hommes ne s'épargnent plus; 

a Les chiens aboient dans les oavernes de 
Gnipa. Leç chaînes sont brisées; les loups sont 
Ubres. Pu côté de l'est s'aVance-Hrym. La mer 
ck^orde; les terpens s^enflent avec colère, pa- 
bime des eaux« s'entr'ouvre. L'aigle pousse des 
cris de joie auprès des cadavres qu'il déchire, et 
le Naglfar flotte «ur les vagues. 

(c II vient du midi. Les fîls de Mnspell le 
montent , mais Loki le gc^verne. Toute la race 
des mopstres accourt avec les loups , et Loki 
marche à leur tête. 

« Qu'arrive-t-il aux Ases? Qu'arrive-t-il aux 
Elfes ? Le monde des géans est plein de bri|it. 
Les Ases se rassemblent, et les nains qui habitent 
les montagnes gémissent à l'entrée des cavernes. 

<c Surtur vient du sud et apporte l'incendie. 
Son épée flamboie. Les rochers se fendent. Les 
Trolles errent avec anxiétés Les hommes pren- 
nent le chemin de la mort, ije del se déchire. 



202 LETTRES SUR L'ISLANDE. 

et L'inquiétude saisit le cœur de Hlyna (i) 
lorsque Odin s'avança contre le loup. Le vain- 
queur de Bêla combat contre Surtur. Mais Té- 
poux chéri dp Frigga succombe. 

Xi Alors le fils du maître de la victoire , le puis- 
sant Vidar* s'avance .pour tutttr avec le loup 
monstrueui. D'une main il saisit cette progé- 
niture de géant ; de l'autre il lui enfonce son épée 
dans le cœur. 

a Puis vient le noble fils d'Odin (Thor). 11 
attaque vaillamment le serpent 'Midgard et lui 
porte le coup mortel. Mais il recule detieufpas, 
renversé par le monstre. 

« Le soleil s'obscurcit. La terre s'abîme dans 
Teau. Les étoiles brillantes disparaissent. Des 
nuages de fumée enveloppent les arbres. Là 
flamme s'élance jusqu'au ciel. 

oc Et la prophétessè voit une nouvelle terre, 
une terre verte et riante , sortir du sein des eaux* 
Les vagues se retirent. L'aigle qui prenait le 
Qoisson dans les champs s'enfuit, 

tf Dans la vallée d'tda , les Ases se rassemblent 
et parlent de la destruction du monde et rap- 

' (t) 'tûUt é^ grande» déesses. 



'• 



t 
LETT&ES SUfl I18LANDE. 303 

pellent les grandes actions du passé et les leçons 
du Dieu suprême.. 

« Ils retrouvent dans le ^azon les merveilleuses 
tables d'or, que le premier des dieux et la race 
de Fiolnir avaient possédées avant le temps. 

a lies champs se couvrent de fruits sans qu'on . 
les cultive. Le mal est anéanti. Balderrevienl et 
deAieure avec son frère Hauder dans le palais 
d'Odin. 

<c La prophétesse voit la salle de Gimle toute 
couverte d'or et plus bHllante que le soleil. Les 
justes doivent y demeurer et y vivre heureux à 
jamais. 

« Du fond des lieux ténébreux, Nidhug , l'hor- 
rible dragon , s'élève portant sur ses ailes les 
cadavres iies morts. Il plane au-dessus des vallées, 
tombe et dis[)arait. » 

Le chant de Vafthrudner, de Grinmer et 
d'Alvis, complètent la Voluspa. Les poètes 
n'ont £iit qu'encadrer dans une nouvelle fable 
les mêmes dogmes cosmogoniques. Dans le pre- 
mier, Odin va visiter le géant Vafthrudner. 
Tous deux se posent différentes questions sur la 
terre, dur le sol , sur lés astres^ et tout ce dià- 
lofne est Tc^posé fidèle des eroyaneeâ. scanifi- 



a04 LETTRES ATR UlSLAin>E« 

naves. Dgiis le second , Odin , sous le nom de 
Grimner, dépeint à' Geirrt)d les planètes , la 
demeure céleste , le Yalhalla. Il lui raconte la 
création du inonde et les actions des dieux. Ce 
chanftest fort détaillé, très clair, et les mytho- 
logues du nord y ont souvent eu recoure; il est 
moins ancien que laVoluspa, mais il date encore 
de Tëpoque païenne. Dans le poëmed' Alvis, le dia- 
logue inythologique descend du Dieu suprême, 
de la sagesse , à l'un de ces êtres imaginaires aux- 
quels la crédulité du peuple atlribuak tant de 
connaissances mystérieuses. Le nain Alvis s'est 
fiancé avec la fille de Thor; il vient la chercher 
un soir pour célébrer ses noces; mais.au moment 
où il va l'emmener Thor app^aît et lui défend 
de faire un pas : a Tu n'auras pas ma fille , lui 
dit-il , si tu ne réponds pleinement à tontes les 
questions que je vais t'adresser. » Alors le dieu 
de la force et du tonnerre devantlequel s'incline 
le pauvre nain, l'interroge sur la formation de 
la nuit et du jour, sur les astres et les élémens. 
Alvis répond à tout avec une admirable préci- 
sion. Thor lui-même e$t forcé de' rendre hom- 
mage à tant de science, et déjà il se rëpent de 
YeQgagement qu'ils pris, quand tout à coup le 



j 



* LETTRES SUR LISLANDE. d05 

jour paraît^ et le malhenreiuf Alvis, qui devait 
par sa nature de nain passer sa vie dans les en- 
entrailles de la terre, s'anéantit aux rajons du 
soleil. ^ 

A côt^ de ces leçons religieuses, de cet ensei- 
gnement théogonique , il* faut placer les leçons 
de morale et de prudence contenues dans le Ha-^ 
çamal. Les Scandinaves avaient un tel respect 
pour ce poëme , ^qu'ils Tattribuaient à Odin lui- 
même. C'est le livre des proverbes de pe Salo- 
mon' du noVd ; c'est le code de la vie intellec- 
tuelle et de' la vie praftiquç. Chaque strophe 
renferme une sentence, et cbaque sentence 
rappelle cette sagesse proverbiale des peuples 
qui survit à tous les temps et que l'on retrouve 
au| midi comme au nord , sous la tente de l'Arabe 
comme sous la chaumière du paysan breton. 
Souvent ces préceptes du Qavamal m'ont frappé 
par leurs expressions. UOrdsprvg, de Syv, n'est 
pas plus correct ; le Refrano , de Sancho , pas 
plus simple et pas plus vrai , et le vers da La Fon- 
taine n'est pas plus net. Le dieu suprême qui a 
•formulé ces maximes ne s'est point renfermé 
dans les hauteurs de son sanctuaire; pour en- 
seigner les hommes il s'est fait homnie ; il s'est 



fl06 LETT]eLE$ SCR yiSLANDE. • 

associé à leurs habitudes , à leurs passions; il 
est entré dans le* secret de leurs besoins , de leurs 
faiblesses, de leurs vices. En up mot, il est des- 
cendu de son trône de Dieu pour s'asseoir à la 
table du paysan et pénétrer ^^ns tous les détails 
.de la vie vulgaire ; il a vu les Scandinaves hardis 
et courageux , et il ne leur a pas trop recom- 
mandé le courage. Mais il les a vus avides de 
boisson , vaniteux , téméraires , et à chaque 
instant il leur rappelle les dangers de Hyresse , 
et la nécessité d'agir avec modestie et prudence. 
Je traduis quelques strophes de ce curieux 
poëme afin de le mieux caractériser : 

ce Avant que d'eat rer dans une maison regarde 
^ toutes les fenêtres, regarde de tous les côtés, 
car qui sait si tes ennemis ne sont pas là ? 

a II ^ besoin d'avoir de l'esprit celui qui 
vovHge beaucoup. Chez soi on est libre; mais 
celui qui ne sait rien s'expgse a être tourné en 
dérision lorsqu'il se trouve au mijieu des gens 

instruit^ « 

. « Il ne faut point faire parade de son esprit ; 
il faut le tenir en garde. Il vous arrivera rarement, 
malheur si vous enti ezavec sagesse et prudence 
dans une maison , car il n'est pas d'ami plus sùx 
qu'un bon jugement. 



LETraES SUE L'ISLANPi:. 2ft7 

« Prenez garde d'importuner le voyageur qui 
vous demande l'hospitalité. Il peut dire beau- 
coup de chosQ^ sans qu*on Tinterroge, mais 
il a besoin avant tQut de repos et djg vêtemens. 

« Si vous rendez visite à-un ami infidèle , pre- 
nez les détours , si vous allez chez un ami vrai , 
prenez le droit chemin. 

ce La maison que l'on possède est la meilleure, 
si petite qu'elle puisse être. Chacun est maître / 

chez soi. Le. cœur saigne quand il faut mendier 
sa nourriture à l'heure des repas. 

oc Dans ma jeunesse j'ai beaucoup voyagé. 
Quand j'avais trouvé un compagnon , il me sem- 
blait que j'étais assez riche. L'homme fait la joie 
de l'homme. 

« Ne faites jamais un pas sans emporter vos 
armes. Qui sait si le long du chemin vous n'aurez 
pas besoin de tirer l'épée ? ' 

ce II faut rendre à son ami affection pour affec- 
tion, présent pour présent, payer le sarcasme 
par le sarcasme et le mensonge par le mensonge. 

a Que l'homme réfléchisse, mais qu'il ne réflé- 
chisse pas trop ! La joie n'entre pas souvent au 
coeur de celui qui sait trop de choses. 

(c^Le tison s'allume avec le tison ^ la ûsmima 



^08 yBTTMS SIJK L^ftLANW. 

mon te avec la flamme. Dans Tentretien Thomme 
se révèle à l'homme , et Fétre nul ou dédaigneux 
se révèle par son silence. 

ce ilïos troupeaux meurent. Kos amis mturetit, 
et noua mourons nolis*mémes;mais un noble 
Bom ne meurt pas. * ' 

a Heureux ce\jui qui sait mériter par lui-même 
les louanges et le bon accueil, caV de compter 
sur 1^ générosité des autres ^ c'est cl^ose trop 
incertaine. ^ 

c^ L'homme sans jugement veille toute la nuit, 
s'occupn de tout, se trouve fatigué le matin , et 
n'est pas plus avancé que le jour précédent. 

• « Il i\'y a pas de maladie plus cruelle que 
d'être mécontent de son sort. 

« JVIiëux vaut flatter les autres que de se flat- 
ter soi-même. 

(c Ne confie pas tes secrets au méchant , car 
jamais il ne te récompensera de ta confiance. 

a Si tu as un ami fidèle , visite-le souvent. , 
Le chemin que Ton ne fréquente pas se couvre 
; d'herbes et de plantes. 

a Ne te moque pas des vieillards. Leurs paroles 
sont souvent bonne^^à entendre , car la sagesse 
descend des rides de leur front. 



/ 



LETTRES SUR LISLANDE. 209 

a Ne vous séparez pas sans motif d'un ami. 
Lé chagrin ronge le cœur de l'homme qui n'a 
point d'amis pour l'aider et lui donner conseil. 

« L'arbre de la montagne est desséché. Il n'a 
plus de feuilles et plus d'écorce. Personne ne 
l'aime. Comment pourrait-il vivre? 

tt Louez la beauté du jour quand il est passé. 
Louez la femme qnand elle est morte, la jeune 
fille quand elle est mariée, l'épée quand vous 
l'avez mise à l'épreuve, la glace quand vous 
l'avez traversée, la bière quand vous l'avez 
bue. » 

Le Havamal est terminé par un chant enthou- 
siaste dans lequel Odin explique la magie et la 
puissance des runes. 

Après cela viennent les poëmes symboliques, 
récits de guerres et de voyages, contes épiqtfes 
où >se révèle sous des formes bizarres l'imagi- 
nation des hommes du nord. Tous ces chants, 
qui au premier abord nous apparaissent comme 
des romans fantastiques, étaient sans doute 
comme les travaux d'Hercule chez les Grecs , 
comme les voyages d'Isis chez les Égyptiens , 
autant de mystères religieux, et il serait facile 

«4 



SlO LETTRES Stm LtSLANDE. 

de démqp^er leur analogie avec les mythes so- 
laires de rOrient. # 

Up de ces chants (i) nous représente tous les 
dieux attristés par de sombres pressenti mens. 
Ils prévoient la fin du monde* , la chute du cieJ. 
Odin envoie ^rfiga et Loki consulter Iduna 
^ans les enfers, mais là déesse fie leur répond 
que par seç larmes, plus tar4 Odin lui-même, 
à qui Balder a r^contç ses rêves sinistres, Odin 
fait se))jçr ^^n cheval Steipner e) descend dans 
le nombre empire de )a mort. II interroge avec 
anxiété la prophétesse qui lui déi ouïe l'arrêt des 
^ç^tinsi çt le 4}eu suprême ne peut l'annuler 

Ja^ çb^nts consacré^ à 1 histoire de Thor ne 
sont ni moins curieux ni moins significatifs. Les 
po^tiÇS scaj^ijin^vçs ont inventé les scènes les 
plus étranges, pour rehausser les exploits du 
Dieu delà force. Un jour toute la famille céleste 
était réunie ch^z ^gir qui , à défaut de nectar 
et d'ambroisie» traitait sesbptes avec de la bière. 
Malheureusement la bière aussi vint à man- 
quer^ ijQiUte d'une ch^udijère asse^ large pour 
la brasser, faute 4'uap tonne assez profonde 

(i) VegtamMprida. 



pour la contenir. Grande fut }a douleiyr des 
enfans d'Odin , qui avaient compté s'enivrer 
à ce royal banquet et qui, après avoir à peine 
,hu(necté leurs lèvres , s'en allaient retourner 
piteusement au maigre festin duValhalla. Dans 
ce moment d'angoisse, Tyr prit la parole, et dit 
qu'il y avait chez le géant Hymer une chaudière 
tellequVIle pourrait àjamais suffire aux joyeuses 
réunions des dieux. A ces mots Fespéranœ 
renaît dans tous les cœurs , et Tbor, à qui sont 
réservées toutes lesexcursipns aventureuses, fait 
atteler ses boucs et part avec Tyr. La femme 
du ^éant les reçoit avec crainte. Elle a neuf 

cents têtes, mais elle redoute son mari. Elle sait 

• 

qu'il est peu hospitalier, et pour prévenir sop 
premier mouvement de colère, elle fait cacher 
les deux voyageurs sous la chaudière qu'ils 
sont venus chercher. Bientôt Hymer revient de 
la chasse et jette autour de lui un regard effaré. 
Comme l'ogre il sent la chair fraîche. Il traverse 
la salle à grands pas , soulevant tous les meubles 
renversant les colonnes de pierre; enfin il 
découvre Thdr et ^ob^e^ve d'un oeil sévère. 
Mais sa femme l'apaise. Il permet aux étrangers 
de coucher sous son toit et ordonne qu'on tuiB 



212 LETTRES SUR LlSLAlTDE. 

trois jumens pour le souper. Thor en mange 
une tout entière, et le géant secoue la tête 
avec colère. Le lendemain , ils vont à la pèche 
ensemble ; Thor prend un bœuf pour amorce , 
le suspend au bout de sa ligne , et amène au- 
d/sssus de Teau le serpent Midgard qui entoure 
le monde. A cet aspect , le géant pâlit ; mais 
Thor assène sur la ^éte du serpent un coup de 
marteau si violent que la mer et les dunes et 
les montagnes en tremblèrent. Quand ils re- 
vinrent à terre , le géant , jaloux de la force de 
Thor, lui apporta une grande coupe d'un métal 
très dur et le défia de la casser. Le Dieu la jette 
à diverses reprises sur le fer et sur le roc sans 
pouvoir Feutamer. A 1^ fin il la lança contre 
le front d'Hymer, et le géant supporta le choc 
^ sans b^en apercevoir, mais la coupe se rompit 
en deux. Le géant tenta une nouvelle épreuve. 
Il conduisit les voyageurs devant sa grande 
chaudière et leur demanda s'ils pourraient 
la porîer ; Tyr essaya le premier , mais il ploya 
sous le faix et fut obligé de s'avouer vaincu. 
Thor la prit en riant, la posa sur sa tétecomme 
un casque, et s'éloigna d'un pas rapide. Le 
géant le poursuivit , avec une foule de monstres 



I£TTKES SUR L'ISLANDE. SIS 

qui lui servaient de gardiens; maisThor les mas- 
sacra l'un après l'autre, et s'en alla en triomphe 
déposer son fardeau dans l'assemblée des 
dieux (i). 

Un autre jour Thor se réveille avec tristesse , 
il s'aperçoit qu'on lui a volé son marteau, le 
marteau avec lequel il extermine les monstres 
et subjugue les géans. Il appelle Loki et le prie de 
venir à son secours. Loki emprunte le vêtement 
de plumes de Freya et s'élance dans les airs. 
Il traverse les collines, il traverse les vallées; 
il arrive dans la terre des géans et voit de loin 
le vaillant Tbrym assis au-dessus d'une mon- 
tagne , chantant sa chanson du matin et façon- 
nant des colliers d'or pour ses chiens, des 
harnais pour ses chevaux. -> Parle- moi fran- 
chement , dit Loki , n'as-tu pas le marteau de 
Thor? — Oui, j'ai le marteau de Thor, répond 
le géant ; il est enseveli dans la terre à huit 
lieues de profondeur , et je ne le rendrai qu'à 
condition d'obtenir freya pour épouse. Loki 
rapportecette réponse dans lademeure desdieux. 
Lie belle Freya pousse les hauts cris et déclare 



214 u^riMi ivK l'islandê. 

qn*éîlé n'Ira jamais habiter \e monde des géans. 
Loki, là voyant inébranlable , engage Thor à 
s'hdbiller en femme et à se présenter lui-même 
à la place de la déesse. Thor accepte. Le char 
est attelé et fend l'air; les montagnes résonnent 
sôus lès foùes d'airain , et partout où il passe 
Téclair luit , la terre s'enflamme. A l'aspect du 
dieu Thor (Jtii s'avance couvert d'une longue 
robe, et la tête enveloppée d'un voile épais, 
Thrym ci'oit voir sa fiancée et pousse un cri 
de joie. Aussitôt on prépare les noces, on décore 
M salle dé festip. Les boeufs tes plus gras rôtis- 
sent dans Fâtre, et la bière pétille dans de 
grandes^ clives. Tout le monde se met à table. 
1*1 J 6r ùiange un bœuf tout entier, huit saumons, 
et boit trois grandes mesures de bière. Le géant 
le regarde à\éc surprise : — Jamais, s'écrie-t-il, je 
îi'âî vu une femme douée d'un tel appétit. — Je 
le croîs bien, répond Loki, votre fiancée n'a rien 
ttiangé depuis quatre jours, tant elle était occu- 
pée de son prochain voyage. Thrym se lève pour 
embrasâer sa jeune épouse , il écarte le voilé de 
lin qui recouvre le visage de Thor, et recule 
avec effroi à l'aspect du regard enflammé que 
lui lance le dieu. — Quel regard terrible ! s'écrie- 



r 



t-il.— N'en soyei pas éf onrié, dît le perfide Lokl,' 
lâ pauvre enfant h'à rien dormi depuis quatre 
jours, tant il lui tardait d'être auprès de vous. 
La sœur du géant s'approche ensuite dé la pré- 
tendue Freya, et lù2 demande les ànheaux de 
fiançailles , les préséns d'usage; mais Thor 
veut avant tout que Thryni exécute sa promesse 
et restitue lé marteau. Les hommes lés plus 
forts vont léchercher et l'apportent avec peine. 
Thor le saisit à deux mains , écrasé la tété de 
Tbrym et tue tous les gédns (i). 

Le chant de Harbard est encore consacre aux 
exploits de Thor ; celui dé Skirner dépeint Tà- 
mour de Freyr , et celui qui a pour titre jËgis^ 
dreka raconte une des scènes dé colère de Loki. 

Trois autres poèmes de l'Êdda ne peuvent 
être classés ni dans l'une ni dans l'autre des deux 
séries que je viens d'incfiqiier. Le chant de 
Hyndia est une sorte de tablé généalogique 
composée par un scalde pour flatter l'orgueil 
de quelque prince. Le FioWinsmal ressemble 
aux ballades d amour, aux ^œchter-liecler v^w^ori 
trouve souvent dans lesanciens recueilsde poésie 



(i) ThrymMpida. 



216 LETTBES SUE V1SLÂSCDZ. 

allemande. Un jeune homme a quitté sa fiancée 
pour courirles aventures. Il a voyagé long-temps, 
bien long' temps, et il revient avec les rêves d'a- 
mour mêlés d'inquiet ude, e t il ar ri ve en tremblant 
devant la demeure de sa bien-aimée, ne sa« 
chant si elle vit encore , ou si elle lui est res- 
tée fidèle. Il appelle le gardien du château , lui 
cache son vrai nom, et lui demande si la belle 
Menglade est dans son château y et si nul 
homme ne se vante d'être son amant. — 
Non, dit le gardien, elle n'a point d'autre 
amant que le vaillant Svipdag à qui elle est 
fiancée. A ces mots Svipdag entre, et la jeune 
fille s'élance dans ses bras. Ce poème, très obcur 
en certains endroits, renferme aussi une idée 
mystérieuse, un fait mythologique , sur lequel 
les commentateurs ont déjà beaucoup dis- 
cuté. Le chant de Groa repose sur une idée 
touchante qui a laissé plusieurs vestiges dans 
le nord, l'idée qu'au-delà de cette vie ceux 
que nous avons aimés entendent nos plaintes, 
et que notre voix peut les réveiller dans le 
tombeau. Un jeune homme va s'asseoir sur 
un sépulcre et appelle sa mère ensevelie de- 
puis lojig-temps. Là mère se réveille de son 



LETTRES SUE VîSLAiXDt. 2i7 

sommeil de mort. — Que veux-tu ? lui dît-elle. 
— Je veux épouser celle que j'aime ; mais elle 
demeure îgin de moi , et j'ignore le chemio. La 
mère Fencourage à se mettre en route et lui 
enseigne des chants magiques pour se garantif 
de la colère des elfes , des poursuites dp ses en- 
nemis y de la prison , des orages ,- des dangers 
de la nuit, des géans. £t le jeune homme part, 

4 

et sa mère s'endort (i). 

La seconde partie de l'Edda renferme les tra- 
ditions héroïques du nord. Voici l'histoire de 
Volsung, rhabile forgeron, qui rappelle toutes 
les merveilles attribuées par les Grecs à Çédale. 
Voici l'histoire de Sigurd que l'Allemagne a po- 
pularisée par le poëme épique, par le conte, par 
la ballade. L'épopée Scandinave de Sigurd et 
l'épopée gertnanique des Niebelungen, provien- 
nent de la même tradition et représentent la 
mémeidée(!2). Dans l'une comme dans Tautre, les 

(i) GroiiKildiir. 

(a) A celte même tradition se rapportent les récils delà Niflung, de 
|a Vilkina, de la Voisungasaga. Un jeune poète allemand, M. Simrock. 
a fait de la traduction de Véhnd une jolie épopée. MM. Francisque , 
Micbel et F. B. Deppiiig ont publié sur le même sujet une dissrrta* 
tien curieuse, f^éiand le forgeron , apee Us texte* islandais ^ angh' 
êewm^edlëmansêiJranfais'romwUf in-8<*. Paris, x83S. 



218 lé#Aes suà tl^LÀNlJè. - 

hommes du nôW ont iriiprtiné le cncHet.de leurs 
passions farouches et le pommeau de leur glaive 
de îer. Dans l'une comme dans Tautre; c'est le 

ihéme héros et là mênîe valeur impétueuse. Le 

> 

même esj>rit de vengeance tra\'er^e comme un 

4 

éclair sinistre, toiit lé dratne, et la même 
cruauté Tensanglaiite. Tousles caractères princi- 

• 

paux se retrouvent Identiquement dans les deux 
poèmes, toutes les scènes les plus saillantes y 
ont été répétées. Quelques noms seulement et 
quelques Faits sont changés. Il est probable que 
cette tradition remonte jusqu^à l'Asie. Leè tribus 
voyageuses rapportèrent avec elles en êmtgrant 
dans le nord, et elle se répandit à travers l'Alle- 
magne et la Scandinavie, en se nuançant çà et 
là de diverses couleurs. Peut-être aussi tesscaldes 
Scandinaves ront-ilsempruntéeàrAlIemagne(i); 
peut-être est-ce là une image de ces chnnts po- 
pulaires que Charlemagne fit recueillir , et que 
nous ne possédons plus. L'épopée desNiebelun- 
gen fut écrite, comme on sait , d'après de vieilles 
poésies dont on n'a point rétrouvé àé traces. 



(i) Grîmm, Heldensajgen , pas. 2. Finn Magoussen. De œldre Edita. 
lodIedniDg. MùUer. Sagabibliothek. 



LETTÈJA Stm i'ISLANDB. 219 

Telle qtie nous la connaissons , elle date dn xii" 
siècle. L'épopée Scandinave est beaucoup plus 
ancienne. Elle est aussi plus rude, plus âpre, 
plus énergique. Il y a dans les Niebelungen un 
certain art de composition et de coloris, il n'y 
a dans les chants de Sigurd qu'une inspiration 
spontanée et saiis frein. Là, de temps à autre, 
Tesprit se repose sur une pensée d*a mou r, fes 
yeux s'arrêtent sur une image gracieuse. La 
famille allemande appar.ait quelquefois au niilieii 
des Cohortes bardées de fer, et quand le cliquetis 
au glaive cesse, on entend non loin du champ 
de bataille la brise du soir qui murmure entre 
les arbres, leau du Rhin qui soupire et s Vpanche 
mollement sur le rivage. Mais dans le chant 
Scandinave, tout est revêtu d'une teinte sombre. 
Pas un rayon de soleil n'éclaire ces scènes de 
meurtre, pas un souffle d'air pur ne rafraî- 
chif la poitrine haletante de ces hommes dé 
guerre. Adieu la blonde Chrimhildeassise rêveuse 
àsafenêtreetcontemplantjsansqu'oulavoie, les 
héros qu'elle aime. Adieu les beaux balcons 
dentelés de Worms, et les joutes dans le préaiî 
et les noces joyeuses. Nous voici àous le Ciel 
nébuleux dA nord, et la lyre mélodieuse de 



220 IiETnUESSIJR L*ISiAimE. 

Henri d'Ofterdingén et de Wolfram d'Eschen- 
bach n*a point modulé le chant de Sigurd pour 
une assemblée de princes; la voix mâle et sonore 
d*un scalde Ta fait entendre le soir à la lueur des 
feux du camp y au milieu des faisceaux de lances 
et des soldats. 

Sigurd a été 'élevé 'par le ûain Regîn qui lui 
a appris à lancer une flèche, à manier la hache 
d'armes, et lui a fabriqué un glaive avec lequel il 
tranche d'un seul coup un ballot de laine flot- 
tant sur l'eau. Regin a pour frère un serpent 
monstreux nommé Fafnir qui garde un trésor. 
Il voudrait le tuer et s'emparer de ses richesses , 
mais il se sent trop faible pour engager une telle 
lutte. Sigurd, à qui il exprime ses désirs, sourit 
à l'idée d'essayer ses forces contre le serpent. Il 
creuse un fossé sur le chemin par lequel Fafnir 
s'en va chaque jour se baigner dans le lac. Il se 
cache et attend. Au moment où le dragon passe 
il lui plonge une épée dans le ventre. Regin boit 
le sang de son frère. Sigurd lui arrache le cœur 
et le fait rôtir. Il y pose le doigt, puis le porte 
à ses lèvres, et à l'instant même il comprend la 
langue dès oiseaux ( i )• Des hirondelles causent au- 

-{i) Dans UDC ode attribaée à Oiphée, il est mi de rborome sage 



LETTEES SUR riSLANDE. 221 

tour de lui et disent que Regin te trahira. Signrd, 
pourprévenir la trahison deson ancien maître, le 
tue. Puis il pénètre dans la caverne du dragon , 
recueille les trésors qu'ily trouve, et s'en va Tépée 
à la main chercher les aventures. Un jour il 
entre dans une forteresse : un guerrier est cou- 
ché par terre, la cuirasse sur la poitrine, le 
casque en tête. Signrd lui enlève son casque et 
découvre un visage de femme. C'est une val- 
kyrie; c'est Brunhilde. Naguère encore elle pla- 
nait sur le champ de bataille, elle afiimait l'ar- 
deur des combattans et récompensait le courage 
des héros. Mais elle avait oublié les ordres d'O- 
din. Elle avait accordé la victoire à celui qui 
devait être vaincu, et le dieu de la guerre la 
bannit du Valhalla, et la condamna à rentrer 
dans le monde, à se marier. Cependant l'exilée 
des demeures célestes, en abaissant son vol sur 
la terre, n'a point oublié sa haute science et ses 
secrets magiques de valkyrie. Elle donne des 
conseils à Sigurd et lui enseigne l'art des runes. 

qui sera conduit dans le sanctuaire de Mercure : « Il pénétrera le se- 
cret des bommes et comp rendra le langage des oiseaux. >• 

Dans les Kinder und Haus- yJarchen , on trouve Thistoire d'un 
homme qui comprend la langue des oiseaux en mangeant de la chair 
de serpent , U i. p. 93. 



222 ItBTXRES $1111 {.'I3LANÛE. 

L'élève reconnaissant la demande en mariage , 
lui donne un anneau, et part en promettant de 
revenir bientôt l'épouser. U continue ses excur- 
sions et arrive dans le palais de Giuke. La reine 
Chrimhi|de devient 9 non pas èomme dans les 
Nie^elungen, l'épouse du Ijérus, mais sa belle- 
mère. Elle lui donne un breuvage qui lui fait 
oublier celle qu'il aime, et il épouse Gudrun , 
la fille de Giuke, la sœur de Gunnar et dç fiogni. 
Quelque temps après , G'upnar aspirç à épouser 
Brunbilde. Mais la fière valkyrie allume un grand 
bûcher autour de sa demeure et déclare qu'elle 
n'accordera sa main qu'à celui qui traversera les 
flammes à cheval. Gunnar échoue dans cette 
périlleuse entreprise. Sigiird prend sa place, 
pousse son cheval sur le brasier ardent, le tra- 
verse^, et épouse Brunhilde au nom de Gtuinar. 
Il passe trois nuits à côté d'elle, mais une épée 
nue les sépare, car Sigurd pe veut pas violer la 
fidélité qu'il doit à son frère d'armes. I^ valkyrie 
s'en va dans le royaume de Giuke. Les noces se 
célèbrent, et la bière coule à pleins flots. Mais 
un jour IJrunhilde et Gudrun se rencontrent au 
bain. Une dispute s'élève entre elles. Gudrun, 
exaspérée par les paroles dédaigneuses de sa 



LETTEES SJjfK LISEJUSOB. S^ 

rivale, lui reproche d^avoir passé trois nuits avec 
Sigiird. Bruohilde rentre chez eliej aine ulcérée, 
une^ fièvre ardente la dévore. Pas une parole t 
pas un regard, pas une çiain d'ami ne peuvent 
la consoler. U faut qu*plle se veuge. Il faut 
qu'elle voie mourir Thomme qu'elle a aimé. Il 
faut que son ^P^^x )ave dans le s^^ng de Sigurd 
TafFront qu'elle a reçu. Mais Gunnar s est lié 
par un serment solennel à la destinée du héros. 
Il i|e peut tirer le glaive coqtre lui, et il confie sa 
vengeance à un de ses frères qui égorge Sjgurd 
dans son somn^eil. A peine le meurtre e^t-il 
çonraiis^ quç Brunhilde s'accuse de l'avoir or- 
donné. Toute la colère est éteinte dans son 
cœur. Toute la passion qu'elle a ressentie autre- 
fois l'en^amme de nouveau. L'image* de Sigurd 
lui apparaît avec ses plaies saignantes, et le re- 
monlsla déchire, tlanuit elle se lève pâle, éche- 
velée,et s'en va, à travers les salles du château , 
poussant de grands cris, appelant Sigurd et 
maudissant la iiuiin qui l'a frappé. Enfin la dou- 
leur l'accable. Elle lutte en vain contre ses sou- 
venirs. Uile main de fer la subjugue et la torture. 
Le monde s'est revêtu, pour elle, d'tm long 
voile de deuil. La vie lui pèse, la mort lui appa« 



2U LETTRES SCK L'ISLANDE. 

raît comme une consolation , comme un refuge. 
Elle allume le bûcher sol<^nnel. Elle fait tuer 
huit hommes et cinq femmes et se jette dans 
les flammes pour retrouver, dans un autre 
monde, celui qu'elle pleure sans cesse. 

L'épouse de Sigurcl , la malheureuse Gudrun, 
ne meurt pas ; mais nullevoix humaine ne sau- 

m 

fait dire son amère douleur. Elle s'asseoit au- 
près du corps de Sigurd, et elle ne se lamente 
pas 9 elle ne se frappe pas la poitrine» elle ne 
s^arrache pas les cheveux , elle ne pleure pas 
comme les autres femmes , tant sa douleur est 
grande y tant son ame est navrée. Tout les jarl 
viennent à elle Tun après l'autre et tentent de 
la consoler; mais elle les regarde sans les voir, 
et les écoute sans les entendre. Les femmes 
viennent ensuite, et pour calmer ses regrets lui 
racontent les malheurs qu'elles ont subis. L'une 
a perdu son époux et ses soeurs; une autre <ses 
frères ; une autre ses quatre enfans; et Gudrun 
ne pleure pas et ne se lamente pas, tant sa dou- 
leur est grande, tant son ame est navrée. Bientôt 
elle ne peut plus supporter l'aspect des lieux où 
elle a vu mourir Sigurd; elle s'exile, et pa&se sept 
années en pays étranger. 



leutees sur lisulnoe. gss 

Gependani: Atli(i ) y frère de Bninhilde, accuse 
les* £Is de Giuké' d^avoir Êdt mourir sa sœur et 
▼eut la v«nger. Gunoar et Hogni offi^eat de Icd 
doniler Gudrun en mariage; mais-Gudrun 
s'oppqse à leur projet et repousse toute idée de 
mariage avec indignation. Sa mère'Ghrimhilde 
loi donne un breuvage d'oubK dans une coupe 
. couverte <|e caractères runiques. La magicienne 
y avait mêlé, l'eau des sources bouillantes et 
Teau salée'de la mer; elle y avait fSsiit bouillir le 
suc de certaines plantes, les entrailles des ani* 
Hiaûx ofiferts en sacrifice et le foie de cochon 
qui apaise la colère et la haine. Quand Gudrun 
eut pris cette boisson amère, elle ne se souvint 
plus des évènemens passés y et accepta l'époux 
qû^on lut proposait. Mais ce mariage n'étoufla 
point le ressentiment d'Atli ; il avait juré de. 
venger Brunhilde \ tt pour y parvenir plus sûr^ 
ment il eut tecours à la ruse. Un de ses affîdés 
js'en alla' de sa part porter un message de paix 
aux fih de Giuke et les inviter à une grande fête. 
En «même temps, Gudrun les fit prévenir du 
danger qui les attendait, et leur envoya, 

h 

(i) L'ElseldesNiebelungeD. 

i z5 



S^ IiETTRES SUR LlStANDB. 

comme présage sinistre / qn amieap enveloppé 
dans des a*ius de loup. Mais Ounnar et Hoghi 
nfë voulurent pas écouter )f'aiertisse|^eD1^dê leut 
sœur, ix Mous avo^s , dtrenfr-ils , un bon 'chBf- 
vsl et une bonne épée; qu^ craignons-npus? » 
Et ils partirent, et ib entrèrent, la main sfir le 
glaive, la tète haute , dansla^^aUie .dîAtli/ En ]6si 
voyant venir, Gudrun s'écria: Vbus âtjBS perdue l 
au mémé'instant , les hommes d'Atti les entou*» 
rent. Leb deux &èpes 9e défipndent vaillamment, 
mais ilk sont accahlé^ par le nOHibre -et en- 
chaînés. L'implacable vengeur de' Bruobilde fift 
jeter Gunnar ^ans uife fosse pleine tle sei;p^Qna. 
Gunnar avait sa harpe , il ea tira des sqi^s si 
forts que les poutres de la prison se brisèreùt , 
et des sons si plaintifs que les femqies pleunaiehjt 
en l'entçhdant et que les vipères, attendries ou- 
bliaient dp lancer Içur venin feôntre lui (t). filais 

(i) Ce pouvoir de la masique a été souvent célébré dans le nord. 
Les Celtes disaiem que» quand U dmîdfsse . chantait , res«vagviei de 
la mer faisaient silence pour Tentendre. Les traditions alUmande^ 
rapportent quel es esprits des eaux, les nixes, avaient onze* mélodies. 
. L'homme pouvait en entendre dix , mais à la onrième, il n'était*plua 
qaâtre de lui-même, il étail forcé de danseo «t avec lui dansaient tous 
les meubles qui L'entouraient. Les tisaditions finnoises ( Fl/miscke iïu- 
nen ) parlent d'une harpe de criîtal avec des cordes d*or; qui«jouait 
d'elle-même, et si doucement qu'on eût voulu toujours l'entendre. 



Vn .aigb l^i arracha Jies. entraiU^^- Son ç<>mf^- 
gnon d'izifortune , son frère; fut aussi Qçn449iné 
à mort; ses bçurr^aux prirent liç qoçvir d'uij 
esclave , Je posçrçat ^ur un vase et le portèrent 
àjgjxi^iwn Jui dlsai^tt que c'était çetui de |Iogni,« 
Mki^ jj^i|(}f*un le i^epoussqi avec mçpns.: « Je n€| 
vois là , dit-elle 9 c[ué le cosur d un |^che esclave j 
il tremble daiis le vase* Daqs la ppitrine d^, 
Hiall il treâiblait plus encor^. » On lai apportf^ 
alors Iç'cqçuï- d^e Hpg^i^ çt elle ^'écria en le 
Voj]mt : a Je reconnais 1^ no^^îe cœur de ïù,çïk 
frère : iy remble à l^çinç d^Q9. Iç vase ; dan^ la. 
poitrine ds mop frère il ne tremblait pgs tant* p. 
Après ces d^^ meurtrç^ que Gudrun n'avait 
pu empêcher, Ajii chercha, à c^qt)^ h f@f»wti< 
ment de spp ^puse par de$ promessç^ et dea 
pl'éseïi^ I if^sijs* toi^tçs sei| offres ftireiiit inutiles. 
Ou(||pu|i avait oublié 4c venger la mort d^ Si- 
|urd , ellç veQgefi çruelleB^ent Ig mort d^ sei» 
frères. Pour assouvir sa colère , elle n'épargoa 
pa§ même '^s propres ep£}93 ; un jour elle les 
prit sur se^ genoux et les égorgea; puis, elle fit 
faire dc»^ coiipe^ s^veq leurs crânes y mêla leur 
sang avec du vin , le porta à Atli et lui dit : 
« Cette coupç où tu bois e&t le crâne d'un de 



1 



^28 IiPTXK£S SUR VÎSLANDt. 

testais , et ce breuvage est son s^ng. i> Atli poussa 
un cri d'horreur. Gudpun le tua. incendia le pa« 

lais et s'enfuit. * • 

■ 

Elle Toulait mourir , elle se jeta dans la mer; 
mais la mer refusa d'englçutir dans sonseki «se 
femqjyp dxargée de tant d/e crimes , et la porta 
sur une terre étrangère ; elle épousa . le roi 
Jonakur et mit au monde trois fils noirs comme 
des corbeaux. Sa fiUe Syanhilde , dont Sigurd 
était le père, épousa Jarmerik qui, peu dç 
temps après, la croyant infidèle , 1^ côndam|Mi à 
être foulée aux^pieds des<)hevaux; elJp était si 
belle que les coursiers ardens qui s'élatiçaient 
contre elle s'arrêtèrent à son aspect , et n'osaient 
la toucher. On la couvrit d'un sac et alAi> ils 
l'écrasèrent. A cette nouvelle, Gudrup spntit re- 
naître en elle toute la rage que lui avait causée 
la mort de [ses frères; eDe appela ses filsJaux 
armes , et mourut en proférant des cris de po« 
1ère et de vengeance. 

A cette épopée païenne que nous Uf^ connais- 
sons que par fragmens , on a joint un chant re- 
ligieux attribué à Sœmund. C'est uiïè œuvre 
tout en dehors de celle que nous venons d*anâ- 
lyser, ime œuvre de christianisme et de morale , 



LETTRES sua LISLANDE. 229 

à côté des aventui^s de Thor et du drame san- 
glant de Sfgurd ; c'est une leçon paternelle en- 
cadrée dans un récit où les souvenirs du paga- 
nisme se glissent encore à travers le dogme 
catholique. Un vieillard revient de Tautre monde 
pour exhorter son fils à la vertu ; il lui dit com- 
ment il est mort, comment son ame, devenue 
libre , a été transportée dans la terre des morts; 
la^ il est resté neuf jours , puis il a pris son vol, 
et il a parcouru sept mondes ; il a vu le soleil 
entouré d'étoiles rouges , le monde brillant 
i^es élus, et au-dessous de lui l'abîme où sont 
plongés.les mécbkns; il décrit leurs tourmens, 
et c'eSt un nouveau chapitre sur l'enfer à ajouter 
aux chants de Virgile et de Dante ; il a vu passer 
autour de lui des âmes en formes d'oiseaux. Des 
oiàbres sanglantes et informes marchent .çans* 
cesse sur des chemins de feu. Les vpleurs sont 
dévorés par des dragons; les etivieux portent 
des runes brûlantes sur la poitrine. Ceux qui y 
pendant leur vie , avaient profané les jours de 
fête . ont les mains attachées sur des pierres 
brûlantes. Ceux qui ont calomnié sont déchirés 
par les corbeau^. Puis, il voit les justes avec 

• ' ê 

leur auréole, les vierges éblouissantes de beauté, 



230 lËTtllES Suk L'ISLANDE. 

leâ indigens assis près du trône de Dieu. Puis , il 
encourage de nouveau soi^ fils à faire le bien et 
s'en retourne. 

Ce chant est appelé Chant du soleil. Il n'est 
pas à beaucoup près aussi intéressant c^e ceux 
de l'Edda. Cependant il mérite d'être étudié , soit 
comme monument poétique, soit comme tradi- 
tion religieuse. 



• 



c 



• 
II. 



La seconde Edda , autrement dite Edda pro- 
saïque, date du i3' siècle. On l'attribue à Snor^ 
Sturleson , l'homme le plus célèbre de l'Islande, 
il naquit à Hrai^m, en 1 178; sa famille était 
riche , noble , puissante , et se vantait de des- 
cendre de Ragnar Lodbrok. John , le petit-fils 
de Sœmundy était son tuteur. Â Tâge de' trois 
ans, Snorri fiit envoyé chfez lui , et y resta jus- 
qu'en il 97, étudiant, profitant de tous les 
livres amassés par le vénérable prêtre d'Odda, 
et de tousses matiuscrits. Â la mort de son tuteur, 
il quitta la demeure poétique de Sœmund, se 
inaria avec une jeune fille riche et vint habiter 



sa mâîsôfi de Reykhôlt , quHl entoura dé rem-^ 
parts comh!i6 une forteresse; sa fortune et ses 
taleiis lui donnaient Une grande influence. On 
Tavait vu venir à FAlthing comme uil roi, av€|p 
une suite de huit ceilte hommes* On l'avait vu 
montet* sur le JJogberg et eritraîtier la foule 
émue par son éloquence. Le peuple se passionna 
p^ur lui et le nomma^ en iii3, grand-juge 
de l'Islande^ C'était le consulat , c'était la dignité 
suprême de la république. Les grands-juges 
étaient élus à vie, et le temps ^e leur magistra- 
turfe faisait époque comme le règne d'un souve* 
rain. Tandis que Snbriri obtenait ainsi les suf* 
frages du peuple, il aspirait à la faveur des 
princes. Il adressa des chants louangeurs au roi , 
au jarl de Norvège , qui lui envoyèrent de riches 
présens. £n 1 2 1 8 , il alla les visiter, et tous deux 
Faccueillirent avec empressement. Il s'arrêta 
quelques nuits chez le roi Hàkon , voyagea en 
Suède , et revint passer l'hiver che^ le jarl Skule , 
qui lui fit préparer à grands frais un navire pour le 
ramener en Islande. Tous ces succès enflèrent son 
orgueil et soulevèrent contre lui la haine de plu- 
sieurs familles puissantes ; il avait l'àme flère et 
hautaine. Loin de chercher à adoucir l'irritation 






232 LBTTRSS SUE L1SLAND;E. 

de ceux qu'il avait offensés par sa ^ vanité, il 
Taccrut encore par ses dédains. A cette époque^^ 
rislande était en ,pVoie à la guerre civile; ses 
cjiefs de tribus s'armaient l'un contre l'autre et 
traversaient le pays comme un fléau. Snorri de- 
vint une de leurs victimes. Une troupe de paysans, 
commandés par ses ennemis, s'avança à Reyk- 
holt., incendia sa maison, ravagea ses qhamps, 
égorgea ses troupeaux. Snorri prit la fuite et se 
retira en Norvège ; il échappait à une guerre 
intestine , il tomba dans une conspiration. Son 
ami Skule y à qui i4 était venu demander un asile, 
avait pris le titre de duc et aspirait à porter la 
couronne de Norvège. On ne sait quelle part 
Snorri prit dans ce'complot , maisiil redoutait de 
voir let*oi Hakon; peu de temps après son arri- 
vèe, il jugea à propos de quitter la Norvège. Au 
moment où il allait s'embarquer, un messager 
accourut avec un ordre royal qui lui défendait; 
de partir. Snorri , dit la Sturlunga saga, lut la 
lettre de Hakon , et répondit : Je partirai. Mais 
avant <)ue de sç séparer, le duc et lui eurent une 
assez longue conférence ensemble. Peu de per- 
sonnes y assistaient , et Amfimr qui entendit 



J 



LETIBE8 SDB. LlSLàllDk; S8S 

« 

tout rentretien , rafjpbrte qae le dmc doofia à 
Snorri le titne de jarl (r). 

De retour en Islande , Snorri se i:etrouya jeté 
au milieu des discordes, des luttes sanglantes 
qu'il avait en vain .essayé de fuir, il ne sut ni 
diminuer le çombre de ses enhemis , ni calmer 
leur colère, et il avait kôssé en Norvège uA; 
enneiiu plus «puissant et plus implaôable encorq 
que ceux dont il était entouré. Snorri n'avait 
pas songé à se mettre en garde contre lui et il 
succomba. Déjà son ami Skule a^ait expié ses 
projets jimbitieux; Snorri devait' avoir le même 
sort. » Au commencemfpt de l'été ,^ dit la Stur- 
lunga*saga (a) , on vit arriver Ey vindr Barstr 
et 'Ami y avec des lettres cle Hakoif'qui annon- 
çaient la guerre survinue en Norvège et là ùiort 
de Skulp. » * 

<t Les mêmes hommël présentèrent à Gissur 
une lettre du roi qui lui ordonnait de s'emparer 
de Snorri y ou de le tuer. Gissur résolut de le tu^. 
Il assembla ses compagnons, et tous partirent 
pour Beykholt la nuit après la Saint Maurice. Ils 

(x)Tomen,|Mig. s3a. * 

(9)Tomen,i»ag.a4t. 



envàhîifent!âcîiaIiib^e àbotifcher deTetirèntiemî, 
mais Snorri se ssluvsl dan^ tùxe petite tfiaison qui 
touchait & la sienne. Li il trouva lé ^^^tré Arn- 
Jbiorn fet, après s*êtrè consulté avec kii, 11 alla se 
cachef dani là cave. Gîssur âccouryt après lui 
et detnauda'à Ambiôilî où il était. Le prêtre re- 
fusa de le lui dire, et cothme Gissur le meba- 
fait AWbîbrh bédù, mais à la coiiditibn qu'on 
respcdtef ait les jour* de iSnorrî! Gissur se préci- 
pita dans'la caie.ll atalt aVeclui cinq hoiùmës. 
L'un d*eti^ , Si&oh , dit à Ariia-dé fràjppér Snotri. 
— ■' Ne frappé pas , â'éA'ia Snbitk âimoii frappa 
et rétendît à ses pieds. » • * 

Aiiisi motiilii le magistrat sûprèbie d'IsTàudéy 
ràkttî des princeé. C'était uh hotnlne instruit, un 
poète hubile , et ùYi véritjtblè historien. Sa chrb- 
nique des rois de Norvège^ son Heifnshtiàglaj 
est un oïlvrage des plus reçommandables. Il 
puisa les matériaux de cette chronique dans les 
cbântsdesscaldé*, dans des traditions orales et 
des sagas, vraisemblablement âlissi dans les 
écrits d'Are et de ^œmund, qui ne ^ont pas venus 
jusqu'à nous. Mais il sut retrancher, des docu- 
mens auxquels il avait fecour^, touâ les faits 
controversés, toutes les opinions ftusse^. îl ôta 



r 



aux scaldes leur exagération , aux conteurs Ae 
sagas leur prolixité, et écrivit cette longue hi8«* 
toire que les savans eux-mêmes ont souvent 
louée. Naguère encore, j'ai entendu un homme 
dont Topinion en pareil cas est une ^eiitence, 
M. Aug; Thiarj, vanteh les belles qualités de 
Snorri comme historien , et le bon goût y et la 
sage critique' qui ont présidé à ]^ composition 
de VHilmshringla. 

n parait bien démontré aujourd'hui que 
âborri est Fauteur de la seconde Edda. Mais il 
ts^ Fa pas écrite tout entière. Un de ses ne veux, 
OlafThordat^en, composa la Scalda^ et cita les 
vers de son oncle comme modèle. Plus tard , eHe 
sétaible avoir subi diverses interpolations. 

Cette Edda se divise en deux parties : i^ les 
"Bcemi-'SœgurjtohXe^ mythologiques ; a* la Scalda 

ou la poétique. Il faut y ajouter le chant de Rig , 

# 

poème à part , qui se trouve joint comme appen- 
dice au manuscrit de Worms (i). Ce poème ra- 
conte l'origine de l'esclave, de Fhomme libre, du 
noble , et la distinctioti établie entre eux par la 
naissance. C'est Fexpression fidèle de ce senti* 

(i) Ueber die Aechtheit der Asalehre von Mûller. P. 45. Sandvig 
Ta placé dans la traduction panni leêebaiito de l'Edda de Seumund. 



S36 LETteSS SUE L'ISLANDE. 

nient -d'aristocratie que le jarl exerçait à l'égard 
du paysan', et le paysan à l'égard du ^rf. M; J.- J. 
Ampère a donné une analyse détaillée et une 
appt*écialîon exacte de ce poëme dans son livre 
sur ia Ifltérature du nord (i) . ■ 
• Les'Dœmi-Sœgur dffrent un -exposé clairet 
précis de la mythologie Scandinave. Un roi de 
SuèdeynoviiméGylfay a entendu vanter la sagesse 
des Ases , et il veut voir par lui-même s*ils sont 
aussi savans qu'on le dit. Il part et arrive à la 
porte d'un grand château , dont les murailles 
resplendissantes d'or s'élevaient au-dessus d'une 
montagne. A l'entrée , un jongleur jouait avec 
des épées nues , et en lançait en Tair "sept à la 
fois, saus en laisser tomber une. .Dans la 'grande 
salle du château, des femmes buvaient de la 
bière , et les trois grands dieux étaient assis sur 
leur trône. Gylfa s'avança prè^ d'eux et les in- 
terrogea sur la création du monde , sur le ciel, 
sur les astres , sur les bons et lés mauvais génies. 
Les dieux répondirent patiemment à s^ de- 
mandes jusqu'à ce que Gylfa s'avouât vaincu. 
Alors , par un coup de baguette céleste , le châ- 

(i) LittéràtuFe et Toyages , p. 4^3. 



XETDBLES SUR L*ISUin>K. Mt 

» 

teiau d'or, ie jcnagleur, et les dieux s'évanouirent ^ 
et le voyageur se trouva seul au milieu de la 
nuit , égaré d^ns les <^mps ; mais il avait cou* 
serve le souvenir de sa- vision et il la raconta. 
G4^^ llistoire de Gylfa n'est lien autre chose 
qu'upe Qpmpîlatioa de l'ancienne Edda'j habile* 
oiient arrangée* Les chants primitif se retrou<- 
vei^ là mêlés ensemble, mis en prose , déve- 
loppés et expliqués clairement. L'Edda de 
Sœmund était comme le dythyrambe de}a théo» 
gonie Scandinave. Celle-ci en est le catéchisme. Il 
est probable que Snorri trouva chez son tuteur, 
à Od^ y le recueil de Sœmund y et que là , dans 
les loisirs de sa jeunesse, l'idée lui vint de com- 
poser, d'après ces poésies entrecoupées, em- 
phatiques et peu intelligibles, iin cours de 
mythologie facile à comprendre. Peut-être aussi, 
comme l'a dit; Magnussen , Sœmund avait-il 
tracé lui-même l'esquisse de cet ouvrage, et 
Snorri ne fit que la continuer. 

La seconde partie de l'Edda, la Scalda^ n'est 
comme la première qu'uncœuvre d'analyse et 
de compilation. Nous avons vu dans un chapitre 
précédent à quel point de raffinement littéraire 
les poètes Scandinaves en étaient venus. La 



98 I«Bm|S SUR LlSLàSaOL 

m 

Scdda eat le code de ces poètes si jeunes enocvrë 
el ^ tôt vieillis ; c'est loue traité de versifioation , 
leur Oradus ad Pcurnaswjn. J)^s une hkifi 
mythologique que nous avons déjà cilée. et .qi4 
sert $n quelque sorte d'introduotioa k eqtte 
thépm y^rauteu» de la Scalda racoz^te rqngine^c^e 
la poésie, puis il fait un long nombulaire . 4i 
toutes les dénominations dont les portes {leu- 
n^nt se servir pour désirer up même objet, de 
tous les mots* figurés, de tous les-trppes, de 
toutes les périphrases admises par Fart , consa? 
crées par Tusage. _ . 

^nsi le livre de Sœmund et celui de ^iaorri 

« 

représentent ce qui est arrivé dans toutes les Ut* 
tératures ; 4'akord le chant et puis* Tan^lyso } 
d-abçrii le poèpie et puis la rè^le : Homère e| 
Aristote; Virgile et Quii^tilien; Milton et Joha"* 
son. 44^i ^ deux fldda s^ complètent Tune par 
l'autre ;. la première est l' wuvre i^ 1^ seconde est 
le précepte; celle-là lious é^eut, celle-ci nous 
instruit , e( toutes deifi; présentent iw tableau 
complet des mythç;^ religieux, des tpaditioi]^ 
héroïnes du nord* de la poésie -des scaldes 
et de Ffirt des rhéteurs scai;((iinaves. 
Il çsgi^te. trois «lanu^crits de l'Ëdda de Snorri^ 



LETTRES SUK L'VLAJfDE. 289 

l'un à la Bibliothèque royale, le second à la 
bibliothèque de l'univerfîté de Copenhague, le 
troisième à Upsal. £Uf a été imprimée pour la 
première foisen i665,parEe6enius. (i) En 1818, 
Rask en a publié, ji Stockholm, une ^tion beau- 
coup plus complété , et l'on en- {yrépare main- 
tenant ui)e nouvelle * en Islande. Les Dœmi- 
Sœgur ont été traduites en danois par Nyerup ; 
en allemand, par Ruhs et Mayer; en français 
par Mallet. Ggmme cette mythologie prosaïque 
de Snorri ût plus intelligible que celle de Soe- 
mund, elle a toujours été plus populaire. 

(x) Son vrai uom est Resen. H naquit à Cppenhague en 162S , et 
mourut en 1688. Le l^te islandais cGs TEdda piibliée par^ui est ac- 
ooii^(^gnéd*nnc traduction hui^e et daiioise. 



1 



N ' 



» " • * 



^ 



«I 



, vm. 



USS SAGAS. 






mot saga vient de seg^pt (dire) ( i ) ; il signifie 
récity tradition, noqpas la tradition écrite, maia 
verbale , ce qui se dit, ce qui se raconte; la cau«- 

ê 

série de la veillée , Teninretien d'un an^i. Ainsi 

« 

$*est faife d'abord Ja sag»^ ainsi s'est faite toute 

m 

(x) Ce mot se retrouTe dans toutes les tangues geAnaniques: àUfr • 
mand , tagen f danois , tige ; suédois , saga ; hollandais , Mejggên; an- * 
glo«saxon , soeggan et seégaïf; anglais, /of • Les AJlemands emploient 
le mot sage daas*lé même fcos que les Islandûis, Les frères Grimm 
roi||^illu%tré par leurs Deutsche sfgeh. 

• a6 



24Ô LÎTTMS SUll LISLANDË. 

tradition nationale, sans effort et sans prétention 
littéraire. Le soir, au coin du feu , sousle chaume 
du laboureur, ou sous la tente du s(^at, le 
vieill&d répétait ce qu'il avait entendu dire à son 
père, et les jeunes gens recueillaient ses paroles 
avec attention pour 4es transmettre ensuite 
à leurs enfaiis; et le récit, sigiple et austère, 
passait de bouche en bouche aussi fidèlement 
: que s'il eijt été écrit par un moine patieixt sur 
un palimpseste, ou imprimé cpmme un livre 
classique par un Elzevir. Puis chaque génération 
en faisait une nouvelle édition, sans en rien 
perdre et sans y rien changer. Et vraiment, 
ûu#nd j*y songe, je ne sais ce qui mérite le plus 
de respect , d'une de ces .œuv^s enthousiastes f 
écloses toutes bouillantes dans la pensée d'un 
'homme dé génie , ou d'une de ces œuvres can- 
.^ides , issues du sein du peuple , et grandies 
. -avec le peuple, œuvres de £amille, œuvres 
saintes , que la p&ésie couronne de ses fleur&les 
a>lus belles, et à qui jes siècles donnefett Tauto- 
rîté de l'histoire. , 

. ' Tous les peuples ont eu leur cycle particulier, 
leurs tradition» datkmâlél enfantées par tme 
grande époque, et se groupant autour, «d'un 



• •• 



• 



i£iiMâ fttm L'tstJjmos. dis 

jgfrand'nom. Ici est le romanct^o , Ift le kœrhpe" 
-viser^ ailleurs la légende , la ballade y la chro- 
nique du religieux et l'épopée du trdtîTère , mai^ 
j'ose croire que , dans aucun pays, on ne trou- 
verait une sérié d'histoires populaires , compa- 
rables aqx sagas {islandaises. Nulle part le génie 
conteur de la foule ne s'est montré aussi fé- 
cond ; nulle part l'histoire , la poésie , b'ont été , 
comme ici> l'œuvre des masses ^ l'œuvre de 
tous ; et mille f>art .elles n'opt eu un aussi grand . 
caractère de fixité et ime vogue aussi pfolongée. 
Aujourd'hui, le bourgeois de Lisieux aurait de 
la peine à comprendre le roman de Rou ; Fétu* 
diant anglaisée se trouve pas de primer-abord 
iamiliaidsé avec le style et l'orthographe de Chau- 
ler ; et, pour lesrendve«accessibles à la foule , les 
savans allemands traduisent en langage moderne 
l'éjJopéedesNiebelungen et le Parcival de Wol- 
fram ct'Eichenbach. Aujourd'hui, le plus pau- 
vre paysan islandais lit, ^ sans le secours d'aucun 
inlefprète , Ifs livres de ses pères , et les trans'- 
met à ses enfans , quilles relisent avec le même 
charme, yn jour, à Reykiavik, la fille d'un pé- 
cheur, qui avait coutume de venir, chaque 
semaine^ hou|{ippôrter d^ oiseauxde mer et du 



d44 LETTRES SUR L1SIANDE., 

poisson , entra ^ans ma chambre et me trouva 
occupé à étudier la saga de Niai, a Ah ! je con- 
nais ce livre , me dit-elle , je Fai lu plusieurs fois 
quand j'étais enfant. » Et, à l'instant, elle m'en 
indiqua les plus beaux, passages. Je voudrais 
bien savoir où nous trouverions, en France, 
une fille de pécheur connaissant la chronique de 
Saint-Denis. 

On ne comprendrait .pas l'importance 4es 
sagas, si on les regardait comme des ouvres 
purement locales , restreintes entre la cote orien- 
tale et la côte occidentale dej'île, et ne racon- 
tant que les traditions d€& yetUées de Breidabol- 
stad ou de l'Hécla. Les sagas en4>rassent dans 
leur large cercle le Nord entier, langues et cou- 
tumes y histoireet religion.*» Que saurions-nous, 
dit Rask , sur le développement intellectuel , l'or- 
ganisation, l'état du Nord dans les temps *an- 
, ciens , sans le secours des sagas et d^ livres de 
lois ? Partout où ces livres ne nous prêtent pas 
leur lumière , nous marchons dai^ les ténèbres. 
£t c'est ainsi que l'histoire de la réunion des di- 
verses principautés du Danemark sous leVègiie 
de Gorm i et beaucoup d'autres graves évène- 
mens, sont. entourés^ pour nous, d'une éter- 



lETTRES SUE LISLANBE. 145 

nelle obscurité. Que saurions-nous sur la vie 
d'Odin, sur ses leçons et ses (ouvres, si nous 
n'avions l'Edda et les chants des Scaldes (i)? » 
Ce fut une colonie de Norvégiens qui peupla 
l'Islande : elle émigra avec ses mœurs , ses lois , 
ses croyances ^ et les transplanta sur le sol qu'elle 
devait occuper. Ingolfr, avant de partir, empor- 
tait , comme un autre Éliée , ses dieux pénates 
sur son navire; et les guerriers qui le suivirent 
gardèrent leur lance de pirate, et leur bouclier 
revêtu d'images symboliques. Ces hommes, qui 
fuyaient le despotisme de Harald aux beaux 
cheveux ,. appartenaiAit aux* plus nobles fa- 
milles de la Norvège; ils joignaient l'orgueil 
aristocratique à leur orgueil de«soldats. De peur 
qu'on ne l'oubliât, il se faisaient raconter et ils 
racontaient eux-mêmes leur généalogie , leurs 
aventures , et les aventures de leurs proches et 
de leurs amis. Ainsi l'esprit Scandinave revi* 
vait dans eét essaim fugitif, qui, pour garder 
son indépendance , n'avait pas craint ^e franchir 
une mer encore peu connue , et d'aborder sur 
une plage aride, dans une contrée sauvage. 



Ulslande s'assiiBila complètement à la Suède et 
au Danemark. CC furent les mêmes combats , les 
mêmes fêtes , les mêmes réunions de famille , le 
même caractère hardi et aventureux. Chaque 
année, les Islandais s'en allaient errer sdr tes 
côtes de la Norvège ou le long de la mer Bal« 
tique. Ils retournaient dans leur mère-patrie 
pour recueillir un héritage , visiter des parens j 
et quelquefois venger une injure faite à Içurs 
pères. Us s'arrêtaient à Drontheim, à Cop6n« 
hague, à Upsal, ravivaient leurs souvenirs, et 
s'en revenaient avec de nouveaux récits. C'étaient 
des chroniqueu/is intréfâdes, qui, au lieu de 
(buiUer dans les bibliothèques , interrogeaient la 
mémoire des hommes > et, du bout de leilrs 
glaive , burinaient sur le roc des montagnes le 
nom qui les avait £*appés , et le fait historiqut 
dont ils avaient été témoins, Cétaient , comme 
les Arabes nomades du désert, des hommes d'ac- 
tion et des poètes combattant des jours entiers 
à toute outrance , ^ se délassant du combat par 
le récit de leurs périls et de leurs exploits. 

Souvent aussi le marchand norvégien débar- 
quait en Islande, apportant avec lui les produc- 
tions delà terre étraBgèr#, et prenant en^échange 



la k^ elle poisson. Il aritraiit ordinàireoMiit mi 

automne, et ne partait qu'au printemps. On 

)'accu^Uait dans le bœr islandais, et il devenait 

Fhète , l'ami de la famille. L'hiTer, à la veillée, il 

racontait ses aventures, ses voyages , qudis lieux 

â avait parcourus , quelle tempête il avait es^ 

suyée , et la vie des rois de Norvège , et les ba^ 

tailles les plus célèljrés (i). Puis il y avait des 

conteurs de ^gas Islandais qui voyageaient de 

contrée en conti'ée , s'arr^tant dans les salles du 

jarl {7t)j sous la tente des hommes de guerlré, 

pour recueillir de nouvelles traditions, et redire 

celles qu'ils savâiient. Us n'étaient pas , à beau- 

coup près, aussi honorés que les scaldes, et ne 

jouissaient pas des mêmes privilèges. Cependant 

ils étaient toujours reçus avec empressement. 

(i) Od sait (ju'il e](ist;^ encore plusieurs analoeies frappantes entre 
les anciennes coutumes du Nord et certaines coutumes de la Nor- 
inandM. Dan» «Mte province, eoiH|uise par Rolkm , e'élait aussi 
Puiaf^e autref(|i# d^ ]yij#f j^ m fi|iapt ou up r^^ Tliospilaf ilâ qt^^n 
recevait. 

Xfp^^ est çu Normandie 
Que qui hébergié est , qu'il die 
Fable ou ebaoson Ile à son boite. 

• (lidk*dasaumrêtitm») 

(%y Chef Aa tobo , pelir itl-ifter . Aaf|lo-MnMHi , éori; angltit , mtI. 



Ibêê t£n&B8 SOK ^.'ISLANDE. 

LacooTcdu jarl se rassemblait autour d'eux pcAu* 
les eulepdre , et le jarl leur donnait Fannaau d'or 
ou le glaive ciselé. Plusieurs d'^atre euxiav^ent 
amassé f dans leurs voyages , une quaatité^ pro- 
digieuse de faits et de chroniques. Torfaeus 
rapporte .qu'un de ces historiens ambolans.;, 
nommé Thorsteiu , vint ' trouver le roi Harald 
de Norvège, et lui raGoh|a une tradition qui 
dura trois jours. <r Où as-tu do(iç appris cette 
histoire ? demalida le roi. -«^ Daqs mon pays , ré- 
pondit Thorsliein ; je vais chaque année à l'Alt- 
.hing, et je recueille les récits de notre cél^re 
Haldor. » 

Quand ces conteurs de sagas avaient >long^ 
temps voyagé y ils tournaient les regati-ds vms 
leur pauvre terre d'Islande ^ et ne pensaiient plus 
qu'à revenir, avecleur savoir et leur expérience, 
se reposer sur le seuil paterneLNi 1 aspect d'une 
contrée plus riante ^.ni les liaisons formées en 
d'autres lieux, ni les offres desijarl, ne pou- 
vaient leur faire oublier le riva{;e d'où ils étaient 
partis et l'humble enclos de gazon où s'élevait la * 
fumée de leur toit. Tout ce peuple d'Islande, re- 
tiré dans ses champs de lave , et vivant , la plupart 
du temp^, ignoré dans sa solitude , avait soif de 



iiKirBn.5i]& vjSLkssm. ait 

novhrtlles. Il se pressaiViButiur des voyageais , 
etnécoutait avec ravissement le récit de leurs 
excursvA&s lointaines. C'ét«il , pour ces hommes 
naifis et avides d'émotions , un heureuse moment 
que i^lui où ik pouvaient ainsi se grouper au* 
tour d'un des leurs , le questioflpner et le suivre 
parja pepsée dans les pays qu'il venait de par- 
courir. C'était là leur poëlne, c'était l'Odyssée de 
ces enf ans> d'une .^âu tre* Ithaque» 

Lq^* Isl^pdais avaient une te^e passion pour 
<^ CPïites de .voyageur» y que, lorsqu'un bâti« 
tnent abordait daps leur îie., ils allaient en toute 
hâte s'enquérir «du pays qq'il avait quitté et des 
dMtrnières nouvelles ^e Suède et de Danemark. 
L'un d'eux , qui était renommé pour sa richesse 
et son influence , • obligeait tous les étrangers 
à aller d'abord lui raconter ce qu'ils savaient , et 
se mettait sérieusement en colère contre ceux 
qui refusaient de lui* porter Itfur bulletin de 
voyage. Un jour, le* peuple était réuni k TAl- 
thing : une afïaire grave venait d'être mise en 
discussion. Deux partis opposés plaidaient 
l'un contre l'autre avec violence^ et rien ne fsd- 
sait espérer qu'il .dussent trouver bientôt un 
moyen de conciliation , quand tout à coup , au 



SMift l4B3niBS SUR VJÊUmniRl 

mkei) de leur eflEsrvfiiQQiicQ^.pii anixono^- qw 
levéque Magnusson anri^ de Slori?^; et à 
l'inst«Dt voilà ee peiijile i$lai»daîs ^ quufi^ml au 
peuple Âjtfaéiii^i , oubKe Taiïaire qui Foccupi^U, 
et court dsmêiDÀwf k révéqucj h^ r^it $)^ $09 
voyage. 

Ainsi 1m traditi<ms de.Ja ^ède,..^ Vj^rn" 
mark et de la Norvège, vemient: chaque anu^o 
se fixer en Islande} ainsr la Mga attirait à Ah 
les. chants du p^ète^ les soiïvenirs du voyageur'; 
^Bsi le nmk dçs j9fU dfs. priuccss étrangers» 
veviitaît dans la dqoatewe du p'ay^an,^ et eitàte 
pauvre ile d'Isl^ndf ^ si ojbscure et si &ibley 
amaMMÛt dans son sein tou; les t^é^or^ d^ afiifHtf ^ 
auxquels nous de^ûinf nu jour puiser. Les^peii- 
plçs du Nord se modifiaient f^X leur eputact 
avec les autres peuples, et l'Islande qQutePvaJit 
son^ caractère primitif. Le christîftmsj|»e bvtsait 
avec sa croix^e 1er l'idole seandicave, l'aul^l 
d^Odin , et Tlslattdp gtsardâit encore te défièl; de 
trsulitions qui lut awt été confié; Soetunind 
chantait Baldec et Freya auprès de . la^ohapefle 
chrétienne , et les vieillea monars ei le iweux pa- 
gaMane du Nord se reététaieiit dans le^ sagas. 
G99è doue 4 ces safpi^ qa'ilJbaluaToiy rnooiavs 



pour connaître l'histoire primitive de ces tribué 
de pirates, qui y au moyen-âge^aiTahirentrEu-* 
rope entière; l'histoire des Angles (i) et des 
Normands , ViàiÊfire des compagnons de Rarik, 

qui is'en alla, au tx.* siècle, fonder un rojtiume 
en Russie, et de Robert Guiscard, qui asservit & 
son pouvoir la moitié de l'Italie. Ce sont là les 
dooumem essentiels dont les antiquaires suédois 
et danois se sont servis, et quiconque voudra 
écrire sur l'histoire ancienne du Nord sans étu- 
dier les sagas court grand risque de ne feire 
qu'une oeuvre fautive et incomplète. ^ 

Il existe un grand nombre de sagas. Torfœus 
en compte cetit quatre-^vingt-sept; MuUer en st 
analysé cent cinquante-six. On les a classées 
tantÀt par ordre alphabétique, taiftôt d'après 

(x)La chronique de Danemark, dit Saxo le gpammairîàn , coin- 
menée avec Thistoire des fils de Humble , Dan et Angél. C'est de cet 
Angel que vient le nom du peuple anglais. {Histoire de Dane- 
BuvA^ebw}.) 

L^ Angles faisaient partie ^ la confédération saxonne ; i!s habi- 
taient le district d'Angle ( aujourd'hui duché de Sleswick). Hengist et 
Horsa , qui abordèrent en Angleterre vers Tan 449 , étaient des J'ules, 
mai^ U pins grande partie des hommes d^ guerre qui les sai?alept 
étaient dej^ Angles. De là vint le nom à^Engla-land^ d'où Ton a fj^it 
par contraction Ëngland ( Angleterre ). { Turner^ Historj ofthe An^ 



35S IXtTBJÊB SVK LISIANDE. 

les dilrerses époques où Tort présumait qu'elles 
avaient été écrites , tantôt d'après la position 
géographique* des lieux qu'elles signalent. La 
plupart ont tout-À*fait le cai^fère héroïque, 
tft, séus ce rapport, peuvent être mises à côté 
des ballades anglaises , des chants dèguefre sué- 
dois ' et danois , du Beldenbuch et du poëme 
anglo-saxon de Beowulf. Les persoiinâges qui y 
figurent ne sont, il est vrai,- ni deâ chevaliers 
galâns, comine ceiA de Bôiardo et de l'Ârioste, 
ni des pourfendeurs d'hommes, comme les 
douze pairs de France, ni des êtres entourés de 
mysticisme et de féerie, comnîe les frères d'armes 
Ae la Tàble-Roiide. On n'entend parler dans ces 
sag^s ni de tournois, ni d'écharpes brodées; on 
n'y voit pdlnt de balcon de marbre et point de 
châtélainepleuç^antdanssatourelle.Leshommes, 
quand ils sont ensemble , ne s'occupent guère 
d'amour, et les femmes ne songent pas à leur 
donner une devise. Ce sont de rudes peintures 
et de rudes caractères. L'Islandais quitte sa de^ 
mçure au commencement du printemps. Il ^'em- 
barque sur un frêle bateau, avec tous ceux qui 
veulent le suivre, et s'élance sur les flots au 
hasard. Souvent même il s'embarque par un 



^ 



LETTRES SUR L'ISLAimE. SM 

teiop$ d'orage £)finde surprendre plus &cilement 
le^ habitans des côtes. S'il trouve le long de sa 
route un bâtiment étranger, il le harponne 
comme une baleine et l'attire à lui; le conbât 
s'engage, les dards acérés pleuvent de part et 
d'autre, le glaive brille, chefs et soldats se presûh 
nent corps à corps, et Jes boucliers de fer se 
brisent , et 1q sang inonde le navire. Le plus fo^ 
emporte les dépouilles de son adversaire , et cé- 
lèbre son triomphe avec dçs chants enthousiastfB 
et des libations bachiques. Si deux guerriers se 

rencontrent ej; s'a{taquent sans^ pouvoir se 

« 

vaincre , après avoir combattu tout le jour, ils 
jettent bas les armes , se tendent la main , et se 
jurent fidélité. Puis ib passent sur le mémejoa- 
vire et s'eoi vont chercher ensembfe des avenr 
tures. S'ili^ asriveut sur la côte , ils amarrent leur 
bateau à une pointe de rocher, (^scendent k 
terre , pillent , brûlent , n^sacrent, et s'en re-> 
viennent joyeusement avec • tout ce qb'ik ont 
îtmassé. Le peuple s'enftit crevant eux, et les 
gens d'église chantent dans leurs processions: 
Afarore Normannorum liberanos^ Domine. Ce 
sont des pir'ktes, mais des pirates plus avides 
de combats que de pillage , plus fiers des bles-> 



suKs qulls ont faites que des tcémfs qu'ils ont 
conquis* Dans tous leurs chants , ils oélèbrebi; la 
iguerre^ ils idéalisent )e courage et la force phy- 
jsique. La sagaies représente avec huit .mains (i)« 
tomme 1(^ dieux de llnde ^ et frappant à la foiâ 
huit coups d'épée. Ils sont si grands et si ro* 
bustes , qu'un cheVal ne saurait les porter , et ils 
ynt presque tous un bouclier magique fabriqué 
par les naina, et une épée qui cdupe f acier 
^mme de la toile (a). Mourir de maladie était 
pour ces hoiçmes de guerre une effrayante 
peine. Odîn , devenu vieui^ s'ét^t lui-même tué 
avec sa lance ^ et.ia saga de Gautrek raconté 
qu'il y avait en Norvège un focher dû liaUt 
duquel les vieillards se précipiitàient pour échap^ 
per aux infirmités de l'âge. Mourir dans uti 
combat était le plus beau sort, mais encore 
lallaii'il avqir d*honorables blessures. On an- 
nonce à Sivârd la mort de son fils. U demande 
Vil a reçu une blessure par devant ou pito* 
derrière.-*^ Par (^vaift, répond le messager, -r- 
Je n'ai qu'âme réjouir^ dit le vieux pirate. Toute 
autr^ ïsL^î serait iùdigiie de inoi et de mc^n Ûï% 

(i) Heirarar saga. 
(a)HaTaraÏ8aga. 



tfiiTRKé 5tm vîÈixmt. 355 

Quand ils ont meiié pendant d6 longues annétïs 
çen% vie d'aventures ; ib rentrent cheiB e^ic , et 
gouvernent p&isiblement leur fernid. Leur sou- 
venii^ restée leurs exploita retentissent de toutes 
patin, et rislbn^àis qui vient à TAItbing dit à 
ses voisins: « Montrez-moi done cet homme 
dont le noiïi eit si eélèbre dànft les sagas (i). » 
Après edx, lenrs ^s aspirent aux mêmes périls 
et ambitionnent la même gloire. Dès qu'ils sont 
fmrvenuft |i se {ifocurer un bateau et quelques 
hommes, ilâ s*^ance»t loin du rivage , et ma^ 
heur à qui tenterait d'arrêter ceg faucons dis- 
lande dans leur vol! Malheur à qui leur dispu* 
terait la domination du glaive et la royauté de la 
mer ! Ils aiment le combat, le cliquetis du glaive^ 
l'odeur du sang. L'éducation qu'ils ont reçue 
leur a appris à se laisser tuer |)lut6t que de £air 
devant un ennemi^ et la religion Scandinave leur 
rend la mort belle. Après une longue lutte , As- 
mundr eât parvenu à donopter Egil. Il le jette 
par terre j et le tîAit d'une main robuste sous 
son genou. — Je ne puis te tuer^ dît-il, car je 
n'ai pas moiï épée ; vèux-tu ttf e promettre de 

■ 

(OGisleSuriensaga. 



m'attendre, et j'irai \a^ chercher. -~ Je teie pi^o- 
met^, dit ËgiL Asmundr court chercher •sou 
épée, et retrouve son adversaire étendu par 
terre, et attendait: paisiblement la mort(i). 
Quand ib sont tombés glorit^usement sur le 
champ de bataille, on les enterre avec? leiH*s 
armes, et ils vont rejoindre Odin dans le Val- 
halla. Qudquefois même ib revivent, comme 
le Cid , dans leur tombeau^ Un soir un paysan 
passait auprès de la grotte où ét^it enscl^li Gua- 
nar; il entendit un bruit cohfus et aperçut des 
étincelles de lumière entre les rochers qui re- 
couvraient le corps du héros. Il s'en alla cher* 
<her les fils de Gunnar, et le soir ib revinrent 
tous ensemble. La lune projetait une lueur pâle 
sur la vallée, mais quatre flambeaux brillaient 
dans la tombe, et le vieux gi^errier , couché sur 
son armure, chantait son chant de mort (2) , 

Souvent les Islandais n'entreprenn^ient un de 
leurs voyages que pour se* mesurer avec un 
guea*vier célèbre , souvent âiissi pour se venger 
d'une injurç. La vengeance était pour eux une 
chose tellement sacrée , qu'il croyaient que le 

(i) Sagan af EigU innlM&da ok Asmuodi. 
(a) Niai saga. 



LETTRES SUR L'ISLANDE. 257 

ciel lui-même pouvait au besoin Tillustrer par 
* un miracle. tJn pauvre aveugle de naissance, 
/(smundr, s'en vient à TÂlthing demander à 
r-Litingr satisfaction de la mort de son père. 
Litingr la lui refuse. — Si je n'étais pas aveugle, 
s'écrie Asmundr , je saurais bien me v^ger. H 
rentre dans sa tente, et tout à coup ses yeux 
s'ouvrent à la lumière. — Que Dieu soit loué ! 
dit-il, je vois ce qu'il veut de moi; et il saisit 
une hache, se précipite sur son ennemi et le 
tue. Un instajit après ses yeux se ferment de 
nouveau, et il reste aveugle (i). Dans la saga 
de Volsung, Timplacable Signi a juré de venger 
sur son époux Siggeir la mort de son père. Elle 
Êiitéprouver les deux fils q[u*elle a eus de Siggeir, 
et les trouvant trop faibles , ordonne qu'on les 
tue; Elle enfante un nouveau fils , et quand ce- 
lui-ci vient avec Sigmund mettre le feu à la 
maison' de Siggeir , les deux incendiaires es- 
saient en vain de sauver Signi : Non , s'écrie-t- 
elle , vous avez rempli mes désirs. Mon œuvre 
est accomplie : je meurs avec joie , mon père 
est vengé. Elle embrasse Sigmund et Sinfiotli 
puis se jette dans les flammes. 

(x) Niai saga. 

«7 



^ LËTtkËS Stm VISU3XDE. 

Les femmes ont le ipême caractère hardi et 
opiniâtre. Souvent ce sont elles qui encouragent, 
leqrs frères au combat; et si l'appui des l^ommes 
leur manque , elles saisissent le glaive pendu à 
la muraille et cachent leur vêtement de femme 
|ous la cuirasse , et leurs lopgs cheyeq? §ous le 
çasquç ^\ç\er. La Hervamr scfga rsfçontç l'his- 
toire d'upp jeqne fille qvji, pour vepger son 
père, ^'efi alja, cpmme ui^ des liéros du Kôem- 
peviser , fpapper k la porte de soii topibeau ,. et 
lui 4pniander s^ redoutable épée. Pui^ , <|uaBd 
§ofi père s'est levé dans le cercueil, et lui a 
doppfâ ral*me qu' jl gardait à ses côf es , ell^ ))rave 
fçoifrageus^fne^t ses ennemi3, cpwb^tet rentre 
ch^z içlle yiçtoqe^se. Une autre histp^re , non 
mPÏn^ sipgHlièrp, est celle de Thornbiperg. C'est 
1« fille (}'uQ roi 4^ Suède qui repous'çe les habi* 
$pdiss pfiisibles de ^op sexe , se revêt d'une ar- 
niure , monte à cjapyal ^t s'élance dan^ les Com- 
batç. Son pèr^ lui co^fi^ \e gpuvememept d'une 
province, elle quittç son nom ()e jeune fill^ pour 
prendre un nom fi'l^oinme, et comme une autre 
M^fie-Thér^se, ses quiets la saluent du noni de 
roi. Plusieurs guerriers iUu^f res , plpi^ieuf s prin- 
ces , viennent la demander en mariage , et 



coôiina la Bruphilde des Niebelungçn ^ çi%li(tte 
contre eux, les dompte, et les fait tuer ou mu« 
tiler. II s'en trouve un enfin qui, après uqe 
guerre* violente , parvient à se rendre maître 
d'elle. Alors elle retourne auprès d,e son père • 
et déposant devant lui son casque et ses armes : 
« Je vous rends , dit-elle , le pouvoir que vous 
ni'aviez confié : je renonce à la gloire que je 
voulais acquérir, et je redeviens femme. » 

A travers ces tableaux d'une vie aventureuse, 
ces scènes sanglantes , on trouve cependant de 
temps à autre quelques idées tendres et gra- 
cieuses, quelques pages empreintes d'une douce 
mélancolie. Telles sont celles qui racontent la 
mort de Hialmar. Il tombe sur le champ de ba- 
taille comme un héros, sans regretter la vie, 
sans exhaler un soupir ; mais tirant un anneau 
de' son doigt, il le donne à Oddr, à celui qui Fa 
accompagné fidèlement dans tous ses voyages , 
et le prie de le porter à sa bien-aimée. Oddr 
part aussitôt pour remplir sa mission , entre 
dans la salle où est Ingeborg et lui remet l'an- 
neau de son fiancé. La malheureuse jeune fille 

le regarde , ne prononce pas un mot , et tombe 
morte. 



26a LETTHES SUR L'ISLANDE. 

Une chose curieuse à observer encore dan$ 
les sagas , c'est le caractère superstitieux dont 
elles sont empreintes. Les Islandais croient aux 
pressentimens y aux apparitions , aux rêves. Us 
rencontrent souvent des fées et des troUes. Us 
ont grande t^onfiance* dans l'adresse- des nains, 
et redoutent la force des géans (i). Il y a dans 
cetle croyance un souvenir de leur cosmogonie. 
Ils se rappelaient que leur terre avait été formée 
avec les membres d'un géant , et que , dès le jour 
de la création , les nains habitaient dans le flanc 
des montagnes. Ils croient aussi aux prédictions 
et à la magie. Dans la Fœreyinga saga , Thrandr, 
pour reconnaître les meurtriers de Sigmund 

(i) « Il y a^ait autrefois, sqIod l'opinion du peuple, dit Saxo le 
^ammairien , trois espèces de trottes , qui , au moyen de la magie , 
produisaient toutes sortes de choses étranges. Les premiers étaient une 
sorte de monstres difformes qae , dans l'antiquité , on appelait géans , 
et qui étaient beaucoup plus grands et plus forts que le peuple de nos 
jours. Les autres étaient bien au-dessous des géans pour la vigueur et 
la force; mais ils les surpassaient de beaucoup pour Tiotelligence. Ils 
connaissaient les secrets de la nature, et pouvaient prophétiser 
Tavenir. Après de longs combats, ces maîtres-sorciers finirent par 
vaincre les géans, et non seulement ils étendirent leur domination sur 
tout le pays , mais ils devinrent dieux. Les troisièmes étaient un mé^ 
lange des deux premières races, mais ils ne pouvaient se comparer ni 
aux géans pour la puissance physique , ni aux seconds pour la science 
magique. « ( Histoire de Danemark^ liv. I. ) 



LETTRES SU& L'ISLANDE. 26i 

V 



et de ses deux compagnons, allume un grand 
feu et fait apparaître successivement les cada- 
vres des trois victimes. Dans une autre saga, une 
femme change eii ours l'homme qui n'a pas 
voulu répondre à son autour ; des nains fabri- 
quent un arc merveilleux, et une fée donne à 
Oddr une armure avec laquelle il est à l'abri du 
fer, du feu , de l'eau. 

Du reste , les mœurs décrites dans ces vieilles 
traditions ne présentent qu'un tableau grossier 
et quelquefois hideux. Souvent la maison du 
pirate islandais est souillée par l'adultère et par 
l'inceste. L'étranger qui y est reçu et qui y 
reste quelques mois séduit la fille de son hôte , 
et le père ne montre ni colère ni surprise. Les 
hommes de guerre passent à boire tout le temps 
qu'ils ne passent pas à combattre ; ils se portent 
des défis avec la large corne pleine de bière ou 
d'hydromel , et chantent leurs exploits jusqu'à 
ce que l'ivresse les endorme. Les lois du Thing 
permettent le meurtre et l'incendie moyennant 
une certaine amende. Les princes entretiennent 
à leur cour des hommes qui portent le nom de 
berserkir^ et dont ils se servent pour vider leurs 
querelles et assouvir leurs vengeances. Ces ber- 



M9 ^ LÈtt&ÈS &U& L'tôLÂNDË. 

serkir sont de vrai^ ^rai^/ audacieux et terribles^ 
aussi habiles à manier le poignard qu'à lancer 
le javelot, et se jouant de la vie des autres et de 
letir propre vie. Le guerrier islandais , -fier de 
son indépendance , n^'a pour ces séides de prince 
que deia haine et du mépris; partout où il les 
renbontte , il les attaque et les poursuit à toute 
outrance. Une saga raconte que, dans un de ces 
combats de^ bet^serkir contre les Islandais, la 

■ 

terre , ébranlée par leurs coups d'épée , trem- 
blait comme. si elle eût été suspendue à un fil. 
Quelques sagas, telles que la Kristnij \Ep^ 
i^Xg^icL^ la Hungurvakuj la Niai y la Sturlunga 
saga y peuvent être regardées comme des docu- 
menis authentiques. La Sturlunga saga est une 
histoire toute nationale, l'histoire de cette fière 
aristocratie qui étendit soii sceptre sur l'île en- 
tière, iTiîstoire de ces trois puissantes familles 
dèi Stùrles que l'ambition divisa , qui désolèrent 
le pays par leurs longues guerres, et anéan- 
tii*ent leiir pouvoir. C*est une tradition véri- 
taDÎé, racontée sans prétention, dépeignant 
Bien le pays , les personnages , l'époque , et re- 
présentant d'uft côté le règne de l'oligarchie is- 
landaise , de Tàutré la fin de la république , la 



lÉTTfelÈS Suk L'ISLANDS. 268 

réutiîoii de Tîslânde à la Norvège. Là Mal saga 
est la plus cUHéuàe de toutes , sou6 le rapport; 
des mœurs, des caractères, des éyèiiemens qui 
y sont racontés , et de la législation. 

Quelques autres sagas Sont des l^cits tout 
poétiques, assez vrais encore, et colorés àvet 
art ; revêtus d'images nea^es , entremêlés de dé- 
tails l*omanesqués. Je opterai par exemple la 
Kormaky VEgil^ là Guhnlauffi et la Frithiofs 
saga^ qui a fourni à Tegnér (i) le sujet d'un 
charmant poëme. 

Enfin , il est d'autres sagas qui joignent à un 
Caractère évident d'authenticité de^ noms con- 
trouvés et des faits imagiuaires ou exagérés. 
Elles furent écrites par quelques hommes qui 
aspiraient à composer une oeuvre à effet plutôt 
qu'une œuvre vraimeht louable et digne de foi. 
Et cependant ne les blâmons pas trop : les pau- 
^vres cbhteurs de sagas n'avaient souvent pour 
toute récompense que l'émotion produisis par 
kur récit et le sourire approbateorde ceux qui les 
écoutaietit. Pour ébranla leur auditoire ^ ils ne 

(i) Tegner, évéque de We^îco en Saède , né dans la proTÎnce de 
Wermland en 178a , auteur de plusieurs poèmes qui tous ont eu on 
graiid sièiffis. *? . 



1 



264 LETTRES SUR L'ISLANDE. 

citaient que les faits les plus dramatiques, et 
ajoutaient à la gloire du héros et au résultat san- 
glant des combats. Pauvre naïve ambition ! Ces 
historiens voyageurs , assis à la table du jarl , 
quand une famille réunie autour d'eux les sui- 
vait avec attention, quand un vieux guerrier 
applaudissait à leurs paroles, ils se croyaient 
peut-être de grands hommes; et pas un anti* 
quaire n'a pu encore nous révéler leur nom. 

Vers le xv® siècle, il se fit en Islande une es- 
pèce de révolution littéraire. Les écrivains aban- 
donnèrent l'idée nationale qui les avait guidés 
jusque là et se mirent à traduire les romans de 
chevalerie étrangers. On transporta dans le bœr, 
on récita à la veillée les aventures de Charle- 
magne et celles de la Table-Ronde, la chronique 
merveilleuse de Fortunatus et celle de l'empe- 
reur Octavien. L'auditoire islandais accueillit 
avec empressement ces nouveaux contes, et 
ceux qui s'étaient émus au récit des grandes ba-* 
tailles de Gunnaroudes souffrances d'Ingeborg, 
écoutèrent avec la même émotion l'histoire du 
valeureux Roland et celle de la belle Yseult. Il 
résulta de cette branche de littérature exotique 
une nouvelle espèce de sagas , une . suite de 



LETTRES sua LISLAITDE. 905 

contes singuliers , où quelques noms de héros 
islandais , quelques faits réels , disparurent dans 
un amas de noms étrangers et de faits imagi* 
naires. Ici le héros s'appelle Marsebille, Âzius 
ou Estroval : il est tendre et galant ; il ne se bat 
plus avec la hache sur mer, comme dans le temps 
ancien; il joute contre les chevaliers. Les éyène- 
mens se passent encore en Islande; mais sou- 
vent aussi l'auteur transporte ses personnages 
dans rinde , dans la Tartarie et dans toutes ces 
contrées fabuleuses où s'égai:a l'imagination fé- 
conde des romanciers du moyen-âge. Ces œuvres 
d'imitation n'ont, comme on peut le croire, 
aucune valeur historique , mais elles font époque 
dans la littérature islandaise, et sous ce rapport 
méritent au moins d'être notées. Revenons aux 
vraies sagas. 

Le style de ces vieilles traditions est simple , 
dénué d'ornemens, souvent fort uniforme, mais 
ferme et abondant. L'auteur ignore l'art de sé- 
duire son auditoire par des préliminaires at- 
trayans et des tours de phrases ingénieux ; il dit 
ce qu'il sait, et comme il le sait; il commence 
son histoire comme nous commençons nos 
contes : // y açait^ etc. Puis le voilà parti , et il 



2M LÈrrfRfô SÛR t tSLÂTÏDK . 

va 9 $àné changer d'altiiré , de bataille ëtl bataillé 
et d'évèhettieht eh évènewent. Souveiit il se 
'croit obligé dfe retracer tolite là généalogie de 
ses héros, et il la nlène ausâi loin d^ae possible. 
Souvent ebeot-ë 11 feit marcher de front Fhistoîre 
de cinq à sil pe^onna^ différehs; et quand 
il eti a âàsesS de Tùn d'èuk , il dit tout simple- 
ment i "^^^/ôif-^îi' feyf tfejror>kaw kôr^ dé ïa saga; 
et dés ce toàôiilent le Ifecteui- n'en entend plus 
parler, tl aîtbé là fdi-itite du tiiâlbghe, et il rem- 
ploie âVefc habileté, qùbiqull ne ^'applique pà^ 
à là réhdrë aussi vive, àiisîsi dHlteàtique qu'elle 
pourrait Tétre. Du reste, il a un admirable 
sang-^id et Uhë merveilléUse modestie dliii- 
torfbn.' n i^conte ^ahs s'émouvoir et sanfe ie 
pérméth^ë ttrie ^eulè digression. Les actions hé- 
roïques s'enchaînent l'une à l'autre; les fâifc^ lés 
plUii étraiigés se succèdent, et il continue tran- 
quillement sbh récit. Il jparle des apparitions cite 
fées ^ des naihi qui fabriquent des armures , des 
géahs plUI^ hauts que le^ montagnes , comme il 
parîc des voyïiges les pluS ordinaires et des 
réunions anmielies de TAlthiTïg. C'est le l-éck de 
fabiîlè dans toute sa taiideur , ITiistôlt^e dâtîs 
toute ^Aàdtté. èé^èÂdati^ iidé^eirft kvèô uh 



LETTRES SUR Ï/ISLANDE. 267 

soin minutieux les personnages qu'il met en 
scène. On les reconnaîtrait à leur i^egard , à leur 
démarche ; il trouve* parfois sans les chercher 
de magnifiques comparaisons et des images 
grandioses ; le calme avec lequel il raconte ses 
scènes de tragédie leur donne un caractère plus 
solennel, et la simplicité de ses paroles fait res* 
sortir davantage encore les actions d'éclat dont 
il rappelle le souvenir. Ce sont de belles pages 
d'histoit*e encadrées dans un conte d'enfant. Ce 
sont de grands tableaux qui se détachent iha- 
jestueusement sur un fond sans relief, dans une 
large salle à demi éclairée. 

MûUer fait remonter jusqu'au xit* siècle lei 
premières sagas. D'autres datent du xiii** , beaù- 
Conji du xiv% et quelques-unes du xvii® siècle. 
Les plus anciennes renferment des chants de 
scàldes qui s'étaient perpétués par là tradition 
dès le ix*^ siècle. Snorri Slurleson s'est lui-même 
servi de ces ctiants. L'Ynglinga saga à été faitfe 
d'après un poëme en trente strophes, composé 
par Thîodolfr pour le roi Harald. On retrouve 
des traces évidentes des scaldes dans la Knft^ 
linga , YOrkneyinga^ la Kormaks saga , et quel- 
qddbife ce$ fragmens, empruntée; atix pibètës 



268 tETTRES SUR LlSLÂNDE. 

* « 

primitifs de l'Islande j servent à déterminer une 
date ou un fait. Autrefois on peignait les sagas 
sur les murailles des maisons, on les brodait 
sur les tapisseries, on les gravait sur le bois et 
sur l'aèier. Les Islandais portaient , comme les 
Grecs sur leur armure, le souvenir de leur 
gloire nationale et de leurs héros. Le jarl Hakon 
donna à Eiinar un bouclier sur lequel étaient 
tracés des passages de sagas, et entre les diffé- 
rentes lignes écrites il y avait des lames d'or et 
des pierres précieuses (i). Olaf le saint conduisit 
un joiu* le scalde Thorfin dansT une chambre 
richement décorée, et lui dit de chanter les 
diverses scènes représentées sur la tapisserie.- 
Thorfin jeta les yeux autour de lui, et reconnut 
l'histoire de Sigurd. Il improvisa sur le héros 
une strophe qui nous a été conservée. Une autra» 
tradition rapporte que, vers la fin du x^ siècle, 
un riche Islandais , nommé Paa, fit peindre 
plusieurs sagas sur les murailles de sa salle à 
manger. Les Islandais avaient anciennement 
pour les ouvrages de patience la même aptitude 

qui les distingue encore aujourd'hui. Ils se 

» 

(t) Hon van srkîjadr forn'Sœgum, Enn allt milU skriptann voru 
lagdar ifir speingur afgulU ok settr steinum. ^gils saga , p. 698. 






J 



LETTHES SUR LISLANDQ, â69 

plaisaient à orner leurs meubles de sculptures. 
Us gravaient sur le^ pommeau de leur glaive , 
sur le cimier de leur casque, sur la proue de leur 
bateau , l'image de leurs guerriers , le nom d'une 
de leurs grandes batailles. Ainsi, leur histoire, 
se représentait à eux à tout instant et sous 
toutes les formes. Ils la perpétuaient par le burin 
et par la parole. Mais tandis qu'ils s'attachaient 
à conserver leurs souvenirs nationaux , les autres 
peuples du Nord oubliaient qu'une même origine 
devait leur faire aimer les mêmes monumens , 
et les sagas, recueillies en Islande avec tant de 
soins , demeurèrjsnt long- temps ignorées ou mé- 
connues dans les autres Etats de la vieille Scan- 
dinavie. L'école savante des xvi® et xvn« siècles, 
que l'on pourrait appeler l'école grecque et la- 
tine, tenait plus à quelques lignes de Démos- 
thènes , à une page de Cicéron , qu'à des volumes 
entiers écrits en langue moderne. 

Le premier qui révéla toute l'importance des 
anciens monumens littéraires du Nord, c'est 
Ole Worm, l'auteur du livré sur les runes; puis 
■vintTorfesen (i) avec son histoire de Danemark 

(c) Tous ce» écrivûos sout plus connus sous leur nom latinisé : Olaus 



270 iRïTpÇS ?IÎR î-'îaUSUlî. 

et 4e lîoryége, et B^rthpUn , et iS^hP)? et danç 
les der^iers tçuips Geyer , VhistQrieu de l2^ Suèd^. 
Mais il Qst un homuie qui s'est acquis des droits 
éte^aels à la reconnaissance des Islandais pa^ l[e 
zèlp ^vec ^çquel il ^ réveillé ^eurs souvenirs his- 
' to,^;que$ , pt propagé leurs, poésies et leurs sags^. 
Cet hoinn^e est Mâgniy^sen , Islandais de nais- 
sance, aimant Flslande pour elle-même, pour 

sa science et ses monumens. Après avoir occupé 
une chaire de professeur à Copenhague, il re- 
vint dans son pays , et passa dix ans à recueillir 
tous les manuscrits inédits disséminés chez les 
prêtres et les paysans. A sa mort, il fit don de 
sa bibliothèque à l'université, et lui légua en 
même temps une somme, considér^^ble pour 
aider k la publication de ses manuscrits, et 
payer l'entretien de deux étudians islandais qui 
se consacreraient à l'étude des antiquités du 
Nord. En 177:^, une commission royale fut or- 
ganisée pour procéder au dépouillement et à la 
publicatioji des manuscrits de Magnussen , et 
c'est de là que nous viennent ces belles éditions 
de sagas avçc la traduction latine. Depuis cette 

Vormius , Torfœus , etc. H en est de même de MagQussen , que Ton 
Wfl? Pî^?RS toujours j^xi^ ffjj^çmvts. 



LtriKES Sim. L*ISLAin>£. 2fH 

époque, la société des antiquairesi du Nord, 
composée en grande partie de savans danois , a 
rendu d'immenses services aux lettres par ses 
travaux surfancienne littérature. Nous citerons, 
entre autces, ceux de Nyerup, de Grundtvig, 
de Rafn , de Finn Magnussen , les trasraux phi- 
lologiques de Rask , et ceux de Tévéque Mûller 
qui a publié sur le^ sagas un livre'exceilent(i), 
auquel il faudra avoir recours chaque fois qu'on 
voudra étudier cette longue série de traditions 
islandaises. 

(i) Saga bihliothêk med Anpufhmger og indUdendt a/handUngerf 
3 Tftl.' in-8". Copenhague. 



\,* 



» • 



IX. 



LES SAGAS. 



I. 



SAGA DE IflAL. 



. La saga de Niai date du xii® siècle. Cest non- 
seulement Tune des traditions islandaises les 
plus larges et les plus complètes , c'est Tune des 
plus anciennes. Deux grandes figures dominent 
dans cette saga : Gunnar et Niai; l'homme fort 
et Fhoipme habile; le guerrier et le juriscon- 
sulte. Un peu plus tard arrive le prêtre , et tout 
le moyen-âge se trouve compris entre ces trois 
individualités ; tout le moyen-âge primitif, bardé 
de fer, restreint par la loi , civilisé par le chris* 
tianisme. Mais Fépoque à laquelle vivait Niai 

i8 



^4 LETTRES SUR L'ISLANDE. 

touche encore à l'âge héroïque. Le soldat est 
audessus de tout ; le prêtre et le jurisconsulte 
viennent après lui. Le bruit des batailles passe 
avec un retentissement sinistre à travers tout ce 
long récit ; le plaidoyer du légiste , le sermon du 
missionnaire , le compriment quelquefois , mais 
ne l'étouffent pas; bientôt il se relève et 
tonne de nouveau au sein des familles , au 
milieu des grandes réunions. Le peuple se ré- 
veille au cliquetis du glaive, et reprend son 
bouclier et marche joyeusement au combat. 
Car là est encore sa vie et son orgueil : il vénère 
ceux qui le prêchent au nom de Dieu, mais il 
se passionne pour ceux qui le guident sur le 
cbabip de bataille ; il encense ses prêtlres à Tau- 
tél> tti^is il porte ses chefs sur le pavois ; il cano- 
nise se^ martyrs , mais il déifié ses héros. 

Aussi voyez comme les vieux chroniqueurs 
dlstande se sont jAu à peindre leur guerrier fa- 
vori, leur Guhiiîir : il est, grand et fort; il a le 
regard expressif, ta l^te couverte de longues 
touffes de cheveux et lé visage beau ; il est riche 
et j*énéreux , adroit tet hardi. Avec son arc et 
ses flèches il ne manque jamais le but, avec 
son épée il ne craint aucun ennemi ; il est si agile 



LETTEES SUR L*ISLÂNOE. 975 

à la course que personne ne peut le suivre ^ et il 
nage comme un phoque. Auprès de lui ^ nul ne 
peut rester indifférent : on le hait ou on Taime f 
et on se fait tuer pour le défendre , ou pour le 
combattre. 

A côté de lui parait Nia) , homme firoid, maiâ 
habile , et renommé pour sa finesse d'esprit et sa 
science de jurisconsulte. Niàl n'a point de barbe. 
Les historiens guerriers de ce* temps*là ne pou-* 
valent se figurer qu'un homme ayant dd la 
barbe consacrât sa vie à étudier les lois. Gun*^ 
nar et lui forment ensemble un parfait contraste. 
L'un est bouillant et impétueux ^ l'autre calme 
et réfléchi ; celui-là ne rêve que voyages et ba- 
tailles, celui-ci reste tranquillem^it dans la de- 
meure que lui a léguée son père. Mais souvent, 
l'impétuosité de Gunnar le trompe , et il a re* 
cours à Niai. Le guerrier tombe dans un danger 
où son courage est inutile , et la prudence du 
jurisconsulte, le sauve. Les siècles barbares 
rendaient quelquefois hommage à l'intelligence. 
Ils reconnaissaient la fragilité du glaive et l'au» 
torité de l'esprit. 

A côté de ces deux personnages importans se 
groupent d'autres figures non moins caractéris- 



w 



276 LETTRES SUE L1SLAI7DE. 

tiques : Rolskeggr, le fidèle compagnon de son 
frère , et Kari, Fopiniâtre, et l'intrépide Flosi. Il 
faut remarquer encpre Hallgerdr, femme de 
Gunnar, et Bergthora, son ennemie. La haine de 
ces deux femmes est un des plus puissans mo- 
biles de cette longue tradition. Les hommes 
s'entretuent ici pour obéir à la passion de Hall- 
gerdr, comme dans les Niebelungen , pour satis- 
faire à la vengeance de Chrimhilde. 

A peine Gunnar a-t-il appris à manier la hache 
pesante et à bander un arc, qu'il aspire à s'en 
aller comme ses compatriotes sillonner l'Océan, 
explorer les côtes étrangères ; il équipe un ba- 
teau et part avec Kolskeggn Bientôt il rencontre 
un bâtiment comme le sien, il l'attaque et le 
pille. On lui dit qu'une troupe d'hommes intré- 
pides, vient d'aborder dans une baie; il y court , 
engage le combat , et remporte la victoire. Il n'a 
point de route déterminée , il erre de côté et 
d'autre, comme le vautour qui cherche sa proie. 
Là où la voile du navire se déroule au vent, 
là où il y a du sang à répandre et des hommes 
à piller, là est son but , là est sa joie , et il vogue , 
l'intrépide pirate, et le bruit de ses exploits 
passe de bouche en bouche. 



LETTRES SUR L*ISLA]!a)E. 277 

• 

De temps à autre , il aborde la terre , et les 
grands du pays l'appellent à leurs fêtes , et se 
plaisent à l'entendre raconter ses voyages. Le 
jarl Hakon lui donne un bracelet d'or et des 
provisions pour son navire. Le roi de Danemark 
lui fait les ofFres les plus brillantes pour le garder 
auprès de lui , mais il ne veut pas renoncer à son 
pays d'Islande. Il aime à y rapporter les dé- 
pouilles de ses ennemis, et il est fier jjie voir son ' 
nom chanté par se^ compatriotes. Quand il ar- 
rive dans sa demeure, sa vieille mère l'embrasse 
avec orgueil , et quand il se présente à l'Althing, 
chacun se presse autour de lui. Un jour, il ren* 
contre au milieu des champs une jeune femme 
dont la beauté le frappe ; elle portait une robe 
écarlate , un corset brodé en argent, et ses grands 
cheveux blonds comme l'or tombaient sur ses 
épaules ; c'est Hallgerdr, la fille d'un riche Islan. 
dais ; elle a été mariée deux fois ,' et deux fois 
son mari est mort de mort violente. Tout le 
monde dit que c'est une méchante femme; 
mais il n'y a pas dans toute la contrée un regard 
plus doux que le sien et une figure plus at- 
trayante. Gunnar en devient amoureux , et l'é- 
pouse malgré les représentations de ses amis , 



278 LETTOES SUR L'ISUHOE. 

• 

malgré l^ conseils de Niai. Les noces se font au 
commencement de l'hiver, noces bruyantes, où 
les coQviés arrivent avec leurs armes comme à 
un rendez-vous de bataille, où les tonnes de 
bière et d'hydromel se vident au milieu de la 
salle; espèce de lice bachique où le pirate 
aguerri s'applaudit de voir autour de lui ses 
adversaires tomber sous le poids de la boisson , 
comme il s'applaudit de les voir tomber en rase 
campagae sous le poids de s% lance. 

Une dispute éclate entre Hallgerdr et Berg- 
thora , la femme de Niai , et alors comnienoent 
lés guerres de familles. L'année suivante , Hall- 
gerdr fait assassiner un valet de sa rivale et an- 
nonce ce meurtre à son mari. Gunnar, qui sait 
comment un homme d'honneur doit se com* 
porter en pareil cas , va trouver Niai , et lui dil; : 
Ma femme a fait tuer un de tes gens , combien 
te doîs^je ? -^ Niai demande douze onces d'ar* 
gent. Quelque temps après , Bergthora prend sa 
revanche , .et. Niai rembourse à Gunnar les 
douze onces d'argent qu'il a reçues. Une auti:e 
année même meurtre, mêmes représailles, et le 
même compte courant s'établit et se solde de 
part et dViutre. C'était la loi de l'Althiog : la mort 



LETTJtÇS SU». L'ISUNDE. 279 

^jS^I'bpiprpe était tarifée ^ ^eubmentle tarif va- 
riait pour le serviteur et pour le maître , pour 
resclâve et poiir Tji^omme libre. Un Islandais 
pouvait tuer tant qu'il avait de l'arjgent ; m^is il 
ne fallait pas qu'il fit banqueroute à l'assassinat ^ 
car alors la loi devenait implacable pour lui , et 
le peuple le regardait comme un homme sans 
délicatesse. 

La femme de Gunnar ne se contentait pas 
d'envoyer de temps à autre un de ses émissaires 
décimçr les gens de Niai ; elle étendait ses re- 
gards plus loin. Il était survenu en Islande une 
année de disette comme ce nialheureux pay$ 
n'en ^ que trop spuveqt éprouvé. Dans ce 
temps 4^ calamité; Guiinar avait distribué tout 
ce qu'i} ppssédait , et il tomba lui-même dans le 
dénuement. Il souffrait sans se plaindre , mais 
Uallge^dr n'avait pas la même patience. Un jour, 
pendant que soi> mari était à l'Althing, elle 
envoie un de ses valets piller la maison d'un 
paysaU; nommé Otkell, plus riche et plus avare 
que les autres. Le valet entre la nuit dans la 
demeure qu'on lui a enseignée ^ charge deuf 
chevau^ d^ prçvisiops , et pour * qu'on ne s'a- 
perçoive pas de son vol , met le feu au magasin 



280 LETTRES SUE L'ISLANDE. 

et s'en revient. Quelque temps après , Gunnar 
s'aperçoit de cette nouvelle opulence et demande • 
à sa femme d'où elle provient. —Que t'importe? 
dit Hallgerdr, il ne convient pas aux hommes de 
se mêler de pareilles choses. — Gunnar irrité lui 
donne un soufflet. — Je me souviendrai de cette 
offense y dit la fière Hallgerdr, et quelque jour 
je m'en vengerai. Nous verrons plus tard comme 
elle se vengea. 

Cependant Otkell a su par qui il avait été 
volé et veut user de représailles. Un jour on 
vient avertir Gunnar que l'on a vu passer non 
loin de sa demeure, huit hommes armés. — 
C'est sans doute Otkell, s'écrie-t-il; et à l'instant 
il prend son épée et son casque, et s'élance 
après lui. Son frère Kolskeggr le suit en toute 
hâte. Ije combat s'engage. Otkell est plein de 
courage, et ses compagnons le soutiennent avec 
énergie; mais rien ne résiste à l'impétueuse ar- 
deur de Gunnar. Il pousse son cheval en avant, 
et de sa lourde lance de fer brise casque et 
cuirasse et renverse sou ennemi à ses pieds. 
Après une lutte acharnée, Gunnar s'en revient 
en triomphe avec son frère, et les huit hommes 
on t cessé de vivre. 



LETTRES sua L'ISLANDE. 281 

L'été suivant, quand il se présenta à Fassem» 
blce populaire , la foule sq. souleva contre lui. 
Les parens d'Otk^ll avaient juré de le faire 
proscrire. Mais il ne fléchit pas devant l'orage , 
et Niai vint à «son secours. On gagna par des 
présens quelques-uns de ses ennemis, on adoucit 
les autres par des promesses , et Gunnar sortit 
de TAlthing plus puissant et plus redouté que 
jamais. A peine cette heure de crise était-elle 
passée, qu'il engagea une nouvelle bataille, et 
souleVa de nouvelles animosités contre lui. Cette 
fois, Niai eut peur. Prends garde , lui dit-il, la 
loi t'a absous , mais tes ennemis ne t'ont pa^ 
pardonné. Ta popularité s'en va, et le nombre 
de ceux qui te haïssent augmente. A la première 
occasion tu les verras se lever en masse contre 
toi , et alors nous n'aurons plus assez de force 
pour leur résister. 

Tous ces sages conseils du jurisconsulte 
étaient perdus pour Gunnar. Il ne pouvait ni 
vivre en repos dans sa demeure, ni éviter 
une querelle. Peu de temps après il attaque 
encore un de ses voisins et le tue. C'était un 
homme noble, appartenant à une famille riche 

r 

et puËsante. Les ennemis de Gunnar accourent 



2$2 LEXT|US3 SU)|f. |.*IS{4N][>p» 

h Fasseq^blée populaire pi prient yiengie^Qce 
contre lu|. Jj'un d'eux 3e lève et prononce la 
sentence d'exil : <f Q^'ii soit banqi , dit-il, chassé, 
privé de );p^]t ^.cpurs; que i'oq partie se» 
biens en dei^if p^rtj, lupe pour moi, l'autre 
pour le§ pajjvfeç (le $pn d^trict. » J^ peuple 
capriciieui^ , \e peuple qui autrefois saluait avpc 
iamour sQi^ yalepreux Gunnar , le peif pie ap- 
plaudit ^ cet|:ç sentpnqp. Gupnar lui-même se 
défen4 mal j et %e$ partiçaifs n'osent plus élever 
la voixp^ur }e soutepîr. ]M[ais Niai if p l'abandonne 
pas. Il parle , il plaide, il intercèd/e; i| se glisse 
au milieu 4^ groupes agité$ , et calice peu à peu 
leur efferyespeuf e. J^es plîûi^te^ portées copfre 
Gunuar étaient trop fortes pour qu'il put être 
complè^emejnt abjsous, mais la sentence dç ses 
adyersaires f^t j^doucie, et Ips juges de l'Althipg 
le condamnèrent, lui et son frère, à une amende 
et ^ ^rois ani^i^s 4e bannissement. « Va, dit 
Niai , $ouuiets-toi à cet âirrét, et tu reviendrai 
avec donneur dan^ ton pays» Mais si tu brave§ 
encore la haine de tes ennemis, je tremble qu'un 
grand malheur n'arrive. » 

G^nnfr s'élo^fie fvcjC tristesse e^ se résout h 
partir. 51 pr^re 1^ bateau qui 4oit J'emii^eper, 



wsnm âu& vBUJXDiL sas 

4i|; adiea à Niai , à sa femme, à aes gens, monte 
k cheval avec son firére, et se dirige vers 
la cote; mais, arrivé à une certaine distance, il 
tourne la tête , regarde les montagnes d'Islande, 
et cet homme , dopt rien jusque là n'avait pu 
ébranler I4 fermeté, s'émeut et s'attendrit à la 
-^e du pays qu'il doit abandonner. Oh! s'écrie- 
t-il^ jamais ces champs ne «l'ont paru si beaux, 
ja^^ais ce ciel ne s'est montré si pur. Non, je ne 
partirai pas. J'accepte tout ce qui peut m'arriver. 
Je retourne dans ma depieure, et j'y resterai. 

£a vain Kolskeggr Ipi représente-tril )a colère 
qui va éclater contre lui, lea dangers qu'il va 
courir. L'homme de guerre , le pirate n'a plus 
qu'une pensée , l'amour de son pays , le désir de 
revoir sa demeure. Il sourit aux collines arides 
qui s'élèvent devant lui , aux plaines de lave qui 
se déroulent à ses. pieds, et écoute d'une oreille 
distraite J^es remontrances de son frère. Kols- 
ke^r part et s'en va en Danemark. Gunnar 
reste. 

A cette nouvelle , la fureur s'empare de ses 
ennemis* Maintenant ils savent que la loi est im- 
puissante à le dompter, ils se réunissent et jurent 
de s'emparer de lui, ou par Ibrce, ou par sur- 



284 LETTRES SUE L'ISLANDE. 

prise. Une nuit ils se glissent autour de sa 
demeuré, tuent le chien qui lui servait de garde, 
et tentent d'escalader la chambre où il couche. 
Gunnar se réveille, saisit son arc, et l'homme 
qui s'était cramponné à la muraille retombe par 
terre. — Gunnar est-il là haut? lui demandent 
ses compagnons. — Vous le voyez , répond-îl 
en montrant la flèche qui lui a traversé le cœur, 
et il expire. Un autre lui succède, et retombe 
comme lui. Au milieu même de l'obscurité, 
l'adresse de Gunnar ne le trompe pas ; il dirige 
avec un coup d'œil sûr son arc contre ses adver- 
saires. Chaque flèche atteint un homme, et 
chaque homme atteint est hors de combat. 
Déjà l'ardeur des assiégeans se ralentit; ils voient 
leurs rangs se dégarnir, et regardent avec effroi 
cette fenêtre étroite d'où partent tant de flèches 
meurtrières. L'un deux propose d'incendier 
la maison , mais les autres repoussent avec indi- 
gnation ce moyen lâche et honteux. Le combat 
se ranime, et Gunnar est infatigable; du haut 
de sa demeure, il semble se jouer de la colère de 
ses ennemis et de leurs efforts impuissans. 
Deux hommes sont morts devant lui et huit 
autres sont torturés par leurs blessures. Une 



LETTKBS SUE LISLAKDE. â85 

voix s'élève encore pour demander qu'on le 
bràle dans cette maison • mais cette voix n'est 
pas écoutée. Enfin un des assiégeans parvient à 
monter auprès de la fenêtre où se tient Gunnar 
et coupe la corde de son arc. Gunnar saisit 
aussitôt sa hache et lui fend la tête en deux. Un 
second veut le remplacev^ et Gunnar lui abat 
les deux mains. Cependant il ne peut plus éloi* 
gner ses ennemis comme il le faisait avec ses 
flèches. Le malheureux les voit qui se pressent 
autour de sa demeure et cherchent à l'escalader 
l'un après l'autre; il appelle sa femme^ et lui crie : 
Coupe-moi une tresse de tes cheveux ^ et donne- 
là à ma mère, pour la tordre et enfsdre une 
corde. — * Ce que tu demandes , dit Hallgerdr, 
est-il pour toi d'un grand prix ? -^ H y va de ma 
vie y car mes ennemis ne s'empareront pas 
de moi si mon arc est en bon état. — £h bien y 
lui dit sa femme, souviens-toi du soufflet que tu 
m'as donné. J'avais promis de m'en venger. 
Voilà le jour que j'attendais. Gunnar jette sur 
elle un regard de mépris. — Je ne te deman- 
derai plus -rien, dit-il^ et il se défend avec sa 
hache et son bouclier. Long-temps encore, il 
soutient ce rude combat, mais il est seul, le 



1 



286 LETTAES SUR L18LANDE. 

nombire é^ ses ennemis l'accable ^ son sang 
coule de toutes parts , son bras s'affaiblit , et il 
tombe couvert de Uessures. 

On l'ensevelit avec des larmes ; ceux qui i'a*^ 
raient le plUs haï vantaient scm cburage^ et 
quelque temps 8t)#ès le peuple eiitourait sa 
tombe de prodiges et racontait avec entfaou- 
siastaie ses combats et sa gloire. 

Gunnar mort , la saga n'est pas finie. Les fili 
de Niai ont comme lui Une vie de guerre et d'à* 
vebtùres ; comme lui y ils s'embarquent sur un 
bateau I et^ confians dans leur force » s'aban- 
donnent au vent qui les pousse , à la vague qui 
les entraîne. Tout leur bonheur aussi est de se 
battre, tout leur orgueil est d'étonner ies gens 
du peuple par leurs récits ^ les hommes de gUenre 
par leurs ttophées. De retour en Islande, ils 
ont de violents disputes -, et le vieux Niai, à qui 
la mort de Gunnar semblait devoir t*endre le 
repos , est obligé de se rendre encore chaque 
année à l'Althing, et de payer chaque année de 
nouvelles rançons. Mais le nombre de leurs 
ennemis s'augmente sans cesse, et^bientot la 
haine qu'on leur porte retombe sur leur père. 
Un jour, ils attaquent à l'improv^te un jeune 



lETTRES StJ& LlSLÀiVDÉ. 287 

homme fort aimé dans le pays, et le tuent. La 
femme de ce jeune homme s'en va elle-même 
sur le champ de bataille relever le corjps de son 
maH y eUé le cfiépouille de ses vêtemeils ensan- 
glantés et les enferme dafas un coffi*e; puis, 
elte coiiVbque tous ses parens; VûfùÀ eux il s'en 
trouvait un , nommé Flosi , ddnt elte connaissait 
te càhictère fertiie et àudftcietuc. Qaàhd le ban- 
quet de famille est achevé , eflfe ouVre le coffre , 
et tirant ce vêtéthent de mOrt , cette robe de 
César, eDe prohônjce le cri de vëilgeânce. Tous 
le répèteiit après elle j tous jurent de la venger. 
Dans le défilé étroit de l'AlIinattiiagià, au mi- 
lieu de cette sombre enceiiite de rochers , Hosi 
rassemble ceut qui ont promis de le suivre , et 
arrête Son plan de bataille contre Niai. Un d'eut 
les ti'âhît , et va prévenir le vieillard du danger 
qui le menace ; mais Niai ne veut pas fuir; il se 
fie à sa prudehce et ses fils à leùi* àudàce. Les 
conjurés arrivent à l'entrée de la nhit, au 
nombre de cetit. Les enfans de Niâl veulent 
marcher au-devant d'eux , mais leur jpère les re- 
tient. Nous sommes trente ici, dit-il , il nous est 
plus facile de nous dépendre. Cette fois son es- 
prit de prévision l'abandonnait. Les jeuries gens 



288 LETTBSS SUR LlSLÀNDE. 

cèdent à ses ordres , mais à regret. Cependant 
ils disposent leurs armes v lancent des flèches et 
tuent plusieurs hommes. Les conjurés, effrayés 
de cette attaque , entourent la maison et y 
mettent le feu. La flamme gagne rapidement 
les solives du toit , les lambris qui couvrent les 
murailles , les femmes souffrent et se plaignent, 
et Niai leur dit : « Rassurez-vous , ne cherchez 
pas Tune et l'autre à vous décourager. Ce n'est 
qu'une tempête passagère ; Dieu est miséricor- 
dieux et ne nous laissera pas brMer ainsi dans ce 
monde ni dans l'autre. » Le vieillard cherchait 
ainsi à les consoler ; mais les flammes s'étendent 
et enveloppent la maison. Niai s'avance sur 
la porte et demaade si Flosi est' assez près pour 
l'entendre. Oui, répond Flosi, je peux t'en- 
tendre. — Eh bien, veux-tu faire la paix avec 
mes fils, ou veux-tu permettrjs à quelques-ims 
des miens de sortir? — Il n'y aura point de paix 
entre tes fils, et moi, dit Flosi , et je ne m'éloi- 
gnerai pas d'ici avant qu'ils soient tous morts ; 
mais je laisserai sortir les femmes, les enfens, 
les valets. Niai rentra et dit : « Sortez vous tous, 
qui en avez la permission : sors aussi Thorhalla, 
épouse d'Asgrim , et emmène avec toi ceux qui 



sont libres. » Thorhalla dit : « Je ne croyais pas 
me séparer ainsi de Helga, mais j'engagerai 
mon père et mes frères à Hrer vengeanoe d'mi 
tel scttentat » — « Va , s'écria Niai , tu seras 
heureuse , car tu es une digne femme. » Elle sortit 
et avec elle plusieurs personnes. Astridr dit à 
Helga , fils de Niai : « Viens avec moi , je te cou- 
vrirai d'une robe , et je cacherai ta tête sous une 
coiffe de femme. » Helga ne voulait d'abord pas 
y consentir, mais enfin il céda à ses instances. 
Astrklr lui mit une coiffe; Thorhilldrle revêtit 
d'une robe ; toutes deux l'emmenèrent avec 
elles et avec Thorgedr^ et d'autres encore. 
Mais Flosi s'écria en le voyant passer: « Voilà 
une femme qui est bien grande et qui a les 
épaules bien larges; ârrêtez^la et ne la laissez 
pas échapper. » A ces mots , Helga se dégage 
de son vêtement, tire son épée qu'il tenait cachée 
sous le bras et en frappe l'homme qui se trou- 
vait auprès de lui ; mais au même instant Flosi 
accourt , et lui abat la tête ; puis il s'approche 
de la maison enflammée et appelle Niai et sa 
femme. Niai se présente : « Je ne veux pas te 
laisser brûler ici sans défense , dit Flosi, tu es 
libre de sortir. » — «Non, répond Niai , je suis 

«9 



vieux et ti^p faible pour venger mes âb ^ mieut 
Vaut mourir que de vivre dans l'ignominie. » — 
<c Mais toi , dit Flosi à Bêrgthoa*a, il Êtut que tu 
sortes 9 tu ne dois pas périr ainsi » Bergthc»^ 
répond : « J'ai été unie jeune à Niai , j'ai priM»U 
de partager son sort. » Et tous deux r^itrent 
dans leur demeure. — Que ferons-noua iQainr 
tenant ? demande Bergthora. — Nousirons nous 
mettre dans notre lit , répond Niai y la ohaleur 
me fatigue. » Bergthora dit à Thor^ son petit- 
fils. — Je voudrais te voir sortir et échapper aux 
flammes. -*- Ma bonne mère , s'écria-l-il , tu m'as 
promis de ne pas nie quitta tant que je voudrais 
être auprès de toi. J'aime mieux meurir avec 
vous que de vous survivre. >» Bergtliora prit 
l'enfant et le porta dans le lit. — «c Maintenant, 
dit Kial à un valet ^ tu observeras Fendroit 
où nous nous p^açoqs et de quelle manière nous 
sommes coudbés, car jje ne sortirai plus d'ici , 
soit que le feu me consume ou que la fumée 
m'étouffe , et tu sauras où il feut chei'oher nos 
restes. » Le valet répondit qu'il resapliraît ce 
devoir. Peu de temps auparavant on avait tué 
un bœuf et la peau était dans la chanibre ; Niai le 
pria d'étendre cette peau sur le Ut. Le valet 



é 



UTTEES SUR yi$LAND£. ^ 

obéit. Le vieillard et sa femme se couohèndnt et 
mirent Tenfant au milieu d'eux ; pui» iU fireiil: 
le sigoe de la croix ^ recommanclèreiil: leur ame 
à Dieu y et un imtaot après la maison s'écroula* 

Leur fils Skarphedin essaya jm vain de se 
sauver. On retrouva, le lendemain > son ocm|6 
à demi consume par l«s âammes; malt leur 
gendre Kari s'élança à travers le feu, parvint à 
gagper un maniis où il se tint caché, et se vé^ 
fugia çhez^ un de ses amis. 

Lui seul surviit à une famille puissante.. £b 
quittant son frère Skarphedin > il a juré qufi s'il 
parvenait à se sauver, il le vengerait, et désor* 
mais Kari dévoue sa vie à la vengeance. Nous 
ne comprenons plus guèire aujourd'hui ces 
haines implacables, ces rêves aanglans qu'un 
homme emporte de loingues années au foiid du 
cœur. Mais à l'époque cm cette histoire se pasee, 
et pour ces farouches guerriers du Nord, c'est 
presque un sentiment religieux que la vea^ 
geance. Un soldat ^ serait cru marqué d'une 
tache infamante « tant qu'il aurait laissé une 
offense impunie, et il pensait que les valkyiiea 
l'eussent mal accueilli au Y albaUa % s'îjl s'y étaàt 
présenté sans avoir vengé Igt mort d'un Mii ou 
d'un frère. 



â02 tETTaCS SUR LISLANDB* 

Quelques jours après la nuit* de mort et d'in- 
cendie, Rari retournait à la maison de NistL 
Sous les poutres noircies par le feu , sous les 
pierres amoncelées, il chercha les restes du 
vieillard , ceux de sa femme et de ses enfans, et 
les enterra pieusement. Puis , ce premier devoir 
rempli, il ne songea plus qu'à finir la rude 
tâche qu'il s'était imposée. On le vit alors courir 
à cheval dans toute la contrée. H s'en allait d'ha- 
bitation en habitation , ne gardant qu'un seul 
désir , n'ekprimant qu'une seule pensée , la 
pensée du meurtre et de la vengeance. A ceux 
qui avaient connu Niai, il rappelle la «sagesse 
d'esprit, la douceur de caractère et les vertus 
du vieillard. A ceux qui déjà haïssaient Flosi , 
il dépeint toute la cruauté de son attentat. Aux 
/femmes, il raconte les souffrances de Bergthora, 
aux hommes l'héroïque défense de Skarphedin. 
il intéresse ainsi plusieurs familles à sa cause, 
et plusieurs des principaux habitans du pays 
s'engagent par serment à lui prêter leur appui. 
N De son côté Flosi comprend qu'il va se trou- 
ver dans une circonstance difficile, et voyage 
aussi pour s'assurer des auxiliaires. L'époque 
du thing arrive. Les deux chefs de parti s'y 



LETTRES SUR L'ISLANDE. . 203 

présentent armés de pied en cape. Ils posei^t 
leur tente l'une en face de l'autre, et rangent 
autour d'eus^ leur cohorte. L'assemblée judi- 
ciaire disparaît, et la yallée ressemble à un 
champ de. bataille. La cause qui occupait tous 
les esprits devait être plaidée le lendemain devant 
le peuple. Kari visite l'un après l'autre tous les 
juges. Flosi s'en va trouver un jurisconsulte 
nommé Eyiolfr. La saga guerrière traite tou- 
jours fort mal les hommes de loi. Celui-ci res- • 
semble à un avocat, de comédie. — De quoi me 
parlez* vous ! s'écrie-t-il avec indignation , quand 
Flosi le prie de lui donner un conseil ; ne con- 
nais-je pas toute la noirceur de votre crime, et 
croyez-vous que vous puissiez venir me suborner 
et me faire manquer à ce que me prescrit ma 
conscience? — Non , dit Fiosi, je respecte vos 
scrupules. Je voulais seulement vous donner 
un témoignage de confiance, et vous offrir 
comme une marque de respect et d'affecfion ce 
bracelet d'or. Eyiolfr pèse dans sa main le 
bracelet et s'écrie : Maintenant je vois la droi- 
ture de vos intentions; votre cause est juste, et 
je la défendrai. 

Le lendemain la foule s'assemble en tumulte 



1 



294 LETTRES SU& L*ISLANDE. 

autour des deu!s adversaires. Un homme se lève 
et prononce contre Flosi une sentence d'exil. 
Mais Eyiolfr le défend avec acharnement. Il 
récuse les témoins, il récuse les juges, et les 
hommes de guerre qui accompagnent Kari 
et son antagoniste , las de voir la discussiqn se 
prolonger, ei^ viennent aux mains. H n'y a plus 
de juges , plus d'avocats , plus de décision légale 
à prendre ; les dards volent , les boucliers ré- 
' sonnent sous le glaive qui les frappe^ et le procès 
se plaide par le fer et par le sang. La bataille 
dura tout le jour et devait encore se prolonger. 
Un vieillard, qui avait de Tascendant si^f le 
peuple, s'avança au milieu des combattans et 
proposa de faire décider cette grande lutte par 
des arbitres. La proposition est acceptée. De 
part et d'autre on nomme les arbitres, et Flosi 
et ses compagnons sont condamnés^ comme 
GuUtiâr , à une amende et à trois années d'exil. 

■ 

Mais la colère de Kari n'est pas apaisée. Il 
s'itifortne de la route qu'ont prise les meurtriers 
dé Niai, et il court après eux. Il les poursuit 
dans chaque défilé de montagnes , dans chaque 
habitation. Malheur à celui d'entre eux qui 
reèlé kTéûârt, Kari se jette sur lui comme ug 



LETTRES SUR L'ISLANDE. B9S 

oiseau de proie, et le poignarde au nom de 
Niai. Flosi quitte llslandb et Kari quitte après 
lui rislande. Il traverse les contrées étrangères 
et Kari via comme lui de mer en mer, de rivage 
en rivage. Un soir il entre chez un jarl, au 
moment où un des compagnons de Flosi ra- 
contait l'incendie de la maison de Niai. Il se 
tient immobile contre la porte et écoute. Le 
jarl demande si Skarphedin a supporté avec 
courage la douleur que lui faisait endurer le 

feu Oui, dans le commencement, dit le corn* 

pagnon de Flosi , mais ensuite il a pleuré. — Tu 
en as menti , s'écria Kari en s'élançant sur lui , 
et d'un coup de hache il l'étend à ses pieds. 

De longues ai^nëes se passent ainsi. Les deux 
guerriers sont devenus vieux , et l'âge n'a pas 
éteint la haine dans leur cœur. Mais la religion 
d'Odin était passée , et à la place où s'élevait na- 
guère l'dutel sanglant des sacrifices , le chris- 
tianisme avait posé sôti mystérieux symbole. 
Kari et Flosi sont chrétiens. Le prêtre leur 
prêche la mansuétude du cœur et le pardon 
des injures. Flosi, touché de ses paroles, s'en 
va à Rotne et se fait absoudre pat* le pape. Kari 
s'en va atissi à Rdme et demandé la même ab- 



286 LETT&ES SUR L'ISLANDE^ 

solution. Quelque temps après ce pieux pèle- 
rinage , Flosi était au milieu des siens, dans sa 
maison dislande. Un homme s'avance au devant 
de lui: c'était Kari. Les deux vieillards se ten- 
dent la main et s'embrassent. Cette fbis , c'en 
était fait, des idées Scandinaves. La vieille Islande 
s'était régénérée par le christianisme. La saga de 
Niai commençait par une guerre implacable 
et se terminait par un acte de repentir. 

Cette saga a été imprimée à Copenhague ^i 
177a. En 1809 y Johnsen en a publié une tra- 
duction latine avec un excellent vocabulaire. 



II. 



, SAGA DE GUKNLAUGI. 

A côté de cette saga de Niai , si large et si fé- 
conde en évènemens « en voici une d'une action 
simple et habilement ménagée. Les noms qui 
s'y trouvent sont historiques , les faits qu'elle 
rapporte sont vraisemblables. La scène se passe 
dans, des lieux connus, à une époque décrite 
dans plusieurs traditions certaines , et Gunn- 



.u . ^^] 



LET7&ES SU& L'ISIJ^E. 297 

laugi f le principal peisonnage de cette saga , * 
était un scalde assez célèbre dont âl nous est 
resté quelques fragmens. Mais* ce vécit auquel 
les dates, les noms de lieux donnent un carac- 
tère d'authenticité , a été embelli comme une 
'fiction et se teimine comme un roman. Les 
chroniqueurs islandais y ont laissé l'empreinte 
de leur rude énefgie, mais on dirait qu'une 
femme y dans une heure de nonchalance , a pris 
plaisir à y jeter quelques-unes de ses douces et 
rêveuses pensées. 

Un jour, Thorstein ^ le fils d'£gil , a un rêve 
qui l'agite ; il lui semble voir sur le toit de sa 
maison un cygne (i) d'une blancheur éclatante. 
Dçux aigles aux larges ailes , à l'œil de sang, au 
bec de fer, s'arrêtent près de ce cygne ; et , ja- 
loux l'un de l'autre , s'élancent dans les airs, se 
poursuivent, se déchirent, et tombent tous deux 
percés de coups et inanimés. Le cygne les re- 
garde avec douleur et pleure en les voyant 
mourir. Peu après un autre oiseau arrive et s'en- 
vole avec lui. 

Thorstein raconte ce rêve à un de ses amis , 

(i) Jl/l (cygne ) en isUndais est féminis. 



4 



29S LÉTIBIES SUR t'iSLÀIlDE. 

qui le lui explique ainsf ^ oc II te naîtra bientôt 
une fille fort belle; deut hommes puissant se 
tueroilt pour elle, mais un troisième arrivera 
après eût et l'épousera. » 
« Le commencement de cette prédiction ne tarde 
pas à se réaliser. La feratne de Thorstein met an 
monde une tille qui , en gr^ndissanf , se distingue 
par ^â grâce et sa rare beauté. Cette fille se 
nottitue tïelga. 

Non loin de la demeure de Helga vivait le père 
de Gunnlaugi; c'était un Islandais riche et 
considéré ^ mais d'Un caraôtèrë difficile ; sôti fils 
eut une querelle avec lui et vint se réfugier chez 
Thorstein. Là, il connut Helga, et tous deux 
^'aimèrent, et tous deux passèrent de Idtigs 
jours à travailler l'un près de l'autre, et de 
tongues Veillées d'hiver à Se regarder et à causer 
ensemble. Gunnlaugi était grand et fort; il avait 
le courage du guerrier et l'imagination du poète. 
Quelques semaines auparavant , il eût bravé la 
îner et les combats pour réaliser un de ses rêves 
de gloire ; maintenant son plus beaU réVe était 

de i*estèr là , de toîr son Helga et de lui parler 

d'amour. 

Un soir que tous les gens de la tMîson étaient 



LETTRES SUR L'ISLAITDE. S99 

réunis ddns là même -chambre , U. dit à Thor- 
stein a « Jl est une formule importante que je ne 
connais pas et que je veux apprendre de vous , 
c'est celle qu on prononce en se maH:ant. » 
Thorstein la lui enseigna. -— « Attendez , s'écria 
Gunnlaugi , et prenant la main de sa bien-aimée^ 
il répéta avec enthousiasme le serment solennel. 
Maintenant 9 ajouta-t-il, vous voyez que nous 
sommes bien légalement mariés , et j'en prends 
à témoin ceux qui m'ont entendu, n 

Peu de jours après, il alla trouver son père Qt 
revint avec lui demander formellement la main 
de Helga. — Je veuit bien donner ma fille à 
Oudnlaugi , dit Thorstein , mais il est encore 
trop jeune; qu'il voyage pendant trois ans; à 
son retour je tiendrai ma promesse. 

Gunnlaugi part avec douleur et cependant 
avec espoir ; il avait de%larmes dans les yeux en 
serrant la main de Helga ; mais il songea à son 
retour, et un rayon de joie dissipa la tristesse de 
son regard. A dix-huit ans , Fimaginatibn est si 
riche et l'espérance si belle ! Comment douter 
du sort quand on s'embarque avec des rêves 
de poésie^ et un premier amour dans le cœur? 

Gunnlaugi s'en alla donc commencer son pë- 



300 LETTRES SCR L'Is\jkin>E. 

lerinage; il visita le Danemark et la Norvège, 
l'Angleterre et Tlrlande. Son courage de jeune 
homme s'était affermi , sou talent de âcalde s'é- 
tait développé; il sillonna la mer sans crainte, et 
s'arrêta avec joia^dans les salles de festin où ses 
vers, le faisaient rechercher. Les jarl et les rois 
aimaient à le voir séjourner à leur cour. Lés uns 
lui donnaient des bracelets en or, d'autres de 
riches instrumens. Quand il .reçoit tous ses pré- 
sens, il songe à Helga et se réjouit de lui en 
fjiire un jour hommage. Quelquefois plusieurs 
scaldes se rassemblent chez le même jarl, et, 
comme jadis sous les chênes de Mantoue, ou 
comme , au moyen-âge , dans les murs gothiques 
de la Wartbourg , ils s'essaient l'un après l'autre 
à chanter, et Gunnlaugi se distingue entre eux 
tous. 

Un jour il arrive à Ugsal , et trouve chez le jarl 
un de ses compatriotes , voyageur et poète 
comme lui. Cet homme s'appelle Rafii. Il s'est 
acquis une certaine réputation comme scalde, 
mais c'est un scalde de la méchante espèce, car 
il s'irrite du succès des autres, et il a l'ame 
étroite et vindicative. Tous deux chantent de- 
vant le prince chez lequel ils sont réunis, et tous 



LETIRES SUR L'ISLAl^E. 301 

deuxblâment réciproquement leurs vers. Ounn- 
laugi accepte sans murmurer la critique de* son 
rival, mais celui-ci lui dit en le quittant : — Tu 
m'as offensé en fiice du jarl, je m'en vengerai. Etil 
part pour rislande.GunnIaugiretoumeen Angle- 
terre. 

Rafn devient amoureux de Helga, et la de- 
mande en mariage ; mais le vieux Thorstein a la 
parole fidèle , le coeur loyal , et il répond : « Tai 
promis nia fille à Gunnlaugi , je. dois attendre en- 
core six mois , s'il ne revient pas à cette époque , 
nous verrons. » Six mois se passent , et puis un' 
an^ Gunnlaugi est retenu en Angleterre par 
des préparatifs de guerre avec le Danemark ; 
il ne peut, sans manqujer à l'honneur, quitter 
d&ns 4e telles circonstances le roi qui l'a comblé 
de bienfaits. Pendant ce teiïips , Rafn dominé 
* tout à la fois et par l'amour que lui inspire 
la jeune, fille , et par la haine qu'il garde à son 
rival , renouvelle sa demande , et le mariage est 
décidé. A cette liouvdile, la pauvre Helga pleure 
beaucoup, mais son père l'ordonnait, et elle 
. n'espérait plus guère revoir jamais son bien-aimé. 

Gunnlaugi arrive le jour même où la décision 
venait d'être prise, où Thorstein avait engagé sa 



302 i£rnuïs S0& vmJkSDm. 

parole , et il va à la noce bien trôte et Ibrt dé- 
courage. Pendant que la grande coupe d'hydro- 
mel circule autour de la table, Helga et lui se 
regardent et pensent à leurs entreti^is d'autre- 
fois , k leurs hes&jx rêves trompés^ Ils étaient 
trop loin l'un de l'autre , pour pouvoir se parler, 
mais après le dîner, il s'approoba d'elle et lui 
donna le vêtement ^oré qu'il avait reçu d'un 
roi ; puis il s'en retourna douloureusement par 
le chemin qu^il parcounut quatre ani}ées aupa- 
ravant avec tant de joie et d'amour. • 

' Quand l'été vint, il se rendit à l' Althiag;^ il 
avait l'ame désespérée , et s'avançant au milieu 
delà foule , il s'écria : ilafo est^ii ici? — |ifo voilà, 
dit Rafh , que veux-tu? — Tu m'as enlevé la 
femme que j'aimais et je veux me ^euger. J^ t's(|>- 
pelle en duel d'ici à trois jours. Rafia accepte. 
Au jour indiqué , les deux adversaires arn- * 
vent sur le ch^p de bataille et s!atlaquent 
aveq colère. Bafii blesse légèrement Gunulaugi, 
oelui-d voudrait continuer; mais leurs amis les 
séparent , et le lendemain on publia la loi qui 
interdisait formellement toute espèce de du^l . 
^judiciaire en Islande (i). 

(i) lisdiMl jdKiUM^kppciahiMiVaii^n.G^ 



JBn retournant d^^ez lui, Gunnl%ugi aperçoit , 
au Retour d'une nvière, Helga» qui le regarde 
et vient à lui. Ils s'^i^seoient dans un cjjanip de 
gaZiOn et causent long-temps ensiepiUe du passé, 
et puis de lavenir ; du passé plein de charmantes 
images , et de Favenir bien long et bien sombre. 
Quand ils se quittent , Helga s'arrête encore 
pour Je ycâr, çt-le salue de Iqin} <re fut pour lui 
la dernière beuve d^^unour et le^^nier rayon de 
jjoie. jQue^ues jours aptes, B^ff^ vint le trquver 
et lui dît : • 0^ a suspendu jpot{;e duel en 
hUamàeyje vien^tè propocîer 4e le conUmuer en 
Norvège; là du moins nous suerons libres, et 
personne n'essAiera de noi^ réçdi^cîU^r, d 

^ Gunnlaugi accuei^fe avec bwheur eette pro- 
positips, et, le printemps vftnu,, ils s'em* 
barquent, arrivent en Norvège^ et se.reqdeJ9t 
avec dein^ témoins dans unepluîne écartée. Les 
téniKHias se battent , et tQiibe^t Ifs premiers 9 
les deux scaldês restent «@uls, Il« s'élancent l'un 
contre TaiUre aVao impét^p^té, brisent leurs 
glaives, fracassent leuBs boucliers, ^t Gunnlaugi 
coupe k^ambedesanadvesïsaire. Mais&afn $'ap- 

bitude qu*on avait anciennement d'aller se kittre dans uûe petite ile 
(B^lm^, IfiLhixfak proierivit 0M>4iMkfiil pitawlgiée en i^si. 



•1 



304 LETTREt SUR tiSL ANDE / 

puie contre oïl arbi^ etne tombe' pas. *^ Te Toilà 
vaincu , dit l'amant de Helgaf, tu ne peux plus 
combattre , je te fais grâce cle la vie. — Àh ! s'é- 
érie Rafn, je «onibattrais bien encore si je pou- 
vais apaiser la soif qui me tourmente. 

A ces mots , Guniilaugi court à la source voi- 
sine, puise de l'eau dans son casque, et la lui 
rapporte en toute hâte , m^is §t»i9oment où son 
perfide acïversaire saisit d'une main le casque , 
de l'autre il donné à Gmnnlaugi un grand «coup 
d'épée. Lajutte se renouvelé plus ardente, plus 
passiohnée que jamais. *£nnn l^afn expiré sous 
le glaive , mais Gunnlaugi était couvert dé blés- 
sures et mourût trois jours après. 

Quand on apprit cet événement en Is- 
lande , Helga prit le deuil> et ne parla pas de 
Rafh, mais souvent de Gunnlaugi; pms elle 
céda encore aux instances de son père et ^se 
maria de nouveau. Afais dans ses pionieiii^ de 
solitude , sa grande joie était de prendre le vête- 
ment que i^on acnant Jui avait domné, ^ de 
rêver en le regardant. * 

H arriva dans ce temps une épidémie en 
Islande, et la jeune femme en fut«tteinte. 
Quand eUe sentit sa fin venir elle iqppela spn 



LETniES SI}& L'ISLANDE. 305 

mari et le pria de lui apporter le vêtement de 
Gunnlaugi; elle le posa sur elle, le pressa sur 
son cœur, ferma les yeux et s'endormit. 

La saga de Gunnlaugi , comme celle de Niai, 
faisait partie des livres légués par Magnussen à 
l'Université de Copenhague. On en a publié , en 
l'j'jS, une très belle édition in-4% avec up 
glossaire , des notes et deux dissertations fort in- 
téressantes. 



III. 



SAGA DE FRITHIOF. 



Cette saga date de la fin du xui?, ou du com- 
mencement du XIV® siècle. Elle a été vraisembla- 
blement composée d'après les chants de scaldes 
qui y sont en partie intercalés ; elle ne présente 
ni la valeur historique de celle de Niai, ni la 
variété de faits qui se trouve dans celle d'Egil ; 
elle est courte , mais énergique , et comme ta* 
bleau de mœurs elle mérite d'être consultée. Le 
héros de cette saga^ Frithiof , est un type des 
guerrieirs Scandinaves. On l'appelle Frithiof-le- 






ao 



• r 



306 LETTRES SUR LlSLAm>& 

Hardi {Frithiof en Frœkn). Et il est noble et 
généreux , loyal et galant ; son histoire a été très 
populaire dans le Nord. Les paysans de la Suède, 
de la Norvège, de l'Islande, l'ont souvent répétée, 
et les poètes Font chantée. 

Il y avait autrefois en Norvège, dit la sa^, 
tin roi nommé Béli ; il avait deux fila : Helgi et 
Hal£dan , et une fille ^ qu'on âppekit Ingeborg 
la belle {Ingibiorga hinnfagra). Nc^ loin de 
la demeure du roi vivait un homme fort riche 
et puissant ; c'était Thorstein , le père de Fri- 
thiof. 

Ingeborg et Frithiof avaient été élevés en* 
semble. Tout jeunes encore , ils avaient appris 
à s'aimer, et ils avaient juré de s'aimer toujours ; 
letifs |)ères observaient avec joie cette sympa- 
\ thîè mutuelle. Quand Beli mourut ^ il recom- 
manda à ses fils dé rester fidèlement attachés à la 
Êimiite de Thorstein ^ quand Thorstein mourut , 
il pria Frithiof ^étre à j*mais dévoué aux en- 
fans de son roi. 

Frithiof grandissait, et chaque année on 
voyait se dételdj^ël* eti lui une nouvelle force 
et une nouvelle vie ; U était de tous ks jeunes 
hommiss de k Kwvége le phtt adroit et le plus 



UnU$ SUR L'ISUHl». fMT 

« 

fort 9 le plus beau et le plus fier, et qutnd il wX 
hérité des grands biens de Thorstem il se trouva 
plus riche que les jarl ; il marchait de pair avec 
les princes. De toutes parts on entendait fiûre 
son éloge, et ces louanges continaellea eméu- 
tèrent l'envie et la haine des fiyis de Bélif etix 
aussi avaient hérité des biens de leur père f et ils 
étaient devenus rois ; mais ils avaient l'esprit in- 
juste j la main fEÛble, Tame étroite. 

Frithiof vient leur demander la main d'Inge- 
biorg, et ils, la lui refusent durement* Le fila de 
Thorstem, qui connaissait sa force, leur dît: 
<r Vous me dédaignes maintenant , voua viendreE 
un jour implorer mon appui et vous ne robtien- 
dre2 pas. » Dès ce jour il quitte la demeun 
royale et n'y reparaît plus. 

Un autre roi de Norvège , Rring , apprend 
que Frithiof s'est séparé de Helgi et de Halfdan, 
et comme c'était le seul homme qu'il craignit , 
bien sûr désormais de n'avoir plus à lutter contre 
lui, il déclare la guerre aux deux jeunes rois. Les 
fils de Beli envoient alors prier Frithiof de les 
secourir; mais le héros répond à leur message 
par des paroles de mépris. Forcés de se mettre 
en campagne, Helgi et HalAkn enferment 



3iOS LETTHES Sim L'ISLANDE. 

Ingeborg dans une forteresse , ils lui donnent 
huit femmes pour la garder, et défendent à Fri- 
thiof de venir la voir. 

A peine sont-ils partis que Frithiof revêt ses 
plus beaux habits , entre dans la forteresse y et 
demande a voir sa bien*aimée. — Gomment, lui 
dit la timide Ingeborg, comment as-tu osé bra- 
ver la défense de mes frères ? — Que m'impûrf e 
la défense de tes frères ? répond Frithiof. Mieux 
vaut les irriter à tout jamais que de passer 
un jour sans te voir. Et les deux amans s'as- 
seoient Fun auprès de Tautre , et ils renouvellent 
leurs sermens d'amour, et ils échangent leur 
anneau d!or. L'auteur de la saga n'entre pas dans 
de longs détails -«sur ces entretiens mystérieux; 
il ne dit qu'un mot , mais ce mot est expressif: 
Frithiof accourait au château et il se réjouissait 
près d'Ingeborg (ok skemti sèr vid Ingi^ 
biœrgu). 

Pendant ce temps, Helgi et Halfdan marchent à 
la rencontre de Hring. Mais l'aspectde l'armée en- 
nemie leur fait peur. Le roi Hring demande à 
épouser Ingeborg , et pour en avoir plus tôt fini , 
ils y consentent. Lemariage est décidé, et la pau- 
vre Ingeborgest contrainte d'oublier ses amours 



USTTJL£S SUR I/ISUINDE, 309 

pour obéir à la volonté de ses frères. . Ce n!est 
pas d'aujourd'hui, comme on le voit,. que les 
filles de rois se marient par convenance poli- 
tique. Les princesses norvégiennes du temps de 
'Frithiof étaient comme les reines du xix* siècle. 

Cependant Helgi et Halfdan apprennent que 
Frithiof a pénétré dans la demeure qui lui était 
interdite. Pour le punir, ils lui ordonnent en 
leur qualité de rois de quitter le pays,. et d'aller 
aux îles Orcades chercher le tribut qui leur 
est dû. 

Frithiof obéit. Il rassemble dix-huit hoipmes 

courageux et dévoués , et s'embarque sur VJSl" 

lidcy le meilleur navire qu'on ait jamais vu en 

.liorvége. Mais à peine le bâtiment est-il^ en 

pleine mer, qu'une tempête violente éclate. Le 

vent gronde, les vagues mugissent. Pas un bras 

n'est assez adroit, pas une rame n'est assez 

forte pour soutenir le navire qui bondit sur Jes 

.flots et menace à tout instant de s'engloutir. 

. Au milieu de Forage , Frithiof se souvient de 

son amour et chante son Ingeborg. )X n'attribue 

cette tempête ni au hasard, ni à la colère des 

dieux, mais à la méchanceté de deux sorcières 

envoyées par son ennemi. «Je vois, dit>il, je 



310 LET11UE8 SU& LlSLàNDE, 

irdb au milieu deû flots , deux sorcières envoyées 
par Heltgi. » 



M^ TlwaUhmur 
Tworà&m ' 

Thcer hefir Hdgi 
ftlngM MBdar 



Gette idée ne fait que lui dot^ner une nouvelle 
ârdettt*. Il ranime le courage de ses compagnons^ 
3 Ttiiiie avec force , et après avoir été ballotté 
par la mér et jeté sur une côte lointaine , il 
àtrive aux lies Orcades. Le Jarl Àngantyr Tac- 
cmeille avec amitié : ^^ Te ne te donnerai rien , lui 
iSit-il , pour tes deux rois que je méprise , mais 

je te donnerai à toi tout ce que tu voudras. 

< 

f titliiof reste quelque temps auprès de lui et 
se remet efi route. 

fin arrivant dans son pays ^ il apprend que 
fielgi et ftalfdan ont, pendant son absence, 
intenidBé sa maison , pillé son domaine. Tons 
disux célébraient alors la fête de Balder. Il s'a- 
vance dans le temple ^ jette la bourse quHl a 
rapportée à la tête de Helgi et lui casse les dents; 
puis il intendie le temple et s'en i^. Les deux 
rois veulent te poursuivre mi^is Frilhiof a brisé 



uma 6U& vjsuinA su 

leurs vaiMeftax , et il n'en reste pas un seul dont 
on puisse se servir. 

Le hardi guerrier s'âoî|[ne. Il s'embarque de 
nouveau sur VEllide; il s'élance sur les vagues 
et s'en va comme le vent le pousse ^ de rirage 
^1 rivage. Ses deux ennemis le déclarent pro^ 
scrit. Mais que lui importe? Il a conquis un autre 
domaine ; il est devenu roi de la mer. Cepen» 
dant il n'exerce pas d'indignes pirateries comme 
les au)tres vikingr. Il s'attaque avep joie aux 
riches et aux forts ^ mais il prend pitié du 
pauvre pécheur et respecte la barque du mar- 
dband. 

Trois années se passeni: ainsi , et son nom 
^levient célèbre , et de tout côté ou raconte 
ses aventures j on célèbre sa valeur et sa no^ 
blesse d'ame. Pour lui il se souvient sans cesse 
de son ingeborg; il la regrette ^ et après avoir 
en vain cherché à se distraire par une vie 
aventureuse y il prend la résolution d'aller la 
Toîr. 

U se revêt d'un déguisement et se présente 
sous un faux nom dans la demeure du roi 
Hring ; mais le n>i le reccmnait aussitôt et le 
£iit asseoîr à sa table, fl n'i^ore pas que Fri- 



312 tETTRES SUR L'ISUlNDE. 

thiof a été Tamant d'Ingeborg; il devine le mo« 
tif qui ramène; mais il sait aussi quelle est 
sa loyauté , et il a confiance en lui. Bientôt le 
jeune guerrier justifie cette confiance^ Le roi 
et Ingeborg traversaient un fleuve couvert , en 
apparence, d'une épaisse couche de. glace. La 
glace se rompt sous eux, ils tombent dans l'a- 
bîme, et c'est Frihtiof qui les sauve au péril de 
sa vie. — Merci, lui dit le .roi qui ne veut pas 
montrer qu'il le reconnaît, vous avez agi avec 
héroïsme , et Frithiof n'eût pas mieux fait. 

Un autre jour, Hring va à la chasse ; il s'égare 
dans la foret , s'éloigne de ses compagnons et 
Frithiof est seul auprès de lui. — Je suis las, 
dit-il, j ai besoin de me reposer ; et il tombe au 
pied d'un arbre épuisé de fatigue et s'endort 
d'un profond sommeil. Frithiof le voyant seul, 
loin de tout secours , sans défense , comprend 
aussitôt les tentations auxquelles il va être en 
proie. Cet homme qui repose ainsi devant lui , 
c'est un rival heureux , c'est l'époux dlngeborg, 
c'est celui qui Fempéche de s'unir à celle qu'il 
aime et dont il est aimé. Une pensée sinistre 
traverse son esprit, mais de peur d'y succom- 
ber, il tire son épée et la jette loin de lui. 



/ 



f 



LETTRES SUR lilSLANDE . 343 

• Le roi en s'éveillant aperçoit d'un coup d'œil 
tout ce qui s'est passé. — J'étais sûr, dit-il , 
que je pouvais me fier à toi. Je t'ai reconnu dès 
le premier jour y et je t'ai fait asseoir à côté de 
moi comme un frère d'armes. Reste ici. Je suis 
vieux, mes enfans sont jeunes; quand je serai 
jnort, tu prendras soin d'eux et tu gouverneras 
mon royaume. 

Frithiof reste. Quelque temps après , le vieux 
roi meurt. Frithiof épouse Ingeborg et règne 
avec elle. Ses anciens ennemis viennent encore 
l'attaquer y mais il en tue un, s'empare de ses 
états , et oblige l'autre à lui payer tribut. 

Dans son poëme sur Frithiof, Tegner a suivi 
fidèlement la saga; il n'a cherché ni à y mêler de 
nouveaux épisodes, ni à la corriger, ni à l'em- 
bellir; il l'a prise comme un canevas rigoureux , 
et en s'associant à l'esprit de celui qui avait 
composé cette chronique, aux mœurs qui y sont 
dépeintes, au caractère du temps qui s'y reflète, 
il a seulement développé chaque fait et chanté 
quelque situation. Quelques-uns de ces chants 
sont très beaux, notamment celui quiiraconte 
les heures d'amour que Frithiof passait auprès 
dlngeborg , et la scène d'adieu des deux amans, 



314 LETTRfS SUR L'ISlAKDfi. 

et le «liant héroïque que Frithief entonne 
au milieu de forage ( i ). 11 en est un autre encore 
qui nous a paru présenter un tableau assez ca- 
ractéristique de quelques usages du Nord dé- 
peints çà et là dans les sagas. Cest le xyii* chant. 

« Le rof Hring est assis sur son siège élevé; il cé- 
lèbre les fêtes de Jul (a) et boit rhydromel. Près 
de lui est assise la reine au visage blanc et rose. 
En les voyant, chacun croit voir Pimage vi- 
vante de Tautomne et du printemps. Ingeborg 
représente le doux printemps , et Hring , le firoid 
automne (3). 

(c Un vieillard inconnu s'avance dans la salle; 
une peau d'ours le couvre des pieds à la tête; 

(z) Ce poëme» qui a en en trèf peu de temps six éditÎQOS e» 
Saède, a été traduit en allemand par Mohnike; en anglais^ par 
mademoiselle Gamet H serait à souhaiter qu'il fût truduk en français. 

(a) Kuog Ring han satt i hœgbœnk om julen och drack miœd , 
Uos honom satt hans drottuing sa hvit odi rosenroed. 
Sûm 'vêr ofik bout dem bada man sag fafiedvid hTarauiy 
Hon Tar den friska varen • daokuina hœst var ban. 

(3) Fête très ancienne qui se célébrait dans la ScandinaTie au 
gdflûe .4'iii¥Br« Oa j faisait das aacrifiees .de saag , d l'on paaaaic le 
reste du temps à boine. h» mot Jul viçnt probablement du mat sné^ 
dois et danois Hitd, qui signjfie roue, et qui indiquait Je mouvement 
périodique defannée. 



IXnmiS 5U& VïShAJtDE. 315 

il porte un bâton k la main et semUe marcher 
avec peine ; mais il dépasse par sa haute taUle 
tous ceux qui sont là. 

« Il s'asseoit sur un des bancs rangés le long de 
la porte: c'est encore aujourd'hui comme c'é^ 
tait autrefois la place du pauvre. Les courtisans 
regardaient avec dédain cet homme couvert 
d'une peau d'ours , et se le montraient du doigt 
en riant. 

« A cet aspect , les yeux de l'étranger s'en-» 
flamment de cdère; il s'approdie de l'un d'^ix,, 
le saisit d'une main robuste et le renverse 4'un 
seul Coup ; les autres se taisent, et leur silence 
semble dire : Nous en aurions fait autant. 

•*-^ Qui fait donc tout ce bruit ? Quel est le 
téméraire qui ose troubler le repos du roi ? Viens 
ici, vieillard y viens et causons ensemble; dis- 
moi qud est ton nom , ce que tu veux , et d'où 
tu viens ? Ainsi parle le roi à l'étranger en 
colère. 

— Tu demandes beaucoup de choses , ô roi; 
mais je vais te répondre. Je ne te dirai pas mon 
nom; ce secret m'appartient. J'ai été élevé dans 
la douleur. Tai perdu mon héritage. Je viens de 



1 

I 



316 LETTKES SUR L'JSLAia>E. 

la terre des loups (i) ; c'est là que j'étais la der- 
nière nuit 

ce Autrefois, oh! comme je m'élançais joyeuse- 
ment dans l'espace avec mon dragon (a) , il avait 
<ie puissantes ailes , et il fuyait sur les vagues si 
léger et si fort ; maintenant il est usé, et ses dé- 
bris sont sur le rivage. Moi , je suis vieux et je 
prépare le sel au bord de la mer. ' 

c Je venais ici pour observer ta sagesse qui est 
renommée au loin ; ces hommes m'ont reçu avec 
-mépris et je n'ai pu le supporter. J'en ai pris un 
par la poitrine, je l'ai renversé par terre; mais 
il s'est relevé et n'a point de mal. Ainsi pardonne- 
moi. 

— J'approuve tes paroles , dit le roi ; le vieil- 
lard doit être respecté; viens t'asseoir à ma 
table ; mais laisse tomber cette peau d'ours qui 
t'enveloppe , montre toi tel que tu es : les dégui- 
semens ne me donnent aucune joie, et je veux 
que la joie entre ici. 

(i) Il y a dans la saga une amphibologie qu'il serait difficile de 

faire passer dans noire langue. Frithiof dit : Tétais la nuit à Vlf^ et 

• et j*ai été élevé à angti,^ At ujs var ek inatten i angfi «vor ek upp' 

Jœdr. Mais ulf signifie loup, et angri douleur. Tegner a oonserré 

la même expression. 

(a) Vaisseau portant Tiinage d'un dragon. 



LETTRES SUR L'ISLANDE. 317 

ce II laisse tomber sa peau d'ours, et au lieu d'un 
vieillard on aperçoit un beau jeune homme; au- 
tour de son front , sur ses larges épaules, 
ses cheveux blonds flottent comme des boucles 
d'or. 

ce II porte un riche manteau de velours bleu et 
une large ceinture d'argent, sur laquelle sont 
gravés des animaux. L'artiste les a travaillés avec 
soin, et ils sont disposés de telle manière qu'ils 
semblent courir l'un après l'autre autour du 
héros. 
' <K A son bras est attaché un anneau d'or; à son 
côté une épée brille comme l'éclair. Le héros 
jette autour de lui un regard audacieux; il est 
beau comme Balder; il est grand comme Asa- 
thor. 

ce Le visage de la reine change de couleur à 
tout instant ; l'incarnat de ses joues ressemble 
au reflet d'une lueur de pourpre qui brille sur 
la neige, et le mouvement de son sein ressemble 
à celui de deux lis qui se penchent su:!* une mer 
agitée. 

ce Cependant le cor sonne. Puis il se fait dans 
toute la salle un grand silence. Le moment- est 



318 LETTaEft SUa L'ISUITDE. 

yenu de sacrifier à Freya. On amèae le porc^ la 
tête entourée de guirlandes ; il a des pommes 
entre les mâchoires et il semble marcher sur le 
plat d'argent. 

ce Le vieux foi Hring se lève avec sa chevidure 
blanche, et , touchant la tête du porc : « Je jure, 
dit-il, de vaincre Frithiof , si grand guerrier 
qu'il soit. Aide-moi , Freir, et toi ^ Odin , et toi , 
puissant Thor. d 

ce L'étranger fait entendre Un rire sardonique. 
Un mouvement de colère anime son visage. Avec 
son épée il frappe si fort sur la table que toute 
la salle en retentit , et chaque guerrier, ému, se 
lève sur son siège. 

« Et maintenant , dit-il , écoute , 6 roi , ma 
promesse. Je connais Frithiof; il est mon ami , 
je jure de le défendre ccmti'e le monde entier. 
Pour cek j'ai foi dans les nornes et dans ma 
bonne épée. » 

a Le roi sourit , et dit : « Étranger, tOQ langage 
est fier, mais chacun parie librement dans la 
salle des rois du Nord. Reine , remplis sa coupe 
du mdlleur vin. J'espère qu'il sera notre h6te cet 
hiver. » 



LETTRES 8U& L1SUNDB. 319 

<c La reine prend la coupe placée devant elle* 
C'était un vase précieux fait avec le crâne d'un 
taureau ; il était posé sur un piédestal d'argent , 
entouré de cercles d'or, et orné de caractères 
runiques et d'images de l'ancien temps. 

« Les yeux baissés ^ la reine l'offre à Frithiof ; 
mais sa main tremble, et elle laisse tomber 
quelques gouttes de vin qui brillent sur ses 
doigts de neige comme les rayons du soleil sur 
des feuilles de lis. 

a Le héros prend avec joie cette large coupe; 
deux hommes comme ceux d'aujourd'hui ne 
Feussent pas vidée ; mais lui , sans hésiter un 
instant , pour faire honneur à la reine , la vide 
d'un seul trait. 

(c Alors le scalde prend sa harpe.^Il était assis 
près de la table du roi ; il chante les amours du 
Nord , les amours de Hagbard et de la belle 
Signe. Aux accens de sa voix attendrie, le cœur 
des guerriers tressaille sous l'armure de fer. 

a II chante les salles du Valhalla , le bonheur 
des héros , les exploits des vieux guerriers sur 
mer et sur terre. Chaque main saisit la poi- 
gnée du glaive; chaque regard étincelle, et la 
coupe circule joyeusement autour de la table. 



320 LETTRES SUE L'ISLANDE. 

ce Tousles guerriers restèrent ainsi à boiredans 
la salle royale. Tous célébrèrent dignement la 
fête de Jul ; puis ils s'endormirent sans soucis et 
sans tristesse ; mais le roi dormait près de la belle 
Ingeborg. » 



X. 



LANGUE ET LITTÉRATURE. 



' Les écrivains du Nord, qui ont cherché à re- 
monter aussi haut' que possible dans les tradi- 
tions primitives de leur pays, divisent en deux 
grandes familles la race gotho-caucasienne dont 
ils font provenir tant de peuples. La première 
se répand dans l'Inde, l'Egypte, et s'avance 
jusqu'au Thibet. Elle adore le soleil, elle se 
* baigne dans le Gange, elle bâtit les pyramides. 
C'est la fiUe aînée de Sem, celle à qui sont 



at 



3S2 . LETTRES SUE. 

■ 

échus en partage les rives fécondes, du Nil, et 
les jardins poétiques de Sacomtala. Mous rer 
courons, à elle comme à notre sœur aînée/ Son 
sphynx a des oracles que nous voudrions^ con- 
naître. Ses védas renfertnent des trésors de 
sagesse que nous ne nous lassons pas de fomiler^ 
et. quand, à travers les siècles,- son langage 
mystérieux nous arrive, ou par une inscription 
symbolique, ou par le chant du poète, notre 
esprit devient attentif, comme si elle allait nous 
révéler tous les secrets du passé et toutes les 
lois de Tavenir. ♦ * 

La seconde famille s'avance sur le Jittoral de 
la mer Noire, le long de la* mer Caspienne. 
Elle touche d'un côté à la Sibérie , de l'autre' au 
Pont-Euxin, et c'est là que les Scandinaves 
plaçaient leur Asgaard, la demeure de lei»rs 
dieux. Comme un fleuve qui déborde, elle s'é- 
tend au nord et au midi, et de trois côtés dif- 
férens inonde toute l'Europe. La race gothique 
peuple les forêts de la Scandinavie , elle occupe 
le Danemark , la Suède, la Norvège, et lui donne 
une même rehgion et une même langue. La se* 
conde race s'en va , avec des armures de fer, là 
où l'Elbe, aujourd'hui, murmure tristement 



dans ces plaines de Dresde traverséiQf^j)|Li| tant 
de batailles; là où le Rhin bondit au pif^^J^i^* 
cbenfels^ et de sa vague azurée caress^^l^l^gpf^f 
tourelle et les coteaux de; Rudeshevi^,(/c]()^éf 
par les Minnesinger. Elle est ardente * et ^ifffir* 
gique^ jalouse de spn indépendance , fière de 
sa force et de son courage. Ses jours de fête sont 
des batailles , et ses premiers poètes sont des 
soldats. Elle envahit successivement la Saxe ^ 
kSouabe , l'Helvétie , et une partie de la Gaule. 
Laissez-la venir. Bientôt elle sera aux portes de 
Rome et fera reculer les conquérans du monde 
devant elle. , 

Mais par les montagees de la Thrace, par la 
Macédoine et rillyrie^ parles champs phrygiens^ 
par les plaines d'oliviers de la Grèce, voici venir 
la troisième race. Celle-ci est jeune et riante; 
elle se couronne de fleurs et se crée des mythes 
d'auiour. Avec sa fraîche et charmante imagi- 
nation 9 elle s en va semant sur ses pas la fable 
ingénieuse, faisant de sa religion un poëme, 
et de ce poëmé un chant de joie. Cette mon- 
tagne, qui s'élève devant elle, c'est TOlympe, 
cette autre le Parnasse, et cette nier qui sou* 
pire sur le rivage est celle qui a enÊmté la déesse 



324 UEmUBS SCK VJSJtJ^JXDg^. 

de la beauté* Tout ce qui lui vient des autres 
peuples s'épure et s'embellit en passant par ses 
lèvres' poétiques ou par ses mains d'artiste. 
C'était un édifice informe , c'est maintenant le 
temple de Diane ; c'était unç grossière statue 
d'Isis, c'est la Vénus de Praxitèle; c'était le 
récit mystérieux de quelque prêtre égyptien , 
c'est devenu un chant d'Homère , une scène de 
Sophocle f une ode d'Anacréon. 

Et maintenant, à prendre l'une après Tautre 
ces trois races , qui croirait qu'elles ont eu un 
même berceau y qu elles proviennent de la même 
souche ? Ni leurs n^œurs , ni leur caractère , ni 
leur histoire, ne se ressemblent; mais il existe 
entre elles un lien continu que le temps a rendu 
peu à peu moins apparent , sans qu'il se soit 
jamais brisé. Il y a encore, entre le Nord et 
l'Orient , un signe de parenté qui s'est maintenu 
à travers les siècles et les révolutions ; ce signe, 
c'est la langue , la langue islandaise , la vieille 
langue Scandinave, dont il est facile de recon- 
naître l'identité avec les dialectes germaniques 
et les dialectes grecs. Ainsi , en remontant par 
l'anglais et le hollandais, par le danois et le 
suédois, jusqu'à l'anglo-saxon, au vieil aile--. 



LETTRES SUR I«*ISLA^DE. 325 

mand, à Tislandais, et de là .'jusqu'au méso-go*^ 
thique, on arriverait à démontrer très bien 
de quelle racine tous ces rameaux sont sortis et 
comment ils ont divergé. Od pourrait faire la 
carte géographique de toutes ces langues ,* les 
suivre comme autant de fleuves dans leurs si- 
nuosités, daus leurs conquêtes , et, à l'aide de 
ces études philologiques , constater la migration 
des peuples, mieux qu'on n'a jamais pu le faire 
par d'autres rapprochemens. a Car, comme l'a dit 
Rask , les lois, les mœurs, la religion changent; 
la langue reste, et, pour apprendre à connaître 
l'origine d'un peuple, pour pénétrer dans un 
passé obscur où la tradition certaine nous 
manque , où l'histoire est souvent interrompue, 
il n'est pas de guide plus sûr que les langues (i). » 
Il n'y avait autrefois , dans la Scandinavie , 
qu'une seule langue , et elle s'étendait même à 
quelques parties de l'Angleterre. Plusieurs livres 
authentiques en font foi (a). On l'appelait 

(i) Undersœgelse om det garnie nordiske sprog. 

(a) Tunga koni met theim hingat er ver kollum norrœiia ok gekk 

Q tunga um Saxland , Daomœrk, ok Svitbtod , Noreg, ok um nok* 

kurn blute Einglands. — Ces honumes ( les Aaes ) apportèrent avec 

eux la laogue qp. e nous appelons langue du nord , et elle se répandit 

en Saxe, en Danemark , en Suède, en Norvège , et dans quelques 



a 



326 LETTRES SUR L^SLÀNÙE, 

langue danoise (dcànsk tungu)^ car alors le Da- 
nemark était le plus* célèbre et le plus puissant 
des trois royaumes. Plus tard, quand il corn- 
mença à perdre son influence, ou quand il s'é* 

cartà du dialecte primitif, la langue danoise 
s'appela langue du nord ( norroena ( i ) tungu ou 

horrœnt mal)j et enfin , au xn^ siècle, langue 

islandaise, car le danois, le suédois, avaient 

pris une autre direction , et la» langue-mère , la 

# 

vraie langue, se trouvait retranchée en Islande. 
Elle avait été transplantée dans cette Qouvelle 
terre par une colonie de familles nobles qui la 
ferlaient avec une sorte d élégance, et qui crai- 
gnaient de l'altérer. C'est ainsi qu'elle rejeta 
tout alliage étranger, toute locution nouvelle* 
C'était en Norvège la langue de tout le monde j 
ce fut en Islande une langue éhoisie et épurée. 
Qu'on se figure maintenant, sous le règne du 
petit«filsdeCharlemagne,les premières familles 
de la Qaule, les premiers soldats qu^ prêtèrent^ 
en langue romane , le serment que nous con* 



parties de r Angleterre. Fommanna sagur^ tom. n,pag. 41 a. le 
même passage se trouve dans Rymbegla , troisième partie, chap. I. 

(S) Ce mot sigoifiait à la fois langue du nord et laneue nonré- 
gienne, inats on l'employait plus souvent dans la première acception. 



4 



BSÔÉbotÊSf jetés tant à coup sur une de ignorée 
au milieu de l'Océan , échappant à toute in*- 
flueoce extérieure, et conservant avec un soin 
religieux les souvenirs traditionnels que leur 
pnt transmis leurs pères, et la lafngae qu^b ont 
appris à balbutier. Pendant ce temps, tout 

' change dans le pays )qu*ils ont quitté, notre 

histoire*se renouvelle, notre langue se trans- 

^formë. Cdle de Corneille remplace celle de Vil- 

Ion , cell0 de Balzac ne ressemble pas à celle de 

* Rousseau. Un jour nous abordons sur cette île 
habitée par des hommes issus de la même race 
que nou9, et ils nous parlent une langue que 
nous n'entendons plus , et ils lisent des livres 
que nous ne pouvons comprendre. C'est là 
langue primitive de nos pères, ce sont les livres 
écrits il y a neuf siècles. Or , voilà précisément 
le phénomène philologique qui est arrivé en 

r 

Islande, à l'égard du Danemark, avec cette 
différence que la langue romane, autant que 
nous pouvons en juger d'après le serment de 
Strasbourg, n'était encore qu'un idiome grossier 
et informe, tandis que la langue islandaise, à 
répoque où elle traversa les mers avec la colo- 
nie norvégienne , est énergique f souple et ri- 



32» LETTRES SUR L'ISLANDE. 

chement développée. En rétu4^ant aujourd%tii, 
avec les idées de philologie progressive que le 
temps nous a enseignées, on est étonné de ses 
combinaisons gramn^aticales, de son allure 

franche et hardie, de son habileté à rendre les 

• 

nuances les plus délicates de la pensée , et de 
son accentuation à la fois douce et sonore. Elle ~ 
n'a ni les syllabes dures des lan gués ^ germa- 
niques, ni le sifflement perpétuel de l'anglais. • 
Sa construction est simple , assez semblable à la 
notre, et cependant plus libre. Elle a, comme • 
l'allemand, une admirable aptitude fi c;*éer de 
nouveaux mots; elle a , comme le grec , les tr(HS 
genres, comme le danois V article déterminé 
qui se place à la fin des substantifs , comme le 
latin la déclinaison des noms propres. Et, cepen- 
dant , elle est restée telle qu'elle était. Seulement 
on vous dira que , sur les cotes de l'île , dans les 
ports fréquentés par les bâtimens étrangers , le 
peuple a modifié légèrement sa prononciation 
et mêlé quelques expressions danoises à l'élé- 
ment islandais ; mais , dans l'intérieur du pays , 
elle s'est conservée pure et intacte , on la parle 
comme oji la parlait au temps d'Ingoifr , le pre- 
mier colon , et, dans toute l'étendu^p de l'île, il 



--1 



LETTRES SUE L^ISLàlOXE. S» 

/l'est pas un paysan illettré , pas un pâtre igno- 
rant, qui ne comprenne parfaitement les liyrès 
islandais les plus anciens. L'étude de cette 
langue est d'une haute importance , non seule- 
ment pour les œuvres <}u'elle renferme , mais ' 
p^jT le large espace qu'elle- nous ouvre au nord. 
Elle jette uiï rayon lumineux sur toute la phi- 
lologie Scandinave, elle touche au méso-go* 
thiqye, elle nous rapproche de l'Asie. Tai 
constaté par des recherches faciles à faire soh 
-identité étroite avec le danois et le suédois, sa 
parenté avec l'allemand, le hollandais, l'anglo- 
saxon et l'anglais. D'autres ont établi , par des 
recherches vraiment savantes, ses rapports avec 
le grec et les langues skves (i) . 

Les plus anciens monumens littéraires de 
l'Islande sont les runes. Peu de. questions ont 
occupé autant que celle-ci la science des anti« 
quaires, et jusqu'à présent elle est restée indé- 
cise. Ni Worm , ni Grimm , ni Magnussen , ni 
Rask , n'ont pu lui donner une solution com- 
plète. On ignore l'époque positive à laquelle les 

' (x) J« citerai , entre autres, le livre de Rask : Underscegesle om 
det garnie islandske sprog^ Tun des meilleurs ouvrages philologiques 
qui aient paru dana les temps modernes. 



3nr ixssMS SUR iislai^de. 

runes farent intraduites en Europe et cette à^ 
kquelle- elles cessèrent tfétre eh usage. Or n'a 
pas encore déternyné leur v#leiir précise dans 
les temps anciens , ni leur filiation y ni le rapport 

' exact du caractère runiquir au caractère écrit 
que nous employons de nos jours. Plusieurs 

' philologues ne sont pas même d'accord sur Tin- 
terprétation à doniM^r aux runes. Palgrave rap- 
porte dans soti Histoire des Anglo-Saxons ^ une 
inscription à laquelle trois hommes distingués 
ont attribué un sens totalenient opposé. Cham- 
pollion et Seyffarth n'ont pas eu plus de contes- 
tations sur les hiéroglyphes égyptiens , que les 
écrivains d'Allemagne et de Danemark n'en ont 
eu sur les hiéroglyphes du Nord. Dans cet état 
d'incertitude, quelle que puisse être notre 
opinion , nous nous garderons bien de rien con- 
dure y et nous chercherons seulement à rappor- 
ter aussi exactement que possible ce que l'on 
sait sur les runes. • 

Le mot rune en islandais signifie parole , mais 
surtout parole mystérieuse. Il se retrouve d^ns la 
langue méso-gothique, ky mrique, ang|o-saxoin|e, 
et tpujours avec la même signification. Les Fin» ^^ 
nois l'emploient ppur designer leurs chants po- 



LETTRES SUR LlSLAiml 331 

pulaires, leurs vieilles ballades (i)^ et les sagas 
islandaises lui donnent souvent aussi le même 

« 

sens. ^ 

Selon les traditions anciennes, les runes 
furent apportées dans le Nord par Qdin. Ce fut 
•lui qui apprit au peuple à s'en servir, et qui lui 
Mvéla leur puissance' magique. Avec les runeâ , 
il pouvait y dit TËdda (2) , guérir les maladies , 
ap^dser les orages , arrêter une flèche aans son 
vol. Avec les runes il bri^it les chaînes des pri- 
sonniers , il résiliait les morts , il étouffait un 
incendie. Il savait comment il fallait les employer 
pour gagner l'amour d'une femme, et il con- 
jiaissait des secrets mystérieux qu'il ne voulait 
révéler qu'à sa sœur ou à sa bien-aimée. 

Dans une autre partie de l'Edda , Sigurd prie 
une valkyrie de lui enseigner la sagesse, et elle 
lui apprend différentes espèces de runes; les 
runes victorieuses pour résister à ses ennemis , 
pour triompher dans les combats ; les runes dé 
mer pour n'avoir rien à redouter des orages; 
les runes de forêt pour connaître les plantes 



(i) On « pu)>Ué deraièreoieiit en Allemagne un reoneil de belladlef 
finnoises avec le titre de ^mmtchê fiunM, 
(a^ Runa-Thattr. 



Sdâ LETTRES SUR LlSLi^NDE. 

médicales ^ et . traiter efficacement tout^ les 
plaies. 

On gravait les runes sur la proue du navire , 
sur le pommeau du glaive , sur les cornes à 
boire , quelquefois sur des baguettes en bois que 
Ton portait en guise d'amulette (i), el le peuple - 
croyait à la vertu de ces caractères mystérieux. 
Un jour on présenta à Egil une coupe empoi- 
sonnée, il s'ouvrit une veine, en fit jaillir du 
'sang , écrivit avec ce sang des paroles runiques 
sur la coupe, et à l'instant elle se rompit en 
deux (a). Un autre jour, on le conduisit auprès 
d'une jeune malade pour laquelle on avait inuti- 
lement employé tous les remèdes ; il la fit lever, ^ 
dfaercha dans son lit , et , à la place où elle était 
couchée, trouva une baguette couverte de ca- 
ractères runiques. Il prit cette baguette', la 
jeta au feu, et en replaça une autre, avec 
d'autres lettres, sous l'oreiller de la malade. 
A peine s'était*elle mise dans son lit , qu'il lui 
sembla qu'elle sortait d'un long sommeil. Elle 

( i) Les Groëolandait ont encore de pareils amulettes, et croient qa*en 
employant de certaines manières quelques caractères de l'alphabet; 
ils peuvent faire mourir Torgamsuk, leur esprit lé plus puissant. Voyez 
Eg^e. Det garnie Grœnlands wft Periattration» 

(4) Egilssaga, pag. a i a. * 



.==^ 



* LETTEES SITR LlSLAIiDE. 388 

se sentait encore très faible, mais elle était guérie. 

Quelquefois la rune n'était autre chose qu'ime 
lettre hiéroglyphique. On la gravait avec la 
pointe d'un couteau sur le bras , ou sur la poir 
trine. Un iV signifiait naud (nécessité) ; un /,/f 
(glace); un VF, Frefa (déesse de l'amour); un 
^ Th , Thor ( dieu de la force ). C'étaient là les runes 
puissantes, les runes mystiques, enseignées par 
les dieux, adoptées par la foule et perpétuées 
par la tradition. 

Mais il y avait à côté de ces hiéroglyphes re*^ 
vêtus d'un tel prestige, un alphabet runique 
fort simple , servant aux inscriptions de batailles, 
aux épitaphes, et les paysans de la Norvège , de 
la Finlande, les employaient à se faire des 
calendriers. De là est venu tout le merveilleux 
des croysiices populaires. Cet alphabet se com- 
posait de quinze à seize caractères (i). Il n'y 
avait qu'un seul caractère pour les consonnes 
dont Taccentuation se ressemble , pour le g et le 
ky pour le d et le /", pour le ^ et lé ;? , pour le 
M , le v, le ^ (a). Évidemment c'étaient là des 

(x) L'alphabet irlaDdais, qui se rapproche de l'alphabet islandais et 
anglo-saxon , n'a encore que dix-sept caraclères. L'alphabet sténogra- 
phique n'en a que seize. 

(a) Les Danois prononcent encore J'/comnie Xu, 



334 LETTRES SUR I/ISI^AJÏQE. ^ 

caract軫s d'écriture ventls de FAsie , et descen- 
dànt peut-être en droite ligne des Phéniciens. 
Mais le peuple 9 qui t\e les comprenait pas^ 
leur attribua une iaflusnce n^grstérieuse. Il lui 
fallait un moyen quelconque de'' tromper son 
ignorance , d'amuser sa crédulitéf II prit ces 
hiéroglyphes et se tatoua comme les sauyages 
de l'Inde , et se fit des amulettes comme les fa« 
kirs. Les.prêtres, qui avaient sans 4outè intérêt 
à le laisser dans son erreur, ne cherchèrent 
point à l'éclairer. Ils se servirent de l'alphabet ru- 
nique selon leurs lois secrètes , et ^bandofmèrent 
la foule à ses superstitions. / 

Quand le christianisme pénéfra dans le Nord , 
les missionnaires poursuivirent de tout leur zèle 
l'usage des runes qu'ils regardaient comme un 
reste de paganisme. Mais ils ne pur^t ni l'a* 
néantir d'un seul coup , ni faire disparaître les 
anciens monumens. Les runes se propagèrent 
parmi certaines populations, jusqu'au xiv^ 
siècle (i). C'est là encore une des richesses scien- 
tifiques du Nord. En prepant leà runes sous le 
point de vue fabuleux , elles présentent un coté 

(z) Dct damkt^ nonkt og svenske sprags historié af Peterten, 
tome I. 






ujTus SOI }.isuanA. 49s 

pittoresque des superstitions sundinaves; en 
les prenant sons le point de Tue réel^ elles noûft 
aident à remonter à l'origine de Fécriture. Un 
jeuBe ftlaudais que la mort a malheureusement 
enlevé trop tôt à de belles .et savantes études , 
M. Bryniolsen , auteur d'une dissertation latine 
qui parut > il y a qudques années , avec éclat à 
Copenhague ). après avoir comparé l'alphabet 
runique du Nord à l'alphabet grec 1 étrusque , 
slave > phénicien ; persan , arménien , ^[yptien , 
indien , n'hésite pas à croire que cet alphabet 
provient ^ comme la langue Scandinave y de la 
race gotlK>caucasienne y et que c'est là l'origine 
marne del^éoriture (i). 

De cet essai grossier d'intelligence y l'Islande 
arrive promptement à une manifestation plui 
libre çt plus complète de la pensée. Elle passe 
des 'caractères informes y mal composés y à l'al- 
phabet européen; de l'inscription tumulaire à la 
littérature. Cette littérature ne ressemble pas à 
celle des autres peuples, et il suffit d'observer 
l'état du pays pour comprendre qu'il ne pouvait 
en être autrement U n'y a là, ni villes^ ni 



I 

• 



S|g LETTIUBS StTR LISLANDE. 

centre de réumon. Toutes les habitations sont 
éloignées l'une de l'autre. Le prêtre est seul , le 
paysan seul. Si deux familles se rencontrent, 
c'est par hasard ; si elles se réunissent , ce n est 
que pour un instant. Les moyens de com- 
munications sont rares et difficiles. Le messager 
p^é par le gouverneur s'en va deux fois par an , 
du midi au nord de l'île, et met trois mois 
à faire son voyage. A part cette excursion ofii» 
délie , la famille islandaise n'a que la grande 
foire d'été pour savoir ce qui arrive dans le pays 
et au-delà. Adieu donc le bruit quotidien des 
journaux; adieu l'éclat de la tribune; adieu la 
voix encourageante du salon. L'homme qui s'oc* 
cupe d'études passe solitairement sa vie au milieu 
de son enclos ; s'il lui vient une noble et gêné* 
reuse inspiration , pas une parole sympathique 
ne l'encourage ; s'il lui vient une heure de 
doute, pas une main amie n'est là pour le re« 
lever. C'est chose triste à voir et douce en même 
temps. C'est une preuve encore que le travail de 
l'intelligence est bien au-dessus de tous ces res- 
sorts factices dont nous voudrions le faire 
dépendre, que J'homme peut vivre avec bonheur 
dans un cercle suivi d'études , et se passer de ce 



* LETI%ES'SUK L18U.NDE» • Sat 

iHUrmure d'afpprobation que nous hous sommes 
habitués à envter. 

Par «uite de cet isolement des individus , la 
littérature islandaise |;frésente un caractère sin- 
gulier que Ton retrouverait difficilement ailleurs* 
Elle a échappé à l'imitation , mais elle a échappé 
a\issi à l'entrainement des masses. Ailleurs, 
le siècle jette au peuple une grande pensée, 
rhomme de génie imprime à son époque un 
large mouvement; ici le siècle n'a qu'une action 
lente et uniforme; l'homme de génie est à peine 
entendu. En France, Voltaire donne à toute une 
génération la parole railleuse , le rire sceptique ; 
en Allemagne^ Goethe entraîne le public à la suite 
de Werther et de Faust; en Angleterre , Byron 
fait retentir dans tous les cœurs la plainte 
amère de Manfred, la longue élégie de Child* 
HarolJ. En Islande, la voix du poète passe 
comme l'écho de rocher en rocher, de maison 
en maison. Elle résonne, mais elle n'ébranle pas. 
Ailleurs, la littérature porte une admirable 
empreinte d'inspiration hardie et de sponta- 
néité. Ici , c'est le fruit de la patience et du tra- 
vail. En mettaut de côté les chants des Scaldes^ 
les deux Edda , les Sagas , leurs plus beaux 



29 



* 



fi 

« 

Kvressoiit des Hvres <f éradition : livres de érét^ 
annales , traités de matb^matiqués , et ootnineii* 
taires de théologie. La Niatssaga indique loate 
}a subtilité d'esprit , tofttes les habitudes Ja« 
ridiques des Islandais , et leurs expéditions ma- 
ritimes le long des cotes d'Angleterre et de Nor- 
vège nous prouvent qu'ils devai^it avoir deifi» 
bonne lettre des comiais^nceB réelles en astro» 
tiomie» Mais chaque œuvre écrite a'est faille chet 
èwi lsd>oriett$èitient dans un grattd repos, et avec 
fine longue suite de veiUées d'hiver. Quelques* 
tinés de ces oeuvres ont été livrées au public , 
mais il en est qui resteront long-temps encore 
enfouies dans l'obscur bœr qui les a vues nakre. 
A travers ces travaux d# patience , de temps 
ti neutre la poésie a fait entendre sa voix harmo- 
nieuse ,,et réveillé par un de ses chants le prêtre 
courbé sur ses livres d'étude , et le pécheur assis 
"dans son bateau. Il n'^t , comme on le sait , si 
pauvre pays où les muses ne puissent faire mûrir 
leur riche moisson. Elles ont bien jeté de char- 
mantes fleurs sur les glaces du Groenland (i), 

(t) K«»ier, dans h» ^olksUfék^y « trahit plusieurs chants groen- 
landais, et M. Kîer en a publié uq recueil dans ia langue originale : 
lUerkorsutit, kKàAva^ z833. 



# 

* 



unrrai» 5u& L'isiiiAimE. aso 

et quand on travarse l'Islande y on est heureux 
de les voir apparaître au milieu'de ces moali^aes 
désertes où l'isolement est si profond^ le long 
de ces'dunes rocailleuses où lel)^it de la mer 
• est si triste/ 

L'Islande s^ f>euple au ix* siècle. Au x*^ elle a 
de^ écoleâ. Haller en fonde une à Haukadalri 
dans une petite vs^e près du Geyser. Soemund, 
de qui nous Tient J'iftdtla, en fonde une autre 
dans sa solitude de poète, Isléifr établit cdle de 
l^kalbolty et Ogmundr celle de Hoolum. La 
première date de 999, la seconde de 1080 ; les 
deux autres de 1067 et 1 107. Oh apprenait dans 
ces écoles la lecture, l'écriture, le chant d'é- 
glise , nn peu de latin et de théologie. Mais il y 
avait alors en Islande des hommes riches^ 
et quand leurs fils avaient recueilli , dans le paya 
même , les premières notions de la science , ils 
s'en allaient en Allemagne, en France, en 
Italie , continuer leurs études. Au bout de quel* 
ques années , on les voyait revenir comme des 
moissonneurs, avec la gerbe littéraire qu'ils 
avaient glanée le long de leur route. Ils savaient, 
comme des clercs de Bologne et de Paris, leur 
quadriyium^ et ils s'étaient fortifiés par leur 






840 tvmSS BUK itSLANDK. 

contact arec les hommes les plus célèbres de 
chaque pays. Toutes ces çxcursions à travers 
les villes "étrangères, leur ouvraient«un nouWl 
espace dans lé domaine de la pensée^ et cepen* . 
dant ils restaient fidèles à leur pauvre contrée , 
et n'appliquaient qu'à des œuvres nationales 
l'intelligence qu'ils avaient acquise. ' * 

- C'est là le beau temps , c'e^t là l'âge d'or de la 
littérature islandaise. C'est^^ xi^ au xiii* siècle 
que cette littérature a produit les œuvres qui , 
aujourd'hui , nous étonnent et nous charment 
le pios. L^Islande alors est jeune et forte , pleine > 
de sève et d'audace,, et fière de son indépen' 
dànce. Elle se retrempe dans les souvenirs 
héroïques de ses pères , elle s'instruit par |es 
voyages. La religion Scandinave lui gardé encore 
ses fictions poétiques, et le christianisme l'éclairé 
dé son flambeau. 

Les colons de Norvège, en abordant sur les 
côtes d'Islande , n'ont trouvé , il est vrai , qu'une 
contrée aride et rebelle à toute culture , mais ils 
n'ont pas encore vu le sol bouleversé comme il 
le fut ilepuis par les tremblemens de terre et les 
éruptions de volcan. Ils n'ont pasétédécimés par 
la famine et l'épidémie. Us occupent , au bord de 






• • 



. la mer, de larges esfl^pes dsTordure, el des 
savans assurent que,*siir ce s«l aride ou nous ne 
voyons plus que des masses de lave, il y avait 

' autrefois des foréis. A.insi,il^ vivent avec con« 
fiance, acceptant avec courayge la rigueur de 
leur dimat y et dèman&nt aux- flots qui les en» 
tourent ce que la terre leur refuse/ Tandis que 
les uns s'en vo^t jeter leurs filets le long des 
baies, ou eicplor^ les rive; étrangères, Jes 
autans continuent paisiblement levrs études , ^ 
la litlératjire se forme et s'élargit. Déjà la juris- 
prudence, l'histoire naturelle, les mathé^ma- 
tiques trouvent des^orgahes. La poésie. inspire, 
les scaldes , et Sœmund chante la sagesse d*Odin 
et la cosmogonie. Les plus belles sagas se répan* 
dent dans l'intérieur des familles.. Snorri-Stur- 
leson écrit sa Chronologie des rois de Norvège , 
et Arœ fixe , par deâ faits positifs et des dates 
certaines, l'histoire primitive de son pays. C'était 
un pauvre prêtre à qui ses connaissances firent 
donner le surnom de frodr (savant). Il avait 
écrit plusieurs grands ouvrages qui ont été 
. perdus. Il ne nous reste de lui que ses esquisses 
historiques, ses Schedœ^ et le livre des origines 
islandaises j le Landnama bok* 



34f ïJÊTmas svmi^mâAMBtL. ^ . 

U s'est fait aussi à cetti^pbque deux oHvragls . 
qui ne peuvent étse clas&é^ni dans l'histoire, ni 
dans la poésie, et qui mmteut â'étre^utls 
àpart.Lepreniiçr^est lecaltndmer ecclésiastique, 
connu ifous le nom de Rjrmbegla ^le second est 
le Kongs^skugg'Sio (lAroir du Roi). ' « 

Le Rjrmbegla fut écrit entre le zii'' et le 
# xin^ siècle. C'est un livre cqpposé ^e para- 
graphes détachés^sur les fét^ , sur la division du 
temps , sur le cours du soleil , sur l'âge du mqjude, 
tcut cela jeté péle-méle comme des notes*d'ériir 
dit , comme les fragmens de lecture qu'amassait 
. Jean Paul. A côté ifnn chapitre sur les ^véques 
de rislande , voici venir l'histoire des empereurs 
romains, et puis celle des rois d'Israël, et celle 
d'Heetor et Sémiramis. L'auteur a Êiit un éton- 
nait mélange de connaissances réelles et d'idées 
fiibuleuses. Par exemple , il croit sans hésiter à 
l'esistence des cyclopes , des dragons , des basi- 
Kques et des syrènes, comme il croit à celle d^Is- 
leifr, pren^ier prélat deSkalholt. U raconte avec la 
pkis charmante crédulité quHl y a bien sûr des 
pays oà les hommes n'ont pas de tête et portent 
le nés et les yeux dans la poitrine. D'autres 
ont une tête de efaien et aboient quand ils veu- 



r* 



Ittit iNHrl^r. D'êtres vi6nneiit au ii»lkidè tam 
bouehef et ne vivent que du parfum des ûtmH 
et «de Tardme dea plantes (i)« U y a quatre 

(i) Les mêmes Mén se lYtvodTeftt-daBs Pline, dans ssint Av^^y 
•I elles éUMnfrépmdaes 4»w mme ï^uH/pf m aojmi-Affs. M. UroM» 
de Lincy'a cité dans sda Livre des légendes , quelque* fragmens da 
Miroir du monde. Ce poëm9 curieux renferme une longue description 
dés memifies de l'Itade. On .y troow U pattage.stflvflttt i 

' «oiuitres gens î a tons télus 
^ QMS l»s y f is s o n i mangp— i ems 

(t si boivent la mer salée 
^ Si r^a deviers celé contrée 

Bieetei et faoniBs fe «oilié 
* Et/ceux ont vifi dois en lor pié^. 

Mont par i a oribles biestes 

Qui ont cors d*omes et de chiens testes, 

Qui a lox ongle» ^Mt aiiostent 

Et de pîeaux de biestçs se vestent. 



Antre i resont ki n'ont c\in oel 
inmilefrnnt eler etTWinel 
Si r'a uns autres qui les vis 
Et la bouce ont enmi le pis 
Et un oel en càsMHe éspanlt 
Si r'a vers le flueve de Gange 
Une gent corloise et estrange 
Et ont droite faiture d'orne 
^i d» riitor d'Meutie [Mme 
Vivant sans phu^etsivoiitlaiiii 
La pnme lor a tel besoing 
QiiisaBMilapaflf MAtaiant 
Sans la pume tantost mourraient. 



341 UT3A£$ sini»L'iSLAifine. 

'grands fleuves qui découlent du paradis:.- le 
Gange, le Nil, le Tigre et FEuphralfe, et les 
voyageurs ont vu en Grèce un fleuvç qui tmit 
en blanc les moutons qui viennent s'y abreuver, 
et un autre qui les teint ext nok*. On a découvert 
aussi en Phrygie , un lac où les pierres croissent 
comme des arbres, et beaucoup d'autres choses 
merveilleuses qu'on ne croirait pas , 4ik le Itiaïf * 
conteur, si elles n'étaient attestées par les philo- % 
sophes. . . \ * 

Tout ce livre est ainsi fait de morceaux dis- 
joints; c'est en certaines parties un récit fort 
monotone, et dans d'autres une mosaïque eu- 
rieuse de préjugés populaires, de croyances 
superstitieuses. Sous ce rapport, il mérite d'être 
lu par tous ceux qui veulent se faire une idée 
complète des connaissances cosmographiques 
dn moyen-âge. Du reste, il est devenu rare, et 
ce n'est pas sans peine que j'ai pu en acquérir 
un exemplaire (i). 

Le Miroir du Roi ressemble beaucoup par sa 
forme au castoiement d'un père à son fils, et à 
tous les livres du même genre. Il renferme deux 

(i) Rymhegla , sive ruâimentum compati eceiesUutici , i vol. in-8®, 
Copcmfaagae, 1780. v 



l^an^es disaevtatioiis sur ^e eoiqmerce, et<sar )a 
cour. II deiiait-:y eu avoir deux autres sur les 
prêtres et \gs laboureurs. L'auteur aurait ainsi 
^embrqssé le% quatre claises de. fa A)ciété. Ou 
ignore s'il a ^comp]|j son q^uvre. Dans t9us les 
cai^^ les.deux premières parties seulement nous"^ 
ént été CQnserv;j^e9. iCeJivre fut %crit*par le mi-» 
bistre «d'urf roi de Nofvége pour Finstruçtion 
d'un {>rinCe , et je ne sache pas d'puvrage qui 
piiisie donner use idée plus .étendue et plus 
nette dei'étal: du nord aulnoyei^âge. tje ministre 
est ufj homme fin et habile, homme du mpnde, 
boyme d^ cour, façonné à tous les usages de 
"^ ^n époque, fort instruit en beaucoup de choses, 
e^ydld reste, crédule comme les hommes de son 
temps. Si vous voyiez comme il apprend à son 
élève le moyen d'être marchand, comme il lui 
recommande d'agir avec prudence, de ne pas 
Àe lier trop vite avec ceux qui viennent à lui,, 
4e ne pas placer dans la même entreprise tout 
ce qu'il possède , de peur de perdre tout à la fois; 
^comme il lui indique bien le. secret de vendre à 
propos, et la nécessité de ménager ses ressources, 
Q}gL croirait entendre un vieux marchand de 
province confiant, d'une main tremblante, la 



• ge$fk» de M» affiwros j^ ficm fils , elrfm déroulu^ 
patiemim^nt toutes les-fuseï de«owméti6^4r 

Quand il passe de la maison de q^mraerfeà 
la cour, il se fait eniore plus (tg^iAe ej; plii% 
Muiei^^L. Le vieux min^tre a nk^ii au|L mi* 
%pVL des grands, dans la deosaure des piîtiQes» 
il sait av^c quelle 'réserve^ il .^aut approchéi^ 
ceux qui fiennen^en txAAn le pmiv5ir. 4L parle 
de ce terrain gléssoF^ dès ehhteaux damme eÂt 
pu le ^ine un courtiian de Lqpiis XIY , mais pas 
UDocHfiriisan ft'dilt^ait représenté l'autorité roysde 
S(ms«uii aspect aussi imposant; Que de p^cau* 
tioM il £lut prendre pour pénétrer .dans l^de* 
meure du roi, et comme il faut. être adroi^ 
pftiient et maître de 9oi*meme dès qu'on dl^fire 
ft vivre auprèâ de lui ! Le roi n'est pas toojotin 
de bonae bumeui*, il faM, consulter swi regard 
et répression de son^ visage avant que de hiî 
presser une demande* S'il est assis à table, 
on aura soin de se tesir humblement à quelque 
distaoïce de lui ; s'il parle , on se gurdMti bii^ de 
détourner la tête, de se montrer distrait,. ou 
inaClentif; s'il fait un geste, il âmt pouvoir, If 
premier, interpréter ee geste et agir ; s'il donne 
un ordre et ipi'on ne le comprenne pas, on ne 



• 4 



^ ' ^ IXÉtRm SUR L'ISLA|IDE. MT 

• . • . « • 

sera pAs si hardi que 4^ l'obliger à répéter ce 
lÊ/a^ vienrde dire utte seconde foil , on répt>i^ra 
qu'il a été entendu et q^'il va être obéi ;> ;i'il 

• appelle un courtisan , le courtisan se jettersf à 
genf^ux d^ant lui, et ne se relèvera que quand 
té roi le lui aura commandé. 

^ Après tïela tj^engent d'autres conseils sur la 

manière de "^e *véty* , sur Igs ^rnîes ^u'on doit 

«pibrttr, et sur l'équitation. Car ce précepteur 

du prince est un jjiomme universel , et il appre- 

^ naît à^n éfève tout ce qu'on Avait vraisembla- 
folement en Norvège au xh^ siècle. Quan4 il lui 
a ainsi eoseign^le re^ect qu'on doit aux rois , 
, a lui enseigne, par des .exemple* tirés de la 
Bible, par l'histoire de David, de Joseph, de 
Mardochée , la conduite que les rois doivent 
avoir. Puis , en lui parlant des pays qu'il peut 
parcourir, il lui dit ce' qu'il sait sur chaque 
pays , et alors nous retombons dans toutes les 
traditions étran*ges du Rymbegla et des autres 
géographies du moyen*âge. U sait qu'il y a des 
phoques au Groenland., mais c'est pour lui un 
animal merveilleux, qui a la tête, les yeux, les 
épaules comme un homme , et personne n'a vu 



\ 

\ 



348 XETXAES SUK yiSLAKDE. 

le reste de^on corps (i). Il dépeint assé^ exac* 
teipent l'aurore boréale , mais il est dans^ vm 
grand embarras pou» expliquer d'où elle pror 
vient. Cependant y dit-il y comme le Groenland* 
se trouve ^ l'extrémité du globe* il e^ pi^ob&ble 
que cette lumière vient du cercle de 4eu qui 
entoure la terre, ou des éti^celjês qui jaiUisent ^ 
des rayoi)6 du sole||l quan4 il %e'coucI^f ou 
peut-etrewdu reflet des glaces qui cowreti^ 
toute cette partje du jnonde^ 

. L'Irlande est Surtout 'pour lui un vrai pays^ 
jde prodiges. U y a lâkun lac qui ctiange la moi- 
tié d'une branches d'arbre «a fer , l'autre en 
pierre. U y à des sources qui teignent les che* . 
veux. Il y a une ile où «l'air a une telle force 
vitale que personne ne peut y tomber malade. 
Quand un homme a atteint l'âge qu'il présume 
que Dieu lui destinait , on l'emmène dans un 
autre pays , pour qu'il puisse mourir , tsœ jamais 
dans cette île il ne pourrait mourir de maladie. 
Dans une autre île, quand les habitans meurent, 
.on ne les enterre pas. On les porte près de 

m 

(i) Celte description du phoque a été reproduite dans un ouvrage 
français : Relation du Groenland, Pari8,'x667. L*auteur cite le Mi- 
roir du Roi «omme une autorité. 



■ 



t 

relise, et ils se prpmènent là tranquillement et 
causent avec les passans. , : 

L'tslan(!e est aiassi 'fine terre assez curieuse. 
On ji^trouv^ 4^s baleines clont les nat^uralistes de 
nos ^ours ne sô«pçonnent guère l'existence, et 
il y avaifkutreiPois une source qui flevait singu« 
lièreroent plaire aux* Islandais* Cette source 
avait le goût de la biète. Mais si par ilh esprit 
de convoiRse trop grand, le buVeur voulait 
aller bâtir sa cabane dans ce lieu privilégié , 
Teau merveilleuse fuyait d'un autre côté ; et s'il 
voulait y renîplir ses flacons pour les emporter, 
elle redevenait^ l'instant comme l'eau ordinaire. 
Il fallait en user sobrement , et alors il n'y avait 
pas dans la demeure du jarl, dans le palais du 
roi , de boisson comparable à celle-là. 

Le Miroir du Roi fut écrit vers le milieu du 
xii^ siècle. Environ un siècle après, la littératut*6 
islandaise commençait à* décliner. En 1 1264 , la 
colonie d'émigrés se rejoint à la mère-patrie , 
l'Islande se réunit à la Norvège. Ses nouveaux 
rois lui conservent, il est vrai, ses lois, ses 
coutumes, mais il lui imposent des gouverneurs 
qui ne ménagent ni sa dignité ni ses intérêts. 
De violentes contestations s'élèvent souvent 



. • 



4 



99 , VPSTKBSSïM. VJÊUiSîit. # 

«ntre Jei pri^pipaux habîtaps du pays et ]fi& 
envoyés de Horvége. Les évéqQes déf<^deot 
l^rs 4iotitiloyens , le petfjplese plaint de la vio- 
lation de sçs droits 9 mais les préfet3 n'en^on* 
tinuent pas moins leurs injdstî#e6 et leurs 0^c* 
tioDs. L'Islabde^ devenue province tributaire 
d'un autre royaume^ semble a^o ir perdu l'Snergie 
. qui la distinguait qua^d elle était indépen- 
dante. Et puis le volcan plus crud que tous les 
gouverneurs, plus terrible que tous les despotes, 
le volcan est là qui gronde et déchire la crête 
des naontagnes, et vomit de toutes (ikrts ses tour*' 
billons de cendre et sa lave brûlajîle. Âja volcan 
succèdent quelquefois des tremblemens de terre 
qui ébranlent l'île entière, et au xiv« siècle ar« 
rive la peste noire. Cette effroyable épidémie , 
qui avait fait le tour de l'Europe, enleva à lis- 
lande les deux tiers de ses habitatis. A peine la 
pauvre île commençait-^lle à se reposer de ses 
calamités , qu'une troupe farouche de c<n*saifes 
anglais aborde sur la côte ^ pénètre dans l'inté- 
rieur du pays , brûle, pille tout ce qu'elle rea* 
contre; et soixante ans après, une nouveUe 
épidémie décima encore la population. 
Après tant de fléa^, on ne peut guère s'a^ 



/ 

9 



tendre à voii^le peuple occupé d^tades. Aum 
tout totdbe^daDS' loub^, trapus, histoire, 
science , liuél*atiire. Quelques landais appren^ 
nent^encof e dans les écoles à lire et à écrire, 
mai% ceuf ({ui se distinguent dans cfs preipiers 
élémaM d'instruction sont proclama ^rans, 
et ceux qui veulent arriver au plus haut faite 
de M scifRce , Ksent les bulles des papes et les 
immunités de l'éj^lise. Pendant l'espace de trois 
sièdes , on ne trouverait pas dans tout le pays, 
un seul homme comparable aux écrivains du 
XII* siècle. L'Iskmde ne produit que de pfties 
lambeaux d'annales et de prières rimées. Quel- 
ques habitans apprennent l'anglaîs et Tallemand 
par suite de leurs relations avec les marchands 
d'Angleterre et de Hambourg. Mais on vcHt à 
Skalhok et à Hoolum, des évéqoes ^ui ne savent 
même pas le latin. Au xiv* siède, un moine 
nommé Eystèin se rendit cél^M*e par la publi- 
cation d'un poëme intitulé k Lys. Mais ce 
poëme n'est qu'une froide paraphrase des pre^ 
miers chapitre de la Grenèse et de l'histoire de 
la passion de J.*C. Un autre Islandais, Blœiv , 
se fit nne certaine répulatiim par ses voyages. 
Il «vait viiîié le Or^idmid, l'AUbmagne, la 



• 



Praiice^ ritalle, l'Espagne 'et la Terré-Saintes 
On croit qu'il avait écrit plusieurs livres, sur' 
ces différens pays, mais il ne noi en est resté 
aucun. '^ . * 

I^ réfo(;mation vint réveiller les l&sprlti» àè 
leur tqrj^ur. Le mouvement d'intelligence qui 
s'opérait alors en Alletiiagne et en Danemark al* 
teignit aussi l'Islande. On fonda «ne inaprinftrie, 
on réforma les écoles. Quelques bons livres 
furent pu}>Iiés ; quelques hommes instruits et 
zélés répandirent- autour d'eux le goût des 
lettres. A cette époque de régénération; l'Islande 
ne produisit , il est vrai , aucune œuvre écla- 
tante, mai» elle se sentait ravivée par Tétude. 
Plusieurs Islandais érudits'se mirent à éctîre. Les 
uns suivaient les controversés religieuses dont 
toute l'Europe était alors occupée. D'autres cher- 
chaient à recueillir les nouvelles notions scienti- 
fiques publiées par la France et l'Allemagne et les 
transmettaient à leur pays. On vit paraître alors 
des dissertations intéressantes siir l'histoire natU'- 
relie dislande , plusieurs traités de médecine et 
•de physique qui n'étaient point en arrière de 
ceux qui s'imprimaient alors dans les autres par- 
ties de l'Europe , et surtout beaucoup d'annales 



^ LErrRES aUB. ^/ISLANDE. 353 

|]istori(}ues. Ces annales sont froides y dépour*- 
vues de mouvement et de toute idée philoso* 
pl;iique* Ce n'est pas là de l'histoire comme nous 
l'entendoïis aujourd'hui. Mais les faits sont ra- 
cqfités d'uQe manière précise , étages avec soin 
par ordre chronologique; et si ces livres sont 
monotones à lire , ils sont au moins intéressans 
^consulte)^, car ils ont été faits avec conscien'be. 
Les plus estimés sont ceux d'Arngrim^ John- 
sen (i), quoique ce ne soient que des précis hi's; 
toriques bien pâles, et quelquefois entachés 
d'une singulière crédulité. On peut lire aussi 
avec confiance lés Annales dé Biœrn, qui* em- 
brassent l'histoire d'Islande de i^oojusqu'à 1645. 
Il travailla à cet ouvrage toute sa vie , et la plu- 
part des faits qu'il raconte se sont passes de son 
temps. Presque toutes ces annales ont rapport à 
l'histoire de l'île. Cependant on s'occupait àiissi 
des contrées étrangères , et Von traduisit de 
l'allemand diverses chroniques, i^ais la plus 
belle époque historique de l'Islande est le 
xviii' siècle. Alors apparaissent successivement 



(l) Crymogœa^ she rerum islandicarum , Itbri très. — Spécimen 
Iilandiœ hisiorkum, 

a3 



354 LETTRES SUR I/ISLANDB. 

Torfesen , Magiiussen , Flnnsen , trois hoinme$ 
dont. lès Islandais parïent avec vénération. 

Le nom de Torfesen est européen. C'était an 
homme d'un rare savoir et d'une critiqué sévère , 
qui 9 en se dévouant à l'étude des antiquités |lu 
nord y rendit de grands services à son pays. La 
chronique de Norvège et l'introduction mise en 
^' \ * téfè de sa Chronologie des rois de Danemark ( i% 
. ^ devront être étudiés par tous <:^ux qui veulent 
àVoir une coiinaissance exacte de l'ancienne Scan- 
dinavie. 

Arne Magnusseti est celui à qui llslànde doit 
d'avoir vu sortir de loubli où ils étaient' plongés 
ses monumens littéraires. Il dévoua sa vie entière 
k cette œuvre de science , qui était aussi pour 
lui une œuvre de patriotisme ; et il y consacra 
$à (ortune. 

Le nom de Finnsen est peut-être moins connu 

du monde savant. Mais il jsera chéri et respecté 
« 

de tous ceux qui ont eu recours à son excellente 
histoire ecclésiastique (u). 

(i) Séries Dynastomm et regum Danùe^ i vol. in-4^, 1702. On 
lui doit aussi : Bùtoria renim norçegicarum, 4 Toi. in-folio, X7X<* 
Grœnîandia antiqua^ etc. y etc. 

(a) Hisimia tccUsiasikalslandiœ, 4 vol. in-4^9 Gopeshaguc^ X779. 



LETTRES SUR L'ISLATÏDE. 355 

Pendant que la science historique se relevait 
ainsi de son affaissement passé, la philologie 
faisait aussi quelques progrès. Au xvu' siècle , 
Olafssen compose son lexique punique. Plus tard, 
J. Magnussen ) le frère de celui dont nous venons 
de parler, écrit une grammaire islandaise. Yi- 
dalin publie une fort belle dissertation sur 
l'ancienne langue Scandinave , et plusieprs éra* 
dits joignent aux sagas qui s'impriment à Copen* 
hague des vocabulaires détaillés et des notes 
très recomûiandables. On n'avait pas encore 
d'histoire littéraire nationale. Finnsen la traite 
avec savoir et habileté dans son histoire ecclé- 
siastique , et Einarsen publie sa Sciagraphia. Ce 
n'est qu'une esquisse de la littérature islandaise, 
un catalogue raisonné, une table chronolo- 
gique. Mais l'esquisse est complète. Toys les 
noms s'y trouvent , toutes les notes bibliogra*- 
phiques , toutes les dates ; et si ce livre laisse 
beaucoup à dj^sirer sous le rapport des dévelop- 
* pemens , il n'en est pas moins précieux comme 
indica*ti(m. 

A la même époque , la poésie revient aussi vi-. 
siter l'Islande , et s'essaye à reprendre sur la 
vieille lyre des scaldes des accords ouUliés. Mais 



356 LETTRES SUR L'IRLANDE. 

elle n'a pas encore retrouvé sa hag^iesse d*in- 
vention d'autrefois^ et au lieu de créer, elle 
copie. Des soixante<lix-huit poètes cités par 
Einarsen , la plupart n'ont fait que rimer des aiH 
ciennes sagas. D'autres traduisent en vers des 
chapitres de laBible. Tous chantent obscurément 
sous l'humble toit qui les abrite. Un seul s'est 
acquîs:quelque célébrité. C'est Halgrim Peters- 
sën , Tauteur d'un recueil de psa^pes que l'on 
trouve aujourd'hui dans tou^ les familles 
d'Islande. Mais vers la fin du siècle dernier, cette 
poésie timide et défiante s'enhardit et parle un 
langage plus élevé. Un sysselmand de Reykiavik 
écrit plusieurs poèmes remarquables, et une 
comédie qui n'a pas encore été imprimée, mai» 
qui est fort vantée de tous ceux qui la con-* 
naiss^t Un pauvre prêtre ti*aduit, dans sa soli-' 
tude, Pope, Milton, Klopstock. Un homme 
déjà renommé pour: sa science de naturaliste, 
Eggert Olafssen , l'auteur d'an VQyage intéres- 
saut en Islande, compose un recueil de vers que * 
tout le monde lirait avec charme. Sa poésie est 
tendre et rêveuse. Elle a tout à la fois le carac- 
tère dç l'idylle et dé l'élégie , et elle est simple et 
• vraie.. CVst un homme des champs qui s'est 



I£TT&£S SUR L'ISLANDE. 357 

pfu à célébrer son endos de .verdure , se&mon- 
tagne^ d'&lande , ses lacs limpides. C'est un père 
de famille qui a redit d'une voix émue et tou- 
chante ses joies d'intérieur et ses rêves d'amour. 
Il avait un frère qui était poète aussi et. qui 
a laissé quelques chansons. Mais celui-ci est gai 
et frivole; il chante à tout propos , et sa chanson 
a la forme riante et coquette. Il amuse, mais son 
frère intéresse. * 

, La société littéraire de Reykiavik a publié les 
œuvres de ces deux poètes , et celles de Grœn- 
dal; il serait^ souhaiter qu'elle pût continuer 
ses collections. 

Il n'y a point de poésie populaire en Islande^ 
dans le sens que nous attachons à ce mot, et il 
ne peut pas y en avoir dans un pays où les ha- 
bitans vivent isolés l'un de l'autre , où l'on ne 
voit pas y comme en Allemagne , de ces grandes 
réunions d'étudians , d'ouvriers qui se commu- 
niquent par le chant y la ballade de Schiller, ou 
les strophes patriotiques d'Uhland. D'ailleurs , 
les Islandais ont le caractère sérieux et triste. Ils 
ne chantent pas , mais ils lisent. Jl n'y a point 
parmi eux de gondoUers de Venise , et point de 
Bursche. Mais le livre qu'ils aiment passe de 



/ 



358 LETTRES SUR L'ISLArŒ>E. 

« 

maison en maison. On le lit à la veillée, on en 

• 

parle en travaillant. Voilà sa popularité, et 
Béranger pourrait être leur poète populaire , 
sans qu ils eussent jamais chanté un seul de ses 
vers. 

Il est surtoutun homme dont ils chérissent le 
nom, dont ils^ recherchent les œuvres avec em- 
pressement. Cethomme est M. Thorarensen, qui 
remplit aujourd'hui les fonctions de préfet dans 
le Nordland. C'est un i^rai poète par la pensée, 
par la forme , un poète qui aime son pays et qui 
le chante avec enthousiasme. Je nç Tai pas vu , 
mais j'ai été en correspondance avec lai, et 
ses lettres m'ont frappé par leur candeur et leur 
modestie. Ses poésies sont encore disséminées 
dans différens recueils, mais tous les Islandais 
leâ possèdent. Tai choisi , pour essayer de les 
foiré connaître, deux de ses pièces les plus goû- 
tées en Islande. Qu'on me permette de les joindre 
à cet article. J'avouerai franchement que cette 
traduction ne rend pas l'expression nette et 
brillante de l'original; mais l'auteur, qui parle 
et écrit facilement notre langue , m'a du moins 
envoyé un certificat en bonne forme constatant 
que je n^avais pas foit de contresens. 



LETTRES SUR L'ISLANDE. 359 

N 

La première tle ces pièces est uA chant pa- 
triotique composé par M. Thorarensen lorsqu'il 
étudiait à Funiversité de Copenhague. La seionde 
est une élégie de mort. 

Ma yieillé et noble Islande, 6 ma douce put rie, 
Reine des mpnls glacés , tes fils te chériront , 
Tant que la mer ceindra la grève et la prairie , 
Tant que Tamour vivra dans une ame attendrie , 
Tant qu'au soleil de mai nos champs reverdiront. 

Ou sein de Copenhague où pèse le nuage 
Nous tournons nos regards vers le toit paternel. 
Ne poorrofiS-nous bientôt revoir ton beau rivage ? 
Ici nous ne trouvons qu'un froid et faux langage , 
Ou le bruit importun , ou le rire cruel. 

L'aspeet de C6 pays sans montagnes nous lasse , 
Souvent cet air épais , ce ciel lourd nous fait mal. 
Même niveau partout, et partout où je passe 
Je cherche vainement ce large et grand espace 
Qu'on découvre aux sommets de notre sol natal. 

Mieux vaut s'en retourner, mieux vaut revoir encore 
La contrée où le yent est plus froid , mais plus pur; 
Les champs couverts de neige éclairés par l'aurore , 
Et les flots decriital que le soleil colore, 
Et les loekul brilfans avec leur ciel d*azur. 

'/Ma vieille et noble Islande , ô ma douce patrie , 
Que le ciel te protège et te garde la paix ! . 
Pour toi chacun de nous s'émeut , espère et prie. 
Puisse le sort sourire à ta rive chérie , 
Puisse un bonheur constant fanimer^ jamais! 



y 



3<to LETTRES SUR L'ISLANDE. 

* ' SIGHUN. *' 

Uu jour je te dirais : Si tu meurs la première, 

Re^ns me visiter. Mai» tu né croyais p«> 

Que je pusse arracher ton corps à la poussière , 

Baiser tes yeux éleints , t'enlaeer dans me^ brasT 
t 

Je ne t*aimerals pas , ma douce fiancée , 
8i mon amour devait s'arrêter au tombeau ; 
Oe ton fromt virginal la fraîcheur est passée , 
' Mais je reyoij toujours ton visage si beau . ' **• 

L*air vital est éteint sur ta bouche riante , * 

Mais ua souffle éternel est venu fanimer , * 
£t tu resteras jeune à jamais et charmante , 
Comme aux jours où le monde apprenait à t'aimer. 

Ne me délaisse point dans ce lieu monotone. 
Je suis seul ici-bas, songe à moi dans les cieux. 
Lorsque dans nos rochers gémit le vent d'automne , 
Ohl reviens; montre-toi quelque soir à meb yeux. 

Si la lune apparaît à travers le noage, 
£t si la mai|i me cherche et m'effleure en passant , 
Je me réveillerai pour voir ta chaste image , 
Pour enteudre ta voix avec sou doux acctsnt. 

• 

Puis pose sur mon sein , pose ta tête bloude « 

Et dans tes bras de neige , ô mon ange, prends-moi , 

Enlève les liens qui m*attacheut au monde, 

Je voudrais être libre et partir avec toi. 

E^ traversant alors l'aurore boréale , 
Loin dts lieux où toujours je n'ai fait que gémir , 
Sur ces nuages d'or teints de pourpre et d*opale 
pfous irions tous les deux chanter, rêver, dormir. 



LETTUKS SITB^LISLANDE. 361 

La poésie de M. Tborarensen ne resseq;ible 
guerre à celle des ancieqs scaldes. Ce n'est plus 
râpre langage de ces hommes qui d'une» m^in 
tenaient la harpe et dei'autre Tépée . C'est la voix 
d'une ama rêveuse et aimante qui a souvent ca- 
ressé maint prestige et pleiu*é mainte déception. 
A voir ces vers islandais revêtus d'ijne teinte 
méridionale , ou dirait que le génie ppétique 
d'une autre contrée est allé s'asseoir auprès de 
l'homme du nord , et que l'hiver, dans le silence 
des nuits, celui.de qui nous viennent ces stances 
mélancoliques a plus d'une fois prêté l'oreille 
aux chants d'amour de fuamartine, aux élégies 
rêvées près du golfe^de Baya. 



FIN. 



TABLE 



i« 



tutRODùCTio»^^ Départ de la LUloisa, M. de BlosseVillf». 
Toyage de la Bordelaise, Premier voyage de la Recherche. 
\a Banquise. Second voyage de ia Reeheriche,'^vi\^\ion dam 
les glaces. Frederikshaab. Les Esquimaux. Retour. i 

i. Hetkiavik. — Aspect de la ville. RévolutioD d'Islande. 
M. Phelps et M. Jorgensen. Yisiie à TÉvèque. Intérieur iW& 
habitations. La vie du pécheur. Commerce d'échange. Ex- 
cursion dam les montagnes. Paysage. Physionomie des Islan- 
dais. X 

II. Le Getser et L'HiciJi. — Description du pays. Effets de 
réfraction. Thingvralla. Le Prêtre du hameau. Situation du 
Geyser. Eruption. Skalholt. Ancienne école. Épîtaphe d'une 
jeune fille. Route de l'Hécla. Ascension du cratère. - 35 

III. Ikstructioh publiée. — Les Soirées d'hiver, éduca- 
tion des enfans. Imprimerie de Tidœ. Bibliothèque de Rey- 
kiavik. Société littéraire. Journaux. École de Besesstad. Étu- 
diaus de Copenhague. 73 

IV. DicocrvERTs DE l'Islaxids. — La yieille Tbulé. Voyage ■ 
de Nadodd. Les corbeaux de Flocki. Harald aux beaux che- 
veux. Ingolfr. émigration des Norvégiens. Législation de l'Is- 
land/e. L'Islande se convertit au christianisme. Guerres ci- 
viles. Réunion de l'Islande à la Norvège. Éphémérides. 93 

V. Les scaldes. — Odin et Suttung. Caractère de la poésie 
des scaldes. Ses ima{;es. Son ancienneté. Vie des scaldes. 



364 TABLE. ' 

Starkoddr. Le trône de Danemark donfté à un icaldê. Le 
chant de Hagbard. Histoire de &agnar Lodbrok. x i^ 

VI. Mttboloois. — Créatioi& du monde. 'Le géant Hyroer. 
L'hommaet la femme. Led^ène Ygdraail. Le Nomes. Le#|rands 
Dieux. Mort de Balder. Les Déesses. Sacrifices religieux. Le 
Yalfialla. L*Enfer. Le Génie du maL Fin du monde. Le monde 
régénéré. * i ^9 

VII. Les dbui Eddas. — I. Le presbytère d'Odda. tietle 
Scemund. Audenneié de l'Edda. La Vuluspa. Le Uavamai. 
Poëroes 8}mboli(^es. l'hor et le géant Hymer. Yoyage de 
Tbor. Traditious héroïques. Sigurd. Mort des fères de Gu- 
dran. Vengeance de Gudrun. Le cbant du SoleiL — II. Snorri 
Siurlwon. Son éducation. Ses voyages en Norw^e. Sa mof . 
Heimskringla. Edda de Snorri. Les Dœmi-So^gur. La Scalda. 189 

VIII. LA Saoas. — Leur importance. Lt'ur origine. Conteurs 
ambulans. Sagas héroïques. Sagas histoiiqiles. Sagas roma- 
nesqnes. Leur forme. Leur ancienneté. a 4 ^ 

IX. Las Sagas. — L Saga de NiaL — n. Saga de Gunnlaugi. 

— III. Saga de Friihiof. «73 

X. Langue et littérature. Origine Scandinave. Caractère de la 
langue. Les runes, littérature islandaise. Premières écoles. 
Rymbegla. Miroir du roi. Historiens islandais. Poètes. Chant 
national. Sigrun. 3a i 



FrH OB I.A TASI.K.